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LES SOPHISTES SONT DE RETOUR ? INDIFFÉRENTS À LA VÉRITÉ, À L’ÉTHIQUE ET À LA JUSTICE, ILS PRENNENT LE POUVOIR.

LIRE « PETITE PHILOSOPHIE DES ARGUMENTS FALLACIEUX « 

Mathématicien belge et philosophe, Luc de Brabandere, qu’ Usbek & Rica avait interviewé en 2017 à l’occasion de la sortie de son essai sur l’histoire de l’homme et des chiffres, a publié en janvier dernier une Petite philosophie des arguments fallacieux (Eyrolles, 2021). Dans la tribune ci-dessous, il revient sur la longue histoire des fake news et montre comment Internet a facilité le retour en force des sophistes dans le débat public.

PEU IMPORTE LE RAPPORT À LA VÉRITÉ, CE QU’IL ANALYSE C’EST LE RAPPORT DE FORCE

« Un sophiste ne s’embarrasse ni d’éthique, ni de justice. Peu importe le rapport à la vérité, ce qu’il analyse c’est le rapport de force. S’il faut mentir pour l’emporter, mentons ! S’il faut tricher pour passer, trichons ! Cela n’est pas grave car le but n’est pas de prouver mais d’être approuvé, quels que soient les mots utilisés. Pour un sophiste, affirmer c’est avant tout s’affirmer, convaincre c’est surtout vaincre, et débattre c’est surtout battre. Alors qu’une joute loyale commence souvent par un « Que le meilleur gagne ! », pour un sophiste, c’est plutôt l’inverse, c’est celui qui gagne qui est le meilleur. Et si nous avons tendance à approuver une décision qui nous semble bonne, pour un sophiste, par contre, une décision est bonne uniquement s’il l’approuve… « 

ARTICLE

LES ALGORITHMES, CES ARMES DE PERSUASION MASSIVE

Luc de Brabandere – 25 juillet 2021 – Usbek & Rica

Dans la Grèce Antique du Ve siècle avant Jésus-Christ, certains professeurs d’éloquence, cultivés certes mais aussi sans scrupules, profitaient de leur talent oratoire pour en faire un métier particulièrement lucratif. À coup d’arguments boiteux et de raisonnements spécieux, ceux qu’on a baptisé sophistes parvenaient en effet à démontrer tout aussi bien la chose que son contraire…

Un sophiste ne s’embarrasse ni d’éthique, ni de justice. Peu importe le rapport à la vérité, ce qu’il analyse c’est le rapport de force. S’il faut mentir pour l’emporter, mentons ! S’il faut tricher pour passer, trichons ! Cela n’est pas grave car le but n’est pas de prouver mais d’être approuvé, quels que soient les mots utilisés. Pour un sophiste, affirmer c’est avant tout s’affirmer, convaincre c’est surtout vaincre, et débattre c’est surtout battre. Alors qu’une joute loyale commence souvent par un « Que le meilleur gagne ! », pour un sophiste, c’est plutôt l’inverse, c’est celui qui gagne qui est le meilleur. Et si nous avons tendance à approuver une décision qui nous semble bonne, pour un sophiste, par contre, une décision est bonne uniquement s’il l’approuve…

Les sophistes sont de retour, plus forts que jamais. Ceux qui sont indifférents à la vérité prennent de plus en plus de pouvoir et, parfois même, prennent le pouvoir

Socrate a voulu se mettre en travers de ces maîtres du discours fallacieux qui se retrouvent ainsi – bien malgré eux ! – à l’origine de la philosophie. Mais les voilà de retour avec dans leurs bagages deux armes redoutables développées séparément ces vingt-cinq dernières années : Internet et les sciences cognitives. Cette double maîtrise leur a permis de mettre au point une arme de persuasion massive, mélange savant et délibéré de logique et de psychologique. Cette arme a pour nom algorithme, elle produit et contrôle quasi tout ce qui passe sur les réseaux sociaux.

Les sophistes sont de retour, plus forts que jamais. Ceux qui sont indifférents à la vérité prennent de plus en plus de pouvoir et, parfois même, prennent le pouvoir. Et ceux qui cherchent la vérité sont progressivement submergés par ceux qui s’en moquent.

La vie rêvée des sophistes 

Qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui est faux ? La question n’est certes pas nouvelle. Il y a toujours eu des faux tableaux, des faux billets de banque, des fausses citations, des faux documents et des fausses signatures. Mais, au départ, seules deux minorités ont pris le problème en main : les détectives et les… philosophes.

Les faux en tout genre ont en effet depuis longtemps permis à des enquêteurs, experts et autres limiers de montrer tous leurs talents et, de son côté, la philosophie s’interroge depuis ses origines sur ce qu’est la Vérité. Parmi beaucoup d’autres, Platon, déjà, alléguait que le Vrai se confondait avec le Bien, René Descartes s’est demandé comment établir une vérité avec certitude, et Emmanuel Kant a questionné la nature profonde du mensonge.

Avec l’arrivée du cinéma, une troisième profession s’est intéressée au faux, et surtout à la manière de le fabriquer. Ceux qu’on a pris l’habitude de voir apparaître au générique dans la rubrique « effets spéciaux » sont montés en puissance au rythme des technologies disponibles. Au début les truquages étaient grossiers, comme dans le film Casablanca, et les spectateurs jouaient le jeu. Mais aujourd’hui le vrai est devenu indiscernable du faux, et le réalisateur joue avec les spectateurs, comme dans Inception.

Vu sous cet angle, et tant qu’il s’agit de thèmes pour romans policiers, d’élucubrations philosophiques ou de créativité du septième art, la question du vrai et du faux reste secondaire. Et on pardonnera à Ernest Solvay d’avoir fait truquer à son avantage la célèbre photo du Congrès de Physique qu’il a organisé en 1911 à l’Hôtel Métropole de Bruxelles. C’était trop bon pour lui d’être assis à la table de Marie Curie et d’Albert Einstein… même si ce n’était pas vrai.

On peut même pardonner à l’emblématique National Geographic qui, en février 1982, a voulu mettre en couverture une superbe photo montrant une caravane de chameaux prise à contre-jour au pied des pyramides de Gizeh. Mais le mythique cadre jaune de la couverture était vertical, et la prise de vue était horizontale ! Qu’importe, grâce à un logiciel rudimentaire, le metteur en page a tout simplement…. bougé une des pyramides ! L’artifice fut détecté par des égyptologues profondément choqués, une tempête de sable médiatique s’ensuivit, National Geographic n’a pu que s’excuser et retenir la leçon.

Une crise de la vérité

Là où, par contre, cela devient vraiment sérieux, c’est lorsque le faux devient instrument de haine ou de pouvoir. En 1969, Edgar Morin publiait La rumeur d‘Orléans. Dans cette étude, le sociologue qui a fêté ses 100 ans le 8 juillet dernier démonte le phénomène qui a vidé certains magasins de vêtements de la ville tenus par des juifs. Selon la rumeur, des femmes avaient disparu au moment où elles essayaient l’un ou l’autre habit, et Edgar Morin montre comment cette rumeur pourtant sans fondement a pu se propager dans toute la France. Il évoque entre autres la complicité à la fois inévitable et involontaire de la presse. Le Monde a ainsi titré « Des femmes disparaissent à Orléans. Canular ou cabale ? ». Le titre est paradoxal, car dire « Canular ou cabale ? » c’est dire « faux ou faux ? ». Mais alors pourquoi en parler ? Le dilemme du journaliste est lancinant, car une rumeur fausse est un fait vrai.

Pour aller plus vite, la pensée prend en effet des circuits plus courts qui provoquent parfois des courts-circuits, et font alors sauter nos fusibles logiques

La question du vrai et du faux dans les médias n’est pas nouvelle. Au XIXe siècle déjà, une histoire croustillante, même inventée de toutes pièces, pouvait être reproduite de journaux en journaux dans le monde entier. Un bon mot d’un homme politique, même jamais prononcé, réapparaissait un peu partout.

La question du vrai et du faux est bien ancienne mais, avec Internet, elle prend une ampleur inédite, stupéfiante, car les algorithmes qui véhiculent les informations aujourd’hui prennent en compte nos failles de raisonnement, qu’on appelle « biais cognitifs ».

Erreurs de logique et logique des erreurs

Pour aller plus vite, la pensée prend en effet des circuits plus courts qui provoquent parfois des courts-circuits, et font alors sauter nos fusibles logiques. 

Un exemple de ces raccourcis fatals a pour nom « biais de confirmation ». Il décrit notre tendance à attacher plus d’importance aux informations qui renforcent nos convictions qu’à celles qui les contredisent. Sur des sujets aussi variés que le Paris-Dakar, la 5G ou encore le port du voile à l’école, les journaux ont souvent la bonne idée de mettre face à face les défenseurs de deux thèses opposées. Mais nous lecteurs, consciemment ou non, lirons avec plus d’attention l’interview qui défend l’opinion qui est la nôtre, sans parfois même essayer de comprendre l’autre. De manière plus générale, en lisant le journal, nous passons plus de temps à lire les articles avec lesquels nous sommes d’accord…

Les biais cognitifs ne sont certes pas neufs. Au XVIe siècle déjà, Francis Bacon faisait remarquer qu’on préfère toujours croire ce que l’on espère être vrai. C’est ainsi que nous croyons plus facilement des prévisions météorologiques favorables que défavorables, même si la fiabilité du modèle mathématique ne dépend bien sûr pas de ce qu’il prévoit.

Toutes ces données accumulées depuis longtemps permettent aux géants d’Internet de savoir facilement ce que nous pensons. Avec l’aide des spécialistes des biais cognitifs, ils savent en plus comment nous pensons

La vérité a toujours été secouée, mais avec Internet les turbulences atteignent des amplitudes sans précédent, et nous en sommes en partie responsables car chacun de nos clics dit quelque chose de nous. Toutes ces données accumulées depuis longtemps permettent aux géants d’Internet de savoir facilement ce que nous pensons. Avec l’aide des spécialistes des biais cognitifs, ils savent en plus comment nous pensons. Il est là le secret de leur potion logique ! Cette double maîtrise offre en effet aux Facebook et autre Twitter un pouvoir redoutable, celui de manipuler l’utilisateur et de le rendre « accro ». Leur force est d’avoir décodé nos faiblesses. Nous faisons constamment des erreurs de logique, mais ils ont bien compris la logique de ces erreurs.

Armes de persuasion massive

Sur Internet, le hasard n’existe pas. Quand une information apparaît à l’écran, il y a toujours une logique qui en a décidé ainsi. Les réseaux sociaux renforcent par exemple systématiquement les convictions des internautes, quelles que soient ces convictions. Et ils deviennent ainsi de parfaits amplificateurs pour les théories du complot. Victimes du biais de confirmation inodore, invisible mais omniprésent, les utilisateurs se retrouvent ainsi dans des bulles confortables, où ils reçoivent sans cesse les informations qu’ils ont envie de recevoir de la part de personnes qui pensent comme eux.

Il y a toujours eu une presse de droite et une presse de gauche. Mais à la différence des médias traditionnels, Internet n’a pas de couleur politique. Un même réseau social peut être adopté à la fois par les ultraconservateurs et les progressistes les plus combatifs. Il séduira ces deux publics que pourtant tout sépare car, en tant que tel, un réseau social n’a pas d’idée, il redirige simplement celles des uns vers les autres qu’il sait a priori d’accord. Un réseau social est comme un journal qui serait différent pour chacun d’entre nous, qui n’emploierait aucun journaliste, et qui contiendrait uniquement le courrier des lecteurs dont nous partageons l’avis.

Fausses nouvelles et vrais bénéfices

Du temps de la rumeur d’Orléans, une rumeur unique était lancée et on ne pouvait savoir qui elle atteindrait, ni où, ni quand, ni comment. Aujourd’hui les rumeurs peuvent être ciselées en fonction des publics identifiés, elles peuvent être adaptées en fonction des cibles choisies, et même modifiées en fonction des évènements. Les fake news ne sont jamais que l’expression moderne de l’indifférence à la vérité qui caractérisait les sophistes de l’antiquité, sauf qu’aujourd’hui elles peuvent être gérées en temps réel comme on gère un trafic postal.

Le but premier des algorithmes n’est pas de faire réfléchir l’utilisateur, mais de le faire revenir. Et il reviendra plus s’il réfléchit moins

Facebook ou Twitter ne sont pas a priori plus intéressés par le faux que par le vrai. On n’y trouve pas une volonté délibérée de tromper ou de nuire. Mais les chiffres le prouvent : le faux excite plus les utilisateurs que le vrai, c’est le faux qui fait augmenter le trafic, le temps d’attention et l’envie de repartager. En un mot, ce sont les fausses informations qui génèrent les vrais profits. Et c’est comme cela que des algorithmes programmés pour augmenter les bénéfices sont devenus des caisses de résonance idéales pour les fake news.

Quand on sait que les réseaux sociaux sont devenus pour une partie grandissante de la population – surtout la plus jeune – la première source d’information, cela fait frémir. Le but premier des algorithmes n’est pas de faire réfléchir l’utilisateur, mais de le faire revenir. Et il reviendra plus s’il réfléchit moins. C’est comme cela que s’est créée une alliance dévastatrice pour la démocratie entre Internet et le populisme.

1 réponse »

  1. Bonjour, Thierry,Si la réalité est les faits, dit le philosophe, la vérité est ce que l’on dit des faits.De fait, le sophisme était un art de puissants, de gouvernants et de quelques escrocs. Avec internet, la vague sophiste et sophistiquée est à la portée de tout un chacun et les puissants, aujourd’hui, la dénoncent, la qualifiant avantageusement de Fake news. « Le sophiste, c’est l’autre ! » Il leur faut reprendre le pouvoir de la manipulation et de la propagande. Il faut que le « peuple » reste docile.Voilà où nous en sommes…Bien amicalement,Jean-Marc Envoyé depuis Yahoo Mail pour Android

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