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BIOÉTHIQUE : DÉFAITE DU DÉBAT DÉMOCRATIQUE. « MÉPRIS DES CORPS INTERMÉDIAIRES » ET « RENONCEMENT À TOUTE CONCERTATION ».

« DES CONDAMNATIONS HOSTILITÉS INTRANSIGEANTES OPPOSÉES À TOUTE EXPRESSION DISSONANCE RESTREIGNENT NOTRE FACULTÉ D’ENGAGER DES DÉBATS CONTRADICTOIRES« 

« Implanter dans l’espace public le moindre questionnement, une réserve ou un scepticisme c’est donner à penser que l’on adopte une position réfractaire à toute forme d’évolution ou de progrès. C’est être d’emblée contesté et mis en cause dans ce qui est considéré comme l’expression de conceptions réactionnaires et extrêmes. Ces hostilités intransigeantes opposées à toute expression dissonante restreignent notre faculté d’engager des débats contradictoires, d’examiner dans leurs justifications et leurs conséquences des choix scientifiques de portée politique, pour ne pas dire qu’ils engagent le destin de notre civilisation sans qu’on sache quelle légitimité les fonde. Pour la forme l’instruction est parfois confiée dans l’urgence à des instances à vocation éthique dont on regrette leur impuissance à influer sur un ordre techno-politique qui décide de ses propres règles. »

écrit Emmanuel Hirsch Pr Éthique médicale Univ.Paris-Saclay, Président Conseil éthique recherche et intégrité scientifique, Univ. Paris-Saclay, dans l’article que metahodos.fr reproduit à la demande de très nombreux lecteurs qui apprécient beaucoup les réflexions d’ E. HIRSCH.( VOIR NOS PUBLICATIONS RÉGULIÈRES )

ARTICLE

BIOÉTHIQBUE : TRISTE ILLUSTRATION D’UNE DÉFAITE DU DÉBAT DÉMOCRATIQUE

Emmanuel Hirsch  – Publié le 25 juin 2021

Retrouver des développements : https://www.radioclassique.fr/magazine/articles/covid-19-des-associations-dendeuilles-ont-un-sentiment-de-mepris-affirme-emmanuel-hirsch/

L’incompréhension politique du réel, cette négligence à l’égard de ce que représentent l’attente humaine et l’exigence éthique d’une société exposée à un cumul de risques et de ruptures précipités, ce renoncement à toute concertation portant sur nos essentiels auquel s’ajoute de la part de l’exécutif son mépris des corps intermédiaires – voilà quelques éléments de constat d’une défaite de la vie démocratique. Ils devraient nous éveiller à l’urgence de refaire démocratie.

La motion adoptée le 24 juin par 191 sénateurs estimant « qu’il n’y a pas lieu de poursuivre une délibération sur (le) projet de loi (relatif à la bioéthique) » – ce qui équivaut de leur part au rejet du projet de loi –, contribue au discrédit qui affecte les conditions de l’examen parlementaire des évolutions de cette législation.

Ce long parcours de la révision de la loi du 7 juillet 2011 prend ainsi une curieuse signification, comme du reste les récents débats parlementaires relatifs à l’euthanasie. Peut-être constituent-t-ils les signes indicatifs du « retour à la normal » après des mois de pandémie, ou plutôt de la tentation de normaliser notre société à marche forcée. Il n’est pas dit que cette atteinte à la dignité du débat démocratique et aux valeurs dont nous sommes collectivement les garants, ce déni des positions réticentes à des évolutions sociétales disruptives dans un contexte de vulnérabilités exacerbées en ces temps de crise, ne provoquent pas un désastre démocratique dont les prémices s’observent dans une défiance à l’égard de la parole publique qui pourrait ne pas se limiter à une abstention électorale. 

De toute évidence il s’avère nécessaire de réinventer notre approche de la bioéthique, et peut-être de se demander si l’idée de souveraineté bioéthique ne doit pas être reléguée, elle aussi, au rang de nos illusions perdues. Il est clair que les fondements mêmes de la bioéthique sont interrogés, voire bouleversés par des innovations disruptives qui, quelques soient les affirmations péremptoires, incitent à des mutations éthiques irrévocables dont on ne parvient pas à anticiper et à maîtriser les conséquences. La tentation bioéthique – du commencement de la vie jusqu’à sa fin – est de prétendre réguler nos essentiels selon des normes érigées dans le cadre de débats législatifs dont on constate les fragilités et les indigences. Nos valeurs d’humanité sont-elles réductibles à des considérations politiques, voire à des conflits idéologiques soumis à un réexamen régulier selon l’agenda des lois relatives à la bioéthique ? Notre démocratie sortira-t-elle renforcée d’évolutions bioéthiques dont il serait désormais imprudent d’affirmer qu’elles soient susceptibles – pour autant que l’on accepte de poser dans la clarté, de manière loyale, les enjeux et nos responsabilités – d’envisager des restrictions, voire quelques limites à des demandes exprimées en termes de droits exonérés de toute autre considération que la prééminence de revendications individuelles ? 

Vulnérabilisée dans son rapport à la nature et à son environnement, ce à quoi s’ajoute un contexte géopolitique soumis à des tensions dont chaque jour nous constatons que s’accroissent les rigidités, les excès et les menaces, notre société éprouve un sentiment de perdition avec l’impuissance de comprendre comment agir et s’accorder sur des impératifs indiscutables. La numérisation du monde et des relations interindividuelles, les défaillances des instances représentatives de la vie démocratique, les mises en cause à la fois des savoirs, des expertises et des dispositifs de régulation contribuent à nous déposséder de toute autorité sur notre devenir, nous condamnant à une errance morale. Ce que les techno-sciences semblent rendre possible, ou plus précisément ce que la recherche investit pour les en rendre capables, est présenté comme un cumul d’innovations dont on ne parvient plus à saisir en quoi elles sont effectivement contributives au bien commun. De quelle délivrance portent-elles l’espérance, alors que nous éprouvons plutôt les effets délétères de l’enlisement de la pensée défiée dans sa faculté d’intelligibilité et d’esprit critique. Au point de ne plus être en mesure d’évoquer nos devoirs de responsabilité, et de convenir d’un attachement inconditionnel à quelques principes partagés. Ce n’est pas la transposition dans la loi relative à la bioéthique du principe de « garantie humaine[1] » qui est de nature à nous rassurer, si ce n’est en rappelant ce que signifie cette exigence de vigilance et d’alerte au moment où ce qui nous est humain est déconsidéré et abrasé sous couvert d’émancipation et de libertarianisme. 

Implanter dans l’espace public le moindre questionnement, une réserve ou un scepticisme c’est donner à penser que l’on adopte une position réfractaire à toute forme d’évolution ou de progrès. C’est être d’emblée contesté et mis en cause dans ce qui est considéré comme l’expression de conceptions réactionnaires et extrêmes. Ces hostilités intransigeantes opposées à toute expression dissonante restreignent notre faculté d’engager des débats contradictoires, d’examiner dans leurs justifications et leurs conséquences des choix scientifiques de portée politique, pour ne pas dire qu’ils engagent le destin de notre civilisation sans qu’on sache quelle légitimité les fonde. Pour la forme l’instruction est parfois confiée dans l’urgence à des instances à vocation éthique dont on regrette leur impuissance à influer sur un ordre techno-politique qui décide de ses propres règles. 

Les discussions conclusives au processus de révision de la loi relative à la bioéthique constituent la triste illustration d’une défaite de l’exigence éthique, et d’un profond mépris à l’égard d’un cumul de consultations publiques (États généraux de la bioéthique en 2018), de rapports et d’avis qui en nombre de domaines préconisaient la prudence et la retenue.

L’incompréhension politique du réel, cette négligence à l’égard de ce que représentent l’attente humaine et l’exigence éthique d’une société exposée à un cumul de risques et de ruptures précipités, ce renoncement à toute concertation portant sur nos essentiels auquel s’ajoute de la part de l’exécutif son mépris des corps intermédiaires – voilà quelques éléments de constat d’une défaite de la vie démocratique. Ils devraient nous éveiller à l’urgence de refaire démocratie.


[1] https://managersante.com/2020/02/24/pourquoi-fallait-il-renforcer-la-garantie-humaine-de-lia-dans-le-projet-de-loi-bioethique-au-senat-reponses-de-david-gruson-et-judith-meh/

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