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On a brûlé des livres dans les écoles canadiennes. Astérix, Pocahontas, Tintin, Lucky Luke…

Ecouter : https://youtu.be/jYdRFBSbkNA

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Les Canadiens peuvent bien brûler des livres, la réalité du passé ne sera pas modifiée

Bérengère Viennot — 10 septembre 2021, Slate

Des écoles canadiennes ont banni des livres jugés offensants, et certains ont été brûlés dans une démarche «purificatrice». Initiative extrémiste et vaine: les idées ne peuvent disparaître.

«Pocahontas, elle est tellement sexuelle et sensuelle, pour nous, les femmes autochtones, c’est dangereux», a déclaré Suzy Kies, du Parti libéral canadien, l’une des principales initiatrices de cette opération.


Le 6 septembre, on a appris qu’en ce début de XXIe siècle, en Occident, il existait encore des censeurs capables de brûler des livres parce que leur contenu était jugé offensant.

Voici le contexte:

En 2019, des écoles francophones de l’Ontario, au Canada, ont supprimé de leurs rayonnages à disposition des enfants des ouvrages accusés de propager des stéréotypes négatifs sur ceux qu’on appelle tantôt les peuples autochtones, tantôt les Premières Nations, tantôt les Amérindiens, et qu’il était autrefois d’usage d’appeler les «Indiens» (mot qui, rappelons-le, remonte à une erreur géographique du XVe siècle, lorsque les Européens crurent débarquer en Inde alors qu’ils venaient de découvrir un continent nouveau pour eux).

Comme le rapporte le journaliste Thomas Gerbet dans un article publié par Radio Canada, il s’agissait d’une grande «épuration littéraire» concernant rien moins que trente écoles. Près de 5.000 livres ont été détruits «dans un but de réconciliation avec les Premières Nations». Une cérémonie de «purification par la flamme» (sic) s’est tenue dans une école où une trentaine de livres ont été brûlés puis ont servi d’engrais pour planter un arbre et «tourner du négatif en positif». Les cérémonies programmées dans d’autres écoles ont été ajournées pour cause de pandémie.
On pourrait se croire dans une dystopie à la Atwood, Orwell ou Bradbury, mais non.

Une atteinte à la liberté

Cerise sur le gâteau flambé, Suzy Kies, l’une des principales initiatrices de cette opération, celle qui a accompagné le conseil scolaire dans la destruction de ces livres en tant que «gardienne du savoir» et revendique des racines autochtones, s’est avérée être une menteuse dépourvue de la moindre goutte de sang amérindien. Mais le Parti libéral du Canada où elle occupe le rôle de coprésidente de la commission autochtone depuis 2017, une fois ce mini-scandale révélé, a indiqué que «Mme Kies s’identifie elle-même comme Autochtone non inscrite». Comme le dit Dominique Ritchot, coordonnatrice de la Société généalogique canadienne-française, qui a collaboré avec Radio-Canada à titre de chercheuse indépendante: «La Madame, elle en beurre épais. Elle n’a aucun ancêtre autochtone sur au moins sept générations.»

Depuis, sous la pression d’une controverse qui a fait le tour de la planète, le Conseil scolaire catholique (CSC) Providence a fait machine arrière. Près de 200 livres dont le contenu était encore à évaluer échapperont, pour le moment, à une éventuelle destruction.

Les livres et les raisons de leur bannissement ont été recensés dans un document faisant rien moins que 165 pages. Il n’en faut pas autant pour identifier la véritable nature de cette démarche. Cet autodafé, si effrayantes que soient les images qu’il évoque (en Europe, les brûleurs de livres ont plutôt mauvaise presse depuis 1945) a des côtés ridicules et dérisoires qui sont une douleur pour l’entendement.

Car il s’agissait, par exemple, d’éliminer certains albums d’Astérix (une Indienne en mini-jupe, amoureuse d’Obélix, étant jugée trop sexualisée), de Tintin (qui présenterait les peuples autochtones «de façon négative», notamment par l’utilisation du mot «Peau-Rouge»), de Lucky Luke (les autochtones y sont «perçus comme les méchants»). «L’utilisation du mot Indien a aussi été un motif de retrait de nombreux livres. Un livre est même en évaluation parce qu’on y utilise le mot “Amérindien”», rapporte Radio-Canada. Un ouvrage proposant aux enfants de manger, écrire, et de s’habiller comme les Amérindiens a été considéré comme un «manque de respect envers la culture». La liste est aussi longue qu’absurde.

Extrait d'une vidéo destinée aux élèves dans laquelle on voit une partie de la cérémonie où des cendres de livres ont été déposées dans un trou pour planter un arbre.

La littérature, dans une société démocratique, est l’ ultime espace de liberté totale et il est admis que la pensée ne peut pas être censurée.

Petit rappel à l’usage des lecteurs woke et bien intentionnés désireux d’annihiler des pans entiers de la culture sous le prétexte de moraliser la société ou de racheter les fautes de leurs pères: la littérature n’existe pas pour représenter la réalité fantasmée d’une certaine catégorie de personnes. La littérature est une expression de l’imaginaire d’un ou de plusieurs auteurs et autrices, à laquelle le lecteur est libre de s’identifier ou pas.

Il n’existe pas de tables de la loi de la fiction sur lesquelles sont gravés en lettres d’or les commandements de l’écrivain. Chacun écrit ce qu’il veut. Et chacun lit ce qu’il veut. La littérature, dans une société démocratique, est le seul et ultime espace de liberté TOTALE. C’est un prolongement de la pensée et, dans les sociétés démocratiques (et ce n’est pas un détail), il est admis que la pensée ne peut pas être censurée.

Une insulte envers le lectorat

Pourquoi vouloir éliminer ces livres? Parce que, selon les défenseurs des peuples brimés d’Amérique du Nord, ils leur manquent de respect. Cet argument est matière à débat, œuvre par œuvre, et si possible avec leurs auteurs (dont certains ont découvert à cette occasion qu’ils étaient racistes. «Même des auteurs autochtones ont été envoyés au recyclage, à cause de l’usage de mots jugés inappropriés. Le roman jeunesse Hiver indien, de Michel Noël, a été écarté pour propos raciste, langage plus acceptable, information fausse, pouvoir des Blancs sur les Autochtones, et incapacité des Autochtones de fonctionner sans les Blancs», explique Thomas Gerbet. Michel Noël, qui était descendant d’Algonquins et militant pour la cause autochtone, donc.)

Et si, à l’issue d’une réflexion honnête, le lecteur estime que livre est offensant, il peut, en effet, exercer sur lui la meilleure, la plus efficace des censures: ne pas le lire. En le laissant fermé, il évitera à ce macho d’Obélix de contaminer son âme pure (et celle de ses enfants, bien sûr). Pour les autres, rien de mieux que de se faire une opinion par soi-même, et, au passage, de découvrir comment pensaient, écrivaient et lisaient ceux qui sont passés sur Terre avant nous et ont ancré les racines de notre histoire.

Croire qu’un enfant n’est pas capable de comprendre que certains usages n’ont plus cours, certaines appellations sont désuètes voire insultantes, c’est le prendre pour un crétin, ce qui n’est pas très bienveillant de la part de personnes dont le but affiché est de façonner un monde de Bisounours dont toute trace négative serait extirpée. Les enfants exposés à une société progressiste et évoluée ne se transforment pas en monstres de sexisme ou de racisme dès lors qu’ils voient Pocahontas à la télé («Pocahontas, elle est tellement sexuelle et sensuelle, pour nous, les femmes autochtones, c’est dangereux», a déclaré celle-qui-s’identifiait-comme-une-autochtone, alias Suzy Kies.)

L’apanage des tyrannies

Vouloir détruire toute œuvre qui représente une époque dont on n’a pas à être fier, ou des stéréotypes éculés et indignes, qu’ils soient réels (car évidemment, il y en a) ou fantasmés (Astérix? Sérieusement?), c’est tenter de moraliser la fiction pour ne laisser que des livres «purs», qui ne risquent de choquer personne et ne relatent qu’avec un vocabulaire cautionné par les tenants du bien-parler (et de préférence en écriture inclusive) des histoires où les méchants sont parfaitement identifiés, les gentils exempts de tout défaut ou aspérité, et où la complexité humaine n’a pas sa place. C’est-à-dire, à terme, d’éliminer la littérature.

Toute la littérature (oui, même Oui-Oui, qui pollue comme un taré avec sa voiture jaune alors qu’il pourrait se déplacer à vélo, et dont l’essence provient sûrement d’un puits de pétrole en Amazonie où des peuples indigènes sont chassés de chez eux par des compagnies sans scrupules). Et vous savez qui revendique l’élimination de toute la littérature au profit de l’idéologie? Mais si, bien sûr, vous le savez (et c’est ainsi que le point taliban remplaça le point Godwin).

Ceux qui brûlent ces histoires seraient bien inspirés, avant d’allumer le bûcher, de les relire: les tyrans, ce sont souvent ceux qui perdent à la fin.

En outre, en plus d’être inepte, c’est une démarche vaine, si vaine. En effet, vous pouvez brûler un livre, le reléguer au placard, le dissoudre dans l’acide, le jeter à la mer, le faire bouffer à vos ennemis, il est déjà trop tard: il existe, et les mots, les images, les idées qu’il contient sont indestructibles. La réalité du passé, aussi déplaisante qu’elle puisse vous paraître, ne sera pas modifiée parce que vous en aurez détruit les preuves et les traces.

Sans parler de l’attrait absolu que peut constituer une «bibliothèque interdite» pour de jeunes esprits avides de transgression. Détruire un objet physique pour symboliser une volonté d’anéantissement de concepts, d’idées et d’histoires a toujours été, et sera toujours, l’apanage des tyrannies.

Ceux qui brûlent ces histoires seraient bien inspirés, avant d’allumer le bûcher, de les relire: les tyrans, ce sont souvent ceux qui perdent à la fin.

Toute la littérature (oui, même Oui-Oui, qui pollue comme un taré avec sa voiture jaune alors qu’il pourrait se déplacer à vélo, et dont l’essence provient sûrement d’un puits de pétrole en Amazonie où des peuples indigènes sont chassés de chez eux par des compagnies sans scrupules). Et vous savez qui revendique l’élimination de toute la littérature au profit de l’idéologie? Mais si, bien sûr, vous le savez (et c’est ainsi que le point taliban remplaça le point Godwin).

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