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Climat et pauvreté. Philippe Charlez

ARTICLE

« Le dessein de certains partis de gauche n’est pas de solutionner le problème climatique mais de créer une société égalitaire de pauvreté »

Philippe Charlez, Atlantico 15 10 21

Dans « L’Utopie de la croissance verte. Les lois de la thermodynamique sociale » (éditions Jacques-Marie Laffont), Philippe Charlez explique pourquoi le concept de croissance verte et le « climato gauchisme » sont en fait de la décroissance qui ne dit pas son nom.

Atlantico : Vous publiez « L’Utopie de la croissance verte. Les lois de la thermodynamique sociale » aux éditions Jacques-Marie Laffont. Quels sont les trois piliers de la société de croissance que vous développez dans votre ouvrage ? 

Philippe Charlez : La société de croissance est apparue au début du XIXe siècle. Elle est d’abord et avant tout le fruit de la libéralisation de la pensée faisant suite à la révolution copernicienne (rejet du géocentrisme et par construction de l’idéologie biblique). Elle se consolide progressivement au cours des XVIIe et XVIIIesiècles à la fois sur les plans philosophique, politique et économique grâce aux Lumières. Ce nouveau contexte de démocratie libérale (premier pilier) émancipé du carcan religieux permet alors à la science et la technologie (second pilier) de se développer à pas de géant. La vapeur puis l’électricité vont rapidement remplacer le labeur de l’homme et le travail du cheval pour en décupler l’efficacité. Malheureusement, sans énergie les belles inventions de nos ancêtres seraient restées de froides et immobiles pièces de musée. Le troisième pilier de la croissance est donc l’aliment énergétique qui pour être efficace doit être pilotable et concentré. Pour cette raison le bois va rapidement être remplacé par les énergies fossiles : charbon au XIXe siècle puis pétrole, gaz et enfin nucléaire au XXe siècle. Contexte politique, catalyseur technologique et aliment énergétique sont donc les trois piliers de la société de croissance.https://b6255342ade8222c1d204e90b7aae6c5.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.

Quels sont les indicateurs fondamentaux qui caractérisent les performances de la société de croissance ?

La principale originalité et force de l’ouvrage se trouve dans le Chapitre III : les lois de la thermodynamique sociale. Tous les systèmes naturels inertes (galaxies, étoiles, planètes) mais aussi vivants (végétaux, animaux, humain) se comportent de la même façon. Pour exister, ils nécessitent un flux de ressources en entrée, produisent de l’énergie utile (elle s’appelle en physique énergie libre) pour fonctionner et rejettent dans leur environnement des déchets. Ainsi fonctionne le corps humain : vous mangez et vous respirez (flux d’énergie rentrant), vous bougez, vous pensez et vous maintenez votre température à 37°C (c’est énergie libre) et vous rejetez dans l’environnement du CO2 et des excréments (c’est le flux de déchets sortant). Un tel système s’appelle en thermodynamique une « structure dissipative » ; pour exister et produire de la richesse (notamment de l’information) elle doit vivre aux dépends de son environnement. Une structure dissipative a trois caractéristiques quant à ses performances : elle doit être ouverte sur le milieu extérieur, nécessite de l’ordre mais aussi des inégalités. Sans inégalités il ne peut en effet y avoir d’échanges entre le système et le milieu extérieur. Le pendant de la structure dissipative s’appelle l’ « équilibre thermodynamique » et correspond au contraire à un système fermé, désordonné et égalitaire. Pour le corps humain l’équilibre thermodynamique est la mort clinique : votre corps retourne à la température de la pièce, se disperse dans l’humus et tandis que toute l’information de votre cerveau est perdue.

La société de croissance n’est qu’une gigantesque structure dissipative. Elle consomme en entrée des ressources matérielles (minerai, humus) et énergétiques (dont 83% d’énergies fossiles), produit de l’énergie libre sous forme de biens (richesse matérielle) et de services (richesse informative) et rejette dans l’environnement des déchets hautement entropiques dont le CO2 responsable du réchauffement climatique. Mais comme toute structure dissipative, cette production de richesse requiert un système ouvert (libre échange), des inégalités sociales et de l’ordre (c’est-à-dire de l’autorité). La réduction de la pauvreté passant par la création de richesses est donc indissociable d’ordre et d’inégalités. En revanche un système qui se veut égalitaire ne peut à terme que converger vers la pauvreté absolue

Contrairement à la pensée unique véhiculée dans l’opinion publique, l’égalitarisme ne conduit en rien à la réduction de pauvreté mais à la pauvreté absolue pour tous. Au contraire, l’inégalitarisme produit la richesse nécessaire pour réduire la pauvreté et dans un second temps réduit possiblement les inégalités sans pour autant les supprimer. La mondialisation de l’économie en est un exemple patent.

On retrouve étonnamment dans l’équilibre thermodynamique les valeurs classiques de gauche (égalitarisme et donc refus de la sélection et de la compétition, fermeture idéologique et refus de l’autorité -désordre-) alors que la structure dissipative recouvre les valeurs de droite comme la sélection et la compétition (système inégalitaire), le libre-échange (système ouvert) et l’autorité (système ordonné). L’équilibre thermodynamique étant unique conduit au sectarisme caractéristique de la gauche alors que la structure dissipative couvrant une infinité d’états inégalitaires possibles est synonyme de pluralisme.

Alors que la croissance repose principalement sur la consommation d’énergies fossiles, responsables avérées du réchauffement climatique, comment faire pour éviter que ces domaines et ces enjeux ne soient instrumentalisés à des fins militantes et politiques ?

La transition énergétique doit reposer sur la raison et faire abstraction de toute émotion. Privée de son électorat ouvrier conventionnel, la gauche cherche en effet à atteindre son rêve égalitariste de destruction de la société de croissance et de son démon capitaliste non plus à travers la classique lutte des classes mais via la race, le genre ou la religion. Le climat est lui aussi instrumentalisé à des fins égalitaristes : c’est ce que j’appelle le « climato gauchisme ». La croissance verte et le climato gauchisme sont en fait de la décroissance qui ne dit pas son nom. Leur dessein n’est pas de solutionner le problématique climatique mais de créer une société égalitaire de pauvreté. Comme je vous l’ai dit plus haut la nature n’a malheureusement n’a prévu à son catalogue que le nivellement par le bas. Je ne suis pas prêt pour ma part à jeter le bébé avec l’eau du bain.

Comment trouver une solution viable à la société de croissance ? Même si la décroissance économique et la croissance 100 % verte ne peuvent pas être considérées comme des solutions viables, les efforts visant à limiter notre empreinte carbone pourront-ils passer par l’énergie nucléaire ?

Quand on regarde les principaux indicateurs, notre société de croissance est à la fois optimisable et décarbonable. Si l’ensemble de la planète possédait l’intensité carbone de la France, les émissions globales diminueraient de moitié. En ramenant l’intensité énergétique des pays émergents à celle de l’Europe, le PIB mondial serait réalisé avec 2,5 fois moins d’énergie. Pour faire simple, les meilleures technologies associées aux meilleurs comportements pourraient permettre de faire 5 fois mieux. Les réserves quant à l’optimisation de notre société de croissance sont donc considérables. Comme le dit très justement Olivier Babeau qui m’a fait l’honneur de préfacer l’ouvrage : « encore faut-il dépasser nos émotions sur le plan collectif et individuel, privilégier les faits à la croyance, la science à l’idéologie ». Lever le verrou sociétal du nucléaire fait évidemment partie de ce dépassement.

Quel peut être le rôle de l’Europe ? Peut-elle occuper le rôle de laboratoire d’exception ? Les instances européennes pourront-elles relever ce défi technique, sociétal et politique ? La coopération sera-t-elle la clé ?

Le besoin de coopération énergétique au niveau de l’Union Européenne n’est guère différent d’une cordée de montagne. En termes énergétiques, « la cordée » fait principalement référence aux énergies liées aux réseaux de distribution en l’occurrence le gaz et l’électricité. Dans la mesure où la transition consacrera l’électricité comme principal vecteur énergétique avec à moyen terme un important support du gaz, le Green Deal réclamera inévitablement un renforcement appuyé de la coopération énergétique entre Etats Membres.

Sans pour autant se conformer à l’infâme chantage extra territorial américain, la stratégie gazière européenne doit se dégager de l’étau russe et diversifier ses sources d’approvisionnement en profitant notamment de l’accroissement significatif de Gaz Naturel Liquéfié circulant librement sur tous les océans du monde. En mutualisant leurs achats de GNL, les européens obtiendraient des prix plus attractifs tout en sécurisant leur approvisionnement. En ce qui concerne l’électricité, malgré l’ouverture à la concurrence dès 1996, l’hétérogénéité des mix électriques et les prix très variables imposés par les gouvernements nationaux n’ont pas permis de développer un grand marché européen : l’électricité reste pour l’instant des « affaires nationales » organisées autour de monopoles naturels publics restreignant les échanges sur la grille à une dizaine de pourcents mais profitant aussi des instabilités du marché de gros dont les prix sont alignés sur la dernière source mise en œuvre. Contrairement à une idée reçue, les démarches nationalistes ne sont aucunement en phase avec une transition énergétique efficace.

Alors qu’Emmanuel Macron vient de présenter le plan France 2030, notre pays a-t-il les moyens de ses ambitions pour une industrie et une production compatible avec les objectifs environnementaux ?  La COP26 qui s’ouvre dans quelques jours peut-elle être annonciatrice d’espoir et de solutions viables ? 

Il faut saluer le message du président en matière de nucléaire : c’est un changement radical de trajectoire reconnaissant explicitement que sans le nucléaire, la société ne pourra être décarbonée. C’est aussi une victoire du rationnel sur l’idéologie mortifère et punitive des écologistes. La France étant l’un des pays les plus décarbonés du monde c’est à ses voisins à d’abord montrer l’exemple. Mais, les messages contradictoires ne doivent pas pour autant être occultés. Ainsi, presque simultanément au discours positif du président sur le nucléaire, la justice française (dont on peut parfois questionner l’indépendance !) a donné raison à l’ « Affaire du siècle » et condamné l’Etat français, pour ses manquements en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Les réseaux climato gauchistes restent donc redoutables et leur idéologie mortifère ne manquera pas d’occuper le terrain lors de la COP26 de Glasgow. Un collectif de 150 ONGs parmi lesquelles Extinction Rebellion, Greenpeace, les Amis de la Terre ou encore Avaaz a d’ailleurs annoncé la couleur en demandant dans une missive ouverte au président de l’AIE« d’arrêter immédiatement d’investir dans l’exploration et le développement de nouveaux combustibles fossiles, de renoncer au gaz, au nucléaire et à la capture/réinjection du carbone ». De la décroissance égalitaire assurée !https://b6255342ade8222c1d204e90b7aae6c5.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.

Philippe Charlez publie « L’Utopie de la croissance verte : Les lois de la thermodynamique sociale » aux éditions Jacques-Marie Laffont

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