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HOMMAGE A LAURENT BOUVET « UN HOMME GENEREUX QUI PENSAIT JUSTE »

LAURENT BOUVET, COFONDATEUR DU PRINTEMPS RÉPUBLICAIN

Le politologue et essayiste – cofondateur du Printemps Républicain, mouvement créé en 2016 pour prôner une vision stricte de la laïcité – est mort il y a quelques jours à l’âge de 53 ans. Laurent Bouvet avait expliqué, fin novembre, sur Facebook, être atteint de la maladie de Charcot, une maladie neurodégénérative qui l’avait privé de l’usage de ses membres et la parole.

Le ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer, a écrit sur Twitter: « Adieu Laurent Bouvet. Il incarnait le courage dans sa pensée comme dans sa vie. Il défendait ce que nous avons de plus précieux en partage: la République et donc la liberté, l’humanisme, l’universalisme ».

« Notre ami Laurent Bouvet était bien plus qu’un intellectuel grand défenseur de la gauche républicaine », a déclaré la ministre déléguée à la Citoyenneté Marlène Schiappa.

Une ligne ferme en matière de laïcité

Professeur de sciences politiques et cofondateur controversé du Printemps républicain, Laurent Bouvet, était partisan d’une ligne ferme en matière de laïcité.

Longtemps militant au parti socialiste, il s’en était éloigné pour fonder en 2016 ce mouvement du Printemps républicain, avec notamment le délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme Gilles Clavreul. Le mouvement, souvent accusé d’identitarisme, a fréquemment accusé la gauche d’être trop conciliante avec l’islamisme. Laurent Bouvet avait signé de nombreux ouvrages sur l’identité et l’insécurité culturelle.

Il définissait ce concept « d’insécurité culturelle » comme « l’expression d’une inquiétude, d’une crainte, voire d’une peur, vis-à-vis de ce que l’on vit, voit et perçoit et ressent, ici et maintenant, ‘chez soi’, des bouleversements de l’ordre du monde, des changements dans la société, de ce qui peut nous être à la fois proche ou lointain, familier ou étranger », a écrit Le Monde.

La candidate LR à l’Elysée Valérie Pécresse a évoqué sur Twitter sa « grande tristesse », en assurant que Laurent Bouvet manquerait « au paysage intellectuel français ».

Il incarnait, a estimé valérie Pécresse, « cette gauche républicaine qui ne cède ni à l’identitarisme ni au wokisme », un mouvement militant américain pour la protection des minorités, devenu une grille de lecture plus large, tendant à traiter nombre de problèmes de société à l’aune de la lutte contre les discriminations.

Manuel Valls a rendu hommage sur Twitter à son « ami » en disant « ce soir, je le pleure ». « Laurent va me manquer, sa personnalité, son courage, sa pensée, ses écrits vont me manquer et manquer à notre pays, à la gauche, la mienne, aux républicains », a écrit l’ancien Premier ministre.

Article

Laurent Bouvet, un homme généreux qui pensait juste

Par Henri Peña-Ruiz, Publié le 24/12/2021, Marianne

Le politologue et co-fondateur du Printemps Républicain Laurent Bouvet s’est éteint le 18 décembre à l’âge de 53 ans.

Le philosophe et écrivain Henri Peña-Ruiz lui rend hommage dans ce texte, en soulignant ses engagements pour la nation, la laïcité et la justice sociale.

Laurent Bouvet était un homme généreux. Sa bienveillance et sa joie de vivre relevaient d’une belle idée de l’humanité, cultivée sans emphase et avec modestie. Humaniste, il créditait toute personne de la faculté de vivre ses convictions avec un minimum de distance à soi. Son ironie socratique confirmait gentiment une telle confiance. D’où son rejet d’une culture de l’excuse trop portée à chercher des circonstances atténuantes au fanatisme qui tue. Dans les temps sombres que nous vivons, un tel pari sur la liberté est un antidote majeur.

À l’époque des huit guerres de religion qui opposèrent catholiques et protestants, Montaigne jugeait nécessaire de ne pas confondre « la peau et la chemise ». La tolérance civile ne peut exister qu’à cette condition. Dire d’une personne qu’elle se confond avec ses croyances et en tirer l’idée qu’il faut respecter ces dernières pour respecter la personne est une forme de condescendance, voire de mépris, qui déresponsabilise. Au passage, on trahit à la fois la laïcité et la liberté d’expression.

UNE ŒUVRE ENGAGÉE

Le deuxième volet de l’humanisme de Laurent Bouvet était son souci de justice sociale, pour donner chair et vie au principe d’égalité en assurant à toute personne les conditions matérielles d’une vie digne. D’où sa critique des dérives d’une gauche devenue oublieuse de sa raison d’être. Pour lui le combat laïque et le combat social étaient indissociables et c’est en vrai socialiste qu’il a conjugué ces deux axes militants.

Au-delà de la tristesse de sa disparition, Laurent Bouvet nous laisse une œuvre forte et cohérente, fondée sur un diagnostic dont l’actualité récente confirme la pleine justesse. La mauvaise foi des calomnies qui amalgament ses convictions à celles de l’extrême droite identitaire est un scandale. N’en déplaise à ses détracteurs qui lui firent barrage pour de bas motifs idéologiques, les ouvrages de Laurent Bouvet font désormais référence par l’approche rigoureuse de la réalité qu’ils mettent en œuvre. Sur quatre points essentiels, entre autres, ils nous éclairent de façon décisive. Sur le lien entre le peuple et la nation, sur la définition de la laïcité, sur l’abandon de la question sociale, sur l’insécurité culturelle liée à la montée du communautarisme et du péril identitaire, Laurent Bouvet a su penser et parler juste. Analyse.

UN ATTACHEMENT SANS BORNES À LA NATION

En premier lieu, Laurent Bouvet a rappelé l’importance de l’attachement à la nation et à la souveraineté populaire comme fondement de la souveraineté nationale. C’est la Révolution française qui, dans le sillage de Jean-Jacques Rousseau, a refondé la nation. En lieu et place de la nation de l’Ancien Régime fondée sur des us et coutumes sacralisés par la religion, la nation devient alors, en même temps que le peuple, une communauté de droit, formée par des citoyens qui se donnent à eux-mêmes leurs propres lois. Le souverain, désormais, ce n’est plus le roi, mais le peuple. Affranchies des particularismes coutumiers, les lois prennent racine dans les droits de l’être humain, émancipés des oppressions pluriséculaires. Conquête essentielle, cette redéfinition universaliste de la nation coïncide avec la proclamation de la République, au lendemain de la bataille de Valmy (20 septembre 1792). Les enjeux sociaux de la souveraineté populaire sont une évidence.

Quant à la lutte pour les opprimés, elle ne peut se fourvoyer dans le différentialisme. Elle a un sens universaliste, car la véritable émancipation ne consiste pas à inverser une domination, mais à renverser toute domination. C’est en ce sens que Marx disait de la classe ouvrière qu’elle est une classe universelle.

UNE DÉFENSE SANS RELÂCHE DE LA LAÏCITÉ

En second lieu, Laurent Bouvet a défini et réaffirmé de façon limpide la laïcité, sans adjectif destiné à la relativiser. Il n’a pas défendu une laïcité « stricte », ou « dure », mais la laïcité tout court. De façon magistrale il a montré que la loi de 1905 n’en est pas une version « libérale », tout simplement parce que ce type d’adjectif, destiné à suggérer qu’il y a plusieurs laïcités, n’est pas pertinent pour la qualifier, pas plus que l’adjectif inverse. Que la loi de séparation de l’État et des Églises soit inspirée par les idéaux de liberté et d’égalité est évident. Mais sa mise en œuvre implique des exigences, notamment en termes d’utilisation des deniers publics, de déontologie des institutions communes à tous, et de fermeté face à tout terrorisme religieux. Il en va de la portée émancipatrice de la laïcité au regard des pressions communautaristes.

L’État laïque doit protéger les personnes contre toute mise en tutelle, et c’est ainsi qu’elle assure leur liberté. D’où la critique de la théorie des « accommodements » auxquels la laïcité devrait se soumettre, compromettant sa portée libératrice. À cet égard, La nouvelle question laïque, que Laurent Bouvet publia chez Flammarion en 2019, est un grand livre.

En troisième lieu Laurent Bouvet a su pointer la faute – et pas seulement l’erreur – de ceux qui à gauche ont abandonné ou négligé la question sociale, tout en se donnant une bonne conscience progressiste par leur appui à des réformes sociétales érigées en panacée. Bien sûr il ne s’agit pas de contester le bien-fondé de ces réformes, mais elles ne peuvent conduire à éluder la question sociale ni à la remplacer. Une certaine gauche, paradoxalement, s’est ralliée au néolibéralisme et à la « concurrence libre et non faussée ». Celle-ci, imposée par l’Europe de Jean Monnet, aboutit à la destruction des services publics, salaire indirect qui corrige les inégalités. En roulant à droite, cette gauche a renié son héritage et sa raison d’être propre, au désespoir des plus démunis.

L’ACCENT SUR L’INSÉCURITÉ CULTURELLE

Enfin, Laurent Bouvet a développé une réflexion forte sur « l’insécurité culturelle » soulignée par le géographe Christophe Guilluy. On ne peut ignorer le malaise que provoque le développement de communautarismes affirmés au défi des lois républicaines. La dérive identitaire de ces communautarismes conjugue en effet deux périls. D’une part l’aliénation de la liberté individuelle dès lors que toute personne est tenue de conformer sa vie à la tutelle religieuse censée incarner la communauté. Dans ce cas, elle est dessaisie de toute identité propre, donc singulière, au nom d’une identité collective fantasmée et imposée. D’autre part le risque d’affrontements entre des communautés qui ne reconnaissent aucune loi commune dès lors que leurs particularismes coutumiers, sacralisés, prennent l’ascendant sur la République.

En assignant chaque individu à la culture du groupe auquel il est sommé d’appartenir, le multiculturalisme rature sa singularité et la liberté qu’il a de se définir lui-même en choisissant son mode d’accomplissement hors de toute tutelle. Le sens statique du mot culture comme ensemble des us et coutumes traditionnels détruit alors son sens dynamique de processus libre par lequel chaque individu choisit son être et son identité. À rebours de cet enfermement qui assigne à résidence, la République n’est nullement un choix identitaire mais un cadre juridique commun, et laïque, donc libre de toute emprise, qui comme tel permet à toute personne de définir librement son identité, dans le respect des lois communes. C’est ce que ne voulait pas comprendre Pierre Rosanvallon en ironisant sur la conviction républicaine de Laurent Bouvet, qu’absurdement il jugeait « identitaire ».

Face aux défis majeurs de notre temps, Laurent Bouvet a transposé de façon originalel’idée de République laïque et sociale chère à Jaurès. Un legs majeur pour refonder une gauche républicaine authentique. Il nous manque douloureusement, mais son œuvre ne restera pas sans lendemain.

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