Aller au contenu principal

« Le premier XXIe siècle ». GLOBALISATION ET EMIETTEMENT DU MONDE. SUITE 1.

Dans le prolongement de notre publication relative au dernier ouvrage de Jean-Marie Guéhenno

GLOBALISATION ET EMIETTEMENT DU MONDE. Lire Jean-Marie Guéhenno https://metahodos.fr/2022/02/21/face-a-lemiettement-du-monde-lire-le-premier-xxie-siecle-jean-marie-guehenno/

…nous vous proposons un article d’Antoine de Tarlé – Telos, et un entretien avec Pascal Boniface.

1. ARTICLE

Une géopolitique du XXIe siècle

Antoine de Tarlé, Telos, 8 novembre 2021

Le XXIe siècle est déjà bien entamé mais il serait risqué d’en définir les perspectives sur le moyen et le long terme. Dans un essai qui suscite autant de questions qu’il apporte de réponses, Jean-Marie Guéhenno tente l’aventure. L’auteur, ancien secrétaire général adjoint de l’ONU et enseignant à l’université Columbia à New York, est bien placé pour mesurer les mutations du monde et en tirer les conclusions nécessaires

Les illusions de 1989

Jean-Marie Guéhenno reconnaît d’abord les erreurs fondamentales de tous les observateurs, lui-même inclus, sur l’interprétation des événements de 1989. La chute spectaculaire du bloc soviétique et la conclusion de la guerre froide ont donné une fausse impression de sécurité aux Occidentaux : la démocratie libérale triomphait dans le monde et une ère de paix et de prospérité s’ouvrait qui allait permettre aux régimes autoritaires et même à la Chine d’évoluer vers un système pluraliste et pacifique. Cet irresponsable aveuglement a négligé aussi bien les traumatismes majeurs engendrés par la disparition de l’Union soviétique que l’avertissement lancé par le gouvernement chinois lors de la sanglante répression de la manifestation de Tien An Men.

Les attentats du 11 septembre 2001 et les guerres qui les ont suivis ont mis fin à cet optimisme qui ne reposait que sur des illusions. Avec la fin de la guerre froide, la cohésion de l’Occident et de ses alliés africains et asiatiques a disparu. Partout la cohésion des nations, dont on sait à quel point elle participe de leur cohérence dans les relations internationales, connaît une forme d’érosion. On assiste au triomphe de l’individualisme.

L’individu récuse tous les mouvements collectifs. Il ne cherche que son intérêt personnel et ne se préoccupe plus des positions des partis qui constituaient pourtant l’armature des démocraties occidentales et qui présentaient des projets collectifs aux électeurs chargés de trancher entre ces différentes propositions : « Le cadre intellectuel qui structurait le débat politique s’étant effondré, les électeurs des démocraties n’ont plus de boussole qui les guide. » Du coup, L’argent devient le langage commun de tous les pouvoirs, aussi présent en Russie et en Chine, que dans les pays occidentaux.

Le triomphe de l’individu

Cette progression de l’individualisme est fortement stimulée par la révolution numérique. Dans un chapitre intitulé « De Gutenberg à Internet », l’auteur rappelle les travaux de ces dernières années qui soulignent l’impact politique décisif des réseaux sociaux. Ceux-ci exploitent les données que leur fournissent gratuitement les citoyens pour mieux stimuler leurs passions. Plus les messages sont provocants, plus ils recueillent l’assentiment des internautes. Loin de favoriser le consensus et la mobilisation des individus pour les causes d’intérêt général, les plateformes numériques encouragent les positions extrêmes, les déclarations outrancières, la prolifération de communautés fermées et haineuses.

L’élection de Trump en 2016 illustre parfaitement cet état des choses. Les succès des régimes autoritaires en Europe ou en Asie vont dans le même sens. Partout, la violence du discours qui mobilise les internautes l’emporte sur le dialogue d’une démocratie apaisée qui tend à disparaitre. « La démocratie moderne est devenue un processus, une machine à sélectionner des dirigeants et cette machine fonctionne à l’évidence assez mal. »

Entre les GAFA et la Chine

Jean Marie Guéhenno tente d’évaluer les conséquences de ces bouleversements sur le plan géopolitique. Il s’interroge sur le choix dramatique qui risque de s’imposer à l’Occident, tenu d’arbitrer entre les GAFA et la Chine. Dans les deux cas on a vu naître des puissances, entreprises comme Google ou Facebook ou étatiques comme la Chine, qui tentent de dominer le monde grâce au contrôle exclusif des données. Un conflit majeur, très différent de la guerre froide, se profile donc entre des géants tous américains et une Chine, bien plus puissante et redoutable que la défunte URSS. L’auteur tente timidement de formuler le vœu que l’Europe sorte de sa léthargie et défende plus fermement ses valeurs, sans vraiment convaincre.

Cet affrontement entre la Chine et les États-Unis a peu de chances de déboucher sur une guerre telle qu’on l’a connue au XXe siècle. En revanche, les conflits à basse intensité se multiplient et le terrorisme se perpétue. Selon l’expression de l’auteur, « la guerre s’est introduite dans la paix ». La conséquence politique de cette situation est un besoin croissant de protection des populations qui ne cessent de solliciter l’État et veulent vivre dans une société sans risques. De ce fait la distinction entre géopolitique et politique intérieure s’estompe. Le terrorisme vient à la fois d’ailleurs et d’ici et les gouvernements fragilisés par ces menaces venues de partout peinent à satisfaire un public à la fois exigeant et de moins en moins confiant dans sa classe politique.

Ce panorama lucide et pessimiste laisse pourtant le lecteur sur sa faim. Jean-Marie Guéhenno semble emporté par les bouleversements qu’il décrit et qui vont tous dans le sens d’un monde émietté et violent, bien différent du paysage figé de l’ère de la guerre froide et de l’époque de l’hégémonie américaine. Il s’efforce cependant dans les derniers chapitres du livre d’esquisser des pistes de changement pour sauver une démocratie traditionnelle qui est en péril.

Face aux dérives des États-Unis qui ne sont pas vraiment sortis de l’ère Trump et de la Chine qui combine la réussite économique et le contrôle toujours plus étroit de ses citoyens, l’auteur croit à un rôle de l’Europe. Il reconnaît que celle-ci ressemble par certains côtés à une colonie américaine tant elle est prisonnière des orientations culturelles et mercantiles d’outre-Atlantique, influences renforcées par la puissance des grandes plateformes numériques qui se déploient sur le continent sans véritable concurrence. Il souligne aussi l’incapacité de l’Europe à tracer ses frontières à l’Est, ce qui en fait un ensemble hétérogène, aux contours flous, qui contraste avec les géants américains ou chinois.

Le rôle de l’Europe

Néanmoins, Jean-Marie Guéhenno pense que l’Europe peut s’affirmer grâce à son organisation originale à condition de ne pas se présenter comme un modèle et de respecter les histoires des autres communautés nationales d’Asie ou d’Afrique. Il prend clairement position contre le projet d’une fédération européenne relativement centralisée et dotée d’une forme de gouvernement. Selon lui, il est utopique d’imaginer que les États européens puissent accepter, comme ce fut le cas aux États-Unis, d’abandonner une grande part de leur souveraineté au profit d’un pouvoir habilité à décider à leur place. Il souligne que : « l’Union européenne ne devrait pas voir la persistance d’une mosaïque d’États-nation comme un échec mais comme une preuve de sa réussite et un signe de sagesse. »

Les récents débats au sein de l’Europe sur les atteintes aux droits des nations et le rôle jugé abusif par certains des instances judiciaires européennes donnent plutôt raison à la prudence de Jean-Marie Guéhenno. On peut néanmoins s’interroger sur la capacité d’un ensemble dont il reconnaÎt le caractère disparate, de défendre des positions malaisées à définir face à des États-continent comme la Chine et les États-Unis ou à des géants du numérique qui ont les moyens et la richesse d’un grand pays.

En définitive, le plaidoyer de Jean Marie Guéhenno pour un pluralisme qui serait le remède au triomphe de l’individu qui « en faisant de chacun de nous le centre du monde nous ballote entre nihilisme et fanatisme » peine à convaincre. Cet ouvrage stimulant, nourri par la longue expérience d’un fonctionnaire international qui a affronté les principaux conflits d’un monde émietté, vaut plus par ses évocations de l’inquiétante réalité d’aujourd’hui que par des propositions certes généreuses d’un appel à la sagesse des communautés politiques qui « doivent reste multiples et reconnaître en leur sein des légitimités concurrentes », propositions qui ont peu de chances d’être reprises par les gouvernants des deux côtés de l’Atlantique.

Jean-Marie Guéhenno, Le Premier XXIe siècle. De la globalisation à l’émiettement du monde, Flammarion, 2021

2. ENTRETIEN

« Le premier XXIe siècle » – 4 questions à Jean-Marie Guehenno

PASCAL BONIFACE, 15 septembre 2021,

Diplomate français, spécialiste des questions de défense et des relations internationales, Jean-Marie Guéhenno a été Secrétaire général adjoint au Département des opérations de maintien de la paix de l’Organisation des Nations unies (2000-2008). Il est aujourd’hui professeur à Columbia University à New York. Il répond aux questions de Pascal Boniface à l’occasion de la parution de son ouvrage « Le premier XXIe siècle » aux éditions Flammarion.

Vous estimez qu’au moment où l’Occident démocratique traverse la crise la plus grave de son histoire depuis la fin de la guerre froide, il y a dans l’obsession chinoise un risque de diversion…

La Chine a un projet de puissance qu’on aurait tort d’ignorer, et les Européens ont raison de se doter – tardivement – d’instruments efficaces pour protéger leurs infrastructures critiques et ne pas devenir excessivement dépendants de la Chine, mais le plus grand défi est ailleurs : certains aspects du « modèle chinois », quand on les compare à nos sociétés démocratiques en pleine décomposition, risquent de devenir de plus en plus attrayants ; autant la répression des Ouïghours fait à juste titre horreur, autant la dictature douce, et pour ainsi dire invisible, que le système chinois de crédits sociaux tente d’instaurer, crée une tranquillité, une « harmonie », qui peut faire envie à des sociétés qui se déchirent. La vraie menace est à l’intérieur de nos sociétés, dans leur fragmentation croissante, que nous ne savons comment surmonter.

Les Occidentaux, au lieu de se construire un ennemi qui les rassure sur leur supériorité morale, doivent d’abord regarder en eux-mêmes, et réfléchir aux moyens de retrouver la capacité à porter des projets collectifs, tout en préservant le désordre démocratique, avec ses conflits mais aussi la créativité d’individus libres. Et cela sans sombrer dans le nationalisme… Ce ne sera pas facile.

Vous craignez que ce que vous appelez « le complexe militaro-informationnel » exerce une influence encore plus grande et plus dangereuse que le complexe militaro-industriel de la guerre froide…

Le pouvoir, la richesse sont aujourd’hui dans la maîtrise et le traitement des données. On s’inquiète des effets les plus visibles de cette nouvelle donne de la puissance : la capacité d’espionnage qui menace l’espace privé, la capacité de manipulation qui peut influencer les compétitions électorales. En réalité, les effets sont beaucoup plus profonds, car c’est la structure même des sociétés, dans ses dimensions politiques et économiques, qui est en train d’être redéfinie par les nouveaux maîtres des données. En Occident, l’Europe ayant raté la première révolution des données, les quelques grandes sociétés qui dominent cette nouvelle économie sont exclusivement américaines.

Elles ne se confondent pas, et ne veulent pas se confondre, avec l’État américain, mais dans la pratique, ne serait-ce que pour faire face à leurs concurrents chinois, qui eux ont partie liée avec l’État chinois, elles seront de plus en plus obligées de travailler avec les autorités qui les règlementent. Et cette extraordinaire concentration de pouvoirs, aujourd’hui sans réels contre-pouvoirs, me paraît beaucoup plus dangereuse que le complexe militaro-industriel de la guerre froide, qui se contentait de défendre ses intérêts industriels avec les moyens classiques de la propagande : elle est à la fois plus insidieuse, et plus radicale, car elle remodèle l’ensemble des sociétés occidentales.

Pour vous, la peur du terrorisme hante nos sociétés d’une façon qui n’a pas de précédent dans l’histoire, bien que la probabilité d’être victime d’un acte de terrorisme reste très faible, en particulier dans les pays riches. Comment expliquer cela ?

Les statistiques mondiales du terrorisme n’ont pas de sens : elles additionnent les victimes de pays en guerre comme l’Afghanistan ou la Syrie, où les victimes se comptent par milliers, et les victimes de pays riches où, la plupart des années, le terrorisme reste un phénomène exceptionnel. Néanmoins, le discours public des sociétés riches se sert de ces statistiques pour faire du terrorisme une menace stratégique, alors qu’il est seulement le révélateur de la fragilité de sociétés qui, faute de projet collectif, rêvent d’une société à risque zéro.

Il ne devient menace stratégique que parce que son impact psychologique est infiniment supérieur à ses conséquences matérielles directes. La seule émotion partagée est désormais la peur, une peur qui ne produit pas un sursaut collectif, mais plutôt un mouvement de repli. Elle engendre une relation infantilisante avec les institutions et l’Etat : on en attend une protection totale, qui est hors de portée, et cette déception structurelle alimente le cercle vicieux de la méfiance et de l’hyper-individualisme. À chaque époque a correspondu un type de conflit, qui correspond aux structures et à l’échelle de valeurs d’une société particulière. La violence individualisée du terrorisme est à l’image de notre société en miettes.

Vous proposez de substituer à l’opposition entre la démocratie et les dictatures un autre débat plus complexe sur le type de société qui offrira à chaque être humain la possibilité d’accomplir pleinement son destin humain, qu’entendez-vous par cela ?

La plus grande force de l’idée démocratique est d’affirmer la dignité de chaque individu ; et on a vu il y a dix ans combien cette revendication de dignité a été une dimension essentielle dans les printemps arabes. Mais les démocraties contemporaines oublient ce qui les légitime : l’attention presque exclusive qu’elles portent au succès électoral, arbitre de la politique comme le marché l’est de l’économie, transforme les citoyens en « particules élémentaires » qui ne comptent que par le vote qu’ils expriment. L’idéologie de la réussite, économique, sociale, électorale, écrase toute autre hiérarchie de valeurs, comme si la vie était un grand concours, où les premiers seront les chefs, et les derniers les éboueurs. Bien sûr, la méritocratie – et nous en sommes loin – vaut mieux que la ploutocratie, mais elle ne peut pas être la réponse unique.

Il y a bien des manières de définir le mérite, et une société authentiquement pluraliste est une société qui accepte des légitimités concurrentes et reconnaît la diversité des chemins qu’un être humain emprunte pour s’accomplir. Une bonne partie de la violence contemporaine est une réaction contre le mépris dont ceux qui n’ont pas « réussi » selon les critères dominants se sentent l’objet. La demande, à mon sens problématique, de démocratie directe, est un autre symptôme de la frustration qu’engendre une société devenue unidimensionnelle.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :