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GLOBALISATION ET EMIETTEMENT DU MONDE. Lire Jean-Marie Guéhenno

« De la globalisation à l’émiettement du monde »

C’est le sous-titre de l’ouvrage dont nous vous parlons aujourd’hui sur la proposition de Michel DARTOUT qui nous a transmis l’article ci contre.

Avec la mondialisation, le monde devait être plus uni, plus pacifique, plus coopératif. Les promesses des années 2000 se sont évaporées et ce premier XXIe siècle témoigne au contraire d’un émiettement.

En Afrique, en Europe, en Asie, dans les domaines politiques et économiques, la mondialisation cohabite avec un délitement.

Jean-Marie Guéhenno est ancien élève de l’École normale supérieure et de l’ENA. Diplomate, ancien Secrétaire général adjoint des Nations unies, Jean-Marie Guéhenno a dirigé durant huit ans les opérations de maintien de la paix. Il publie un ouvrage sur Le premier XXIe siècle, avec pour sous-titre « de la globalisation à l’émiettement du monde ». Il enseigne aujourd’hui à l’université de Columbia.

Grands enjeux : repli individualiste, rupture numérique, la Chine

Il y analyse nos illusions occidentales de 1989, le repli individualiste, la rupture numérique, le grand enjeu que constitue aujourd’hui la Chine.

Dans un précédent livre sur la fin de la démocratie, paru en 1993, Jean-Marie Guéhenno alertait contre le triomphalisme de l’Occident qui risquait d’accompagner la fin de la Guerre froide. Son diagnostic s’avérait juste.

Pour lui – declaration dans Ouest France :

 » les fondements moraux de ce qu’on a appelé le camp occidental sont ébranlés. »

«  les démocraties ont perdu confiance en elles-mêmes, et ne savent plus très bien quelles sont les valeurs qui les unissent.

 » pour l’Union européenne, qui s’est construite sur des valeurs partagées, c’est une menace sérieuse.

Entretien réalisé par Jean-Baptiste NOÉ

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d’économie politique. Il est rédacteur en chef de Conflits et il dirige le cabinet d’intelligence économique Orbis Géopolitique.

Entretien

Face à l’émiettement du monde. Entretien avec Jean-Marie Guéhenno

par JEAN-BAPTISTE NOÉ revue Conflits

À partir de quel événement ou série d’événements le monde est-il passé dune ère où la démocratie triomphait après la chute de lURSS à celle dun émiettement du monde que vous décrivez dans votre ouvrage ?

Les guerres de l’ex-Yougoslavie ont été la première manifestation de l’émiettement du monde. Avec la disparition du monde bipolaire, la Yougoslavie perdait son originalité de pays non aligné et n’intéressait plus: le champ était libre pour des entrepreneurs politiques qui allaient exploiter les dynamiques identitaires de l’ethno-nationalisme. La deuxième vague a touché des dictatures de pays en développement auxquels la fin de la guerre froide faisait perdre le soutien de leurs parrains : penser à la Somalie ou au Zaïre devenu République démocratique du Congo. La troisième vague touche les pays riches qui se croyaient à l’abri de cet émiettement, et elle est révélatrice d’une crise que nous n’avons pas vu venir, enivrés que nous étions par le triomphalisme de l’immédiat après-guerre froide.

Nous n’avons pas compris que l’effondrement du système soviétique remettait en cause ce qui structurait la vie politique des démocraties, un clivage entre conservateurs et réformateurs qui donnait sens et cohérence au débat politique, parce que conservateurs et réformateurs s’accordaient sur le rôle central de l’État dans la conduite des sociétés. Cette remise en cause reflétait à la fois une méfiance à l’égard de toute bureaucratie qui allait bien au-delà des apparatchiks soviétiques, et le fait objectif de la globalisation – elle- même rendue possible par la disparition du rideau de fer-, qui accroissait les interdépendances, et réduisait les marges de manœuvre des États, et donc l’impact des politiques nationales. Les « partis de gouvernement », qui s’affrontaient sur des programmes avec l’ambition de présenter une vision d’ensemble de la société, ont été touchés de plein fouet par cette évolution, les électeurs étant de plus en plus sceptiques sur l’idée même de programme.

Quelle place le début du XXIe siècle a-t-il donnée à lindividu dans la société ?

La célébration de la toute-puissance de l’individu est la contrepartie logique de la crise des projets collectifs. L’idée que chaque être humain a la capacité de changer le monde est une idée très forte qui est au cœur du dynamisme de la tradition occidentale, et qui est particulièrement forte aux États-Unis. En 1989, elle a connu son apogée. On a célébré le courage individuel, et même quand celui-ci échouait, ce qui est resté est l’espérance de la transformation du monde par l’action des individus : pensez à l’image qui a fait le tour du monde d’un chinois face à une colonne de chars dans une avenue de Pékin. Cette célébration de l’individu a pris une dimension idéologique.

Ce que Madame Thatcher avait dit dès 1987 de façon un peu provocatrice, “Il n’y a pas quelque chose qui s’appelle la société » – est devenu un principe organisateur. Poussée au bout, cette logique réduit la puissance publique à un rôle de simple gardienne du marché : assurer la libre interaction des agents économiques pour assurer la prospérité; organiser des élections transparentes pour que le meilleur gagne. La solidarité, la justice, la délibération deviennent accessoires. Le succès devient la mesure de toutes choses, sans référence à des valeurs partagées.

C’est alors que la célébration de l’individu, au lieu d’être libératrice, devient angoissante, parce que les individus auxquels on a promis la toute-puissance se retrouvent seuls face à un monde où le succès – désormais valeur suprême – écrase les vaincus. Ceux-ci ont cru trouver leur revanche dans l’internet et les médias sociaux. Avec la possibilité de « liker » sur leur page Facebook, ne deviennent -ils pas membres d’une sorte de parlement mondial, acteurs d’une démocratie virtuelle immédiate? En se retrouvant dans des communautés virtuelles où ils ne rencontrent que ceux qui leur ressemblent, ils se confortent dans leurs opinions et s’évadent d’un monde dont la diversité croissante les inquiète.

Grâce à l’internet, ils retrouvent la chaleur rassurante d’une identité collective. Mais ces communautés virtuelles fragilisent les communautés territoriales avec lesquelles elles sont en concurrence: en juxtaposant des communautés virtuelles fermées sur elles-mêmes, elles détruisent le terrain commun sans lequel il n’y a pas de communauté politique, et débouchent sur un monde dysfonctionnel de tribus haineuses qui ne se parlent plus. L’individu a gagné, mais sa victoire est amère: il rêve de collectif, et ne le trouve qu’en fragmentant un peu plus la société.

Dans votre livre, vous écrivez que lidéologie de lindividu est remise en cause par lessor du modèle chinois de contrôle social. Est-ce que ce modèle va sappliquer en Occident ?

La dictature policière chinoise continue de nous faire horreur, mais « l’harmonie » chinoise risque de nous faire de plus en plus envie. Les dirigeants chinois paraissent vouloir passer de la dictature répressive, celle d’Orwell, qui terrorise et punit, à ce que j’appelle une « dictature préventive », où chaque chinois serait si bien conditionné qu’il n’aurait plus même conscience d’être dans une prison. L’État tout puissant l’endormirait dans une bulle paisible et harmonieuse d’où tout conflit, toute différence seraient abolies. Comme le chien dans la fable de La Fontaine Le Loup et le Chien, il ne sentirait plus son collier.

Et pour cela, les autorités chinoises commencent à mettre en place le système dit des crédits sociaux qui tire parti de la digitalisation croissante du monde: chaque instant de nos vies laisse désormais une trace digitale, et une organisation en position de consolider et de traiter les milliards de données que nous générons nous connaîtra mieux que nous ne nous ne nous connaissons nous-mêmes, ce qui lui donnera la possibilité de modeler nos comportements sans que nous en ayons même conscience.

Le monde occidental, qui se préoccupe de la protection de la vie privée, est en apparence aux antipodes d’un tel modèle. Mais je crains que par réaction à la dysfonctionnalité croissante de nos sociétés, nous en construisions progressivement une variante où les grandes entreprises du monde digital joueraient un rôle analogue à celui de l’État chinois. Aujourd’hui le modèle économique de ces entreprises pousse à la radicalisation des communautés virtuelles, car la nuance et la modération produisent moins de clics, et donc de revenus publicitaires, que des positions tranchées ou extrêmes.

Mais on voit monter une demande de conformité, dont les progrès de ce qu’on appelle le « politiquement correct » sont un des symptômes. Faute d’un terrain commun qui permet le débat, on régule de plus en plus les interactions entre les groupes, pour que personne ne puisse se sentir atteint dans sa zone de confort. Et comme il n’est pas facile, même avec le secours de puissants algorithmes, de distinguer entre la parole qui dérange – condition de la vitalité intellectuelle et démocratique d’une société – et la parole qui tue – qu’il est légitime d’interdire- , il est probable que, de plus en plus, les entreprises qui gèrent nos données feront le choix de la prudence, et banniront également la parole qui dérange.

Si l’on ajoute à cela que le rêve d’une société à risque zéro – rêve révélateur de la fragilité des liens sociaux – ne cesse de monter, alors même que la connectivité accroît inévitablement les risques – qu’on pense au terrorisme ou aux pandémies, la tentation d’utiliser les données à des fins de surveillance ne peut qu’augmenter. Entre notre besoin de sécurité et la manipulation commerciale qui fera de nous des consommateurs toujours satisfaits, le modèle occidental et le modèle chinois pourraient donc finir par se ressembler.

Laccroissement des violences depuis le début du XXIe siècle remet-il en cause lidée irénologique (idéologie qui dominait depuis les années 1970 la compréhension du monde en voyant la guerre comme une maladie à soigner de toute urgence) au profit dun retour de la pensée polémologique(théorisée par G. Bouthoul et qui voit la guerre comme un fait social total et en ce sens comme un mal nécessaire à la vie humaine) ?

Je pense avec Gaston Bouthoul que la violence est malheureusement une dimension du destin humain. Mais elle prend des formes très diverses. Le grand historien des guerres Michael Howard a décrit dans un ouvrage remarquable, War in European History, comment à chaque type de société, correspond une forme particulière de guerre. Dans mon livre, je montre que l’émiettement de notre monde conduit à des types de violence nouveaux, et en apparence opposés, mais qui peuvent se conjuguer.

D’un côté, il y a la violence en miettes de sociétés qui se décomposent. C’est celle du terrorisme, qui exploite la fragilité de sociétés apeurées, et dont l’impact stratégique ne se mesure pas aux dommages qu’il cause, mais aux réactions qu’il provoque. C’est celle qui brouille la distinction entre guerre et paix, dans le langage comme dans les actes. De plus en plus, l’absence de terrain commun se traduit par une extrême brutalité des rapports entre humains, où chacun s’affirme, sans autre souci que de montrer sa force. Dans les actes, le franchissement d’une frontière par une armée ennemie ne suffit plus à distinguer la guerre de la paix. Les attaques cyber sont quotidiennes dans le monde virtuel et elles ne sont jamais attribuables avec une parfaite clarté à un État. Les États font par ailleurs un usage croissant de groupes paramilitaires dont ils peuvent se distancier. Et les assassinats ciblés, les frappes par drone sont devenus un outil presque normal des relations internationales, utilisé par tous les États qui en ont les moyens.

Cette banalisation de la violence impose peu à peu l’idée que la guerre, loin d’être une situation exceptionnelle, est l’état naturel des relations internationales; elle érode les interdits symboliques par lesquels les humains tentent de contenir le risque de guerre, notamment la charte des Nations unies, qui limite l’usage unilatéral de la force à la légitime défense. Cette lente érosion, qui a commencé avec la « Guerre Globale contre la Terreur » lancée par les États-Unis après les attentats du 11 septembre, est très dangereuse, parce qu’elle nous fait courir le risque de tomber dans l’autre type de violence que je décris dans mon livre, la violence de masse.

Le risque existe qu’en Chine comme en Occident, les capacités de manipulation collective qu’offre le nouvel âge des données soient un jour utilisées pour ressouder par les passions nationalistes des communautés nationales fragiles. À l’âge des armes de destruction massive, nucléaire, bactériologique, voire cyber, ce serait évidemment catastrophique.

Comment sortir lOccident et surtout lEurope de la crise de la représentativité quelle subit ?

La  perte de  confiance dans les représentants reflète à la fois le doute évoqué plus haut dans la capacité de la politique à changer le monde et une méfiance à l’égard de toutes les institutions – pas seulement celles qui sont le produit d’une élection. L’ampleur du problème est à la mesure de la révolution à laquelle nous sommes confrontés: c’est comme si l’invention du livre imprimé, qui a détruit les légitimités qui fondaient l’ordre politique médiéval, se combinait avec la révolution industrielle, qui a redéfini les sources de la richesse. Il n’y a donc pas une seule réponse à une question aussi vaste, mais il y a des pistes à explorer.

Une première piste est de se mettre en mesure de gérer la globalité pour vaincre le doute sur la pertinence de la politique. Pour les Européens, l’Union européenne est donc un barreau essentiel de l’échelle qui devrait permettre de passer du local au global. Elle le fera en acceptant la géométrie variable, et je ne crois pas que l’Europe deviendra un État-continent. Elle est trop diverse pour cela, et il faut reconstruire les communautés politiques par le bas. Il y a cependant des questions, comme celle de notre rapport à la planète, qui peuvent aider à faire revivre la politique en liant le local au global, à condition toutefois que l’écologie ne soit pas la propriété d’un parti, mais devienne un thème par rapport auquel se structurent différentes visions des risques collectifs qu’une société est prête à prendre.

C’est une seconde piste. Une troisième piste à explorer devrait être d’établir une distinction plus claire entre la légitimité du savoir et celle de l’élection. À cet égard, le fait que l’Union européenne, avec la Commission européenne, mais aussi la Banque centrale européenne, fasse coexister plusieurs types de légitimité, me paraît être un avantage plutôt qu’un inconvénient. Les institutions de l’avenir devront articuler différents types de légitimité, en prenant en compte l’extraordinaire explosion des savoirs, et aussi la nécessité d’inventer de nouvelles formes de contrôle pour faire contrepoids au nouveau pouvoir des données. Il faut à la fois reconnaître la place du savoir, et ne pas permettre qu’il devienne l’alibi de politiques qui n’osent plus prendre leurs responsabilités.

Vous remarquerez que, parmi ces premières réponses, je n’ai pas mentionné la généralisation de mécanismes de démocratie directe ou de tirage au sort. Je ne crois en effet pas qu’une représentation plus fidèle d’une société dysfonctionnelle la rende plus fonctionnelle. Dans la démocratie, ce qui importe le plus est la délibération, et celle-ci ne fonctionne efficacement qu’au niveau local. Dès qu’on s’en éloigne, on prend le risque de la manipulation, qui est beaucoup plus facile avec une assemblée tirée au sort qu’avec des représentants dont le métier est de délibérer. La démocratie directe ou le tirage au sort passent à côté des questions les plus importantes du monde contemporain, en particulier celle de la relation au savoir et celle de la délimitation des communautés politiques.

J’ai bien conscience du caractère incomplet de ces ébauches de réponse : nous ne sommes qu’au début d’une période de transformation profonde des institutions politiques. À la Renaissance, cette transformation a débouché sur un siècle de guerres. À l’âge des armes de destruction massive, nous ne pouvons pas répéter cette expérience, et nous nous devons d’expérimenter sans relâche.

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