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UNE DEMOCRATIE EN ECHEC DANS LA GESTION DES INCERTITUDES ?

Article

La démocratie est-elle soluble dans l’incertitude ?

Philippe Silberzahn Contrepoints

Face aux crises actuelles, à celles en germe, et à l’incertitude qui en résulte, l’enjeu de la démocratie réside dans le renforcement de son unité autour de son principe fondamental de gestion des désaccords.

Les démocraties donnent souvent l’impression d’être paralysées face à l’incertitude en se perdant dans des discussions sans fin. Face à cela, les régimes autoritaires sont vantés pour leur capacité à décider vite, et donc être plus agiles. Si la vitesse de décision d’un système centralisé et autoritaire est indéniable, c’est pourtant le système démocratique qui est avantagé face à l’incertitude.

La démocratie n’est-elle pas intrinsèquement fragile face à l’incertitude ?

C’est ce que me demandait cette journaliste il y a quelques semaines. J’avoue avoir été surpris par la question mais je n’aurais pas dû. C’est une croyance très répandue, qui semble très logique, et qui est pourtant fausse.

En apparence, un régime autoritaire possède trois avantages :

  1. Plus efficace et plus rapide, car centralisé et moins, voire pas, sujet à discussion. Une décision peut être prise rapidement par le chef et exécutée par « la grande machine » sans délai.
  2. Stabilité dans le temps car avoir le même dirigeant pendant vingt ou trente ans signifie stabilité dans les principes de décision, du moins en principe.
  3. La capacité, pour certains d’entre eux, à projeter une vision, c’est-à-dire à offrir une clé de lecture du monde au moyen d’une idéologie qui définit une finalité du système.

Ces trois avantages sont régulièrement vantés dans diverses situations. Ainsi le gouvernement chinois a tiré un grand prestige de sa gestion déterminée, bien que brutale, de l’épidémie de Covid19.

Mais c’est surtout dans son inscription de long terme que les régimes autoritaires séduisent le plus. Ainsi, la présentation du plan chinois pour l’intelligence artificielle en 2019 a alarmé les experts occidentaux par son ambition et son volontarisme, en face duquel les efforts occidentaux, principalement menés par des entreprises privées, apparaissaient comme court-termistes et dispersés.

Face à cela, la démocratie semble être imprévoyante et inconséquente.

Elle n’est pas douée pour faire des plans à long terme, car personne n’est d’accord et il lui est difficile de soutenir un effort focalisé sur le long terme. Qu’un changement de majorité s’opère et le plan est abandonné. En revanche, une dictature conservant le même dirigeant ou le même parti durant des dizaines d’années n’aura pas de problème. La démocratie semble donc avoir un désavantage intrinsèque dans la préparation du futur. En incertitude, ce désavantage semble accentué.

N’est-ce pas précisément dans cette situation qu’une vision claire et une détermination sans faille dans la durée sont des avantages cruciaux des dictatures ?

Eh bien non, car l’idée selon laquelle pour aborder l’avenir il faut avoir une vision claire et ambitieuse du futur n’est qu’une croyance, un modèle mental très contestable. L’incertitude rend en effet la prédiction très hasardeuse et compromet facilement les meilleurs plans. Ce qui semble un avantage, la stabilité et la vision (supposée) de long terme des régimes autoritaires comme la Chine, se révèle en fait un inconvénient en incertitude.

Les démocraties sont antifragiles

Dans son ouvrage Antifragile, Nassim Nicholas Taleb distingue trois types de système :

  1. Fragile lorsqu’il fonctionne moins bien en incertitude
  2. Robuste lorsqu’il résiste aux aléas de l’incertitude
  3. Antifragile lorsqu’il tire parti de l’incertitude

 Par exemple, le management moderne est fragile car il repose sur la prédiction. Lorsque les prédictions se révèlent fausses, ce qui est souvent le cas en incertitude, les conséquences peuvent être catastrophiques. Une entreprise qui décide, à l’encontre des règles d’optimisation financière, d’avoir trois usines à trois endroits différents du monde, plutôt qu’une seule, est robuste. Si l’une des usines brûle ou est bombardée par Vladimir Poutine, les deux autres peuvent continuer à fonctionner. Le coût induit par le manque d’optimisation est compensé lorsque l’incertitude frappe

La démocratie, elle, est antifragile, pour plusieurs raisons. D’une part, elle est non prédictive par définition. Elle est agnostique quant au futur. Elle ne définit pas de finalité. Elle ne se préoccupe que des moyens, pas des fins. D’autre part, elle n’essaie pas de résoudre les désaccords en organisant la société autour d’une croyance commune. Au contraire, elle crée un système qui permet de vivre ensemble malgré les désaccords. L’intérêt est que ce faisant, elle laisse vivre différentes options à tout moment. Elle ne se fige pas dans une option, une façon unique de voir le monde et d’envisager des solutions aux problèmes rencontrés. L’intérêt est qu’en cas d’erreur, quand l’option dominante échoue, d’autres sont disponibles. Au fond, la démocratie est une méthode de résolution collective de problèmes complexes par l’expérimentation libre d’options possibles.

Au contraire, la dictature est forte, mais elle est fragile. Que sa croyance officielle se révèle fausse ou obsolète, elle n’a pas d’option alternative. Sa supposée capacité à décider vite séduit, mais quel est l’intérêt de décider vite quand la décision est stupide ? Quant à la stabilité dans le temps, elle correspond souvent à un enfermement idéologique dans un modèle mental qui empêche toute évolution et rend plus difficile le changement quand il sera devenu inévitable.

La fin tragique de l’URSS est un bon exemple d’un régime vu comme fort durant des années alors qu’il s’écroulait sur lui-même. Plus récemment, la pertinence de la stratégie chinoise face au Covid-19, tant vantée initialement, a été sérieusement remise en question, sans parler de sa tentative initiale de la nier, réflexe fréquent chez les autocrates.

La séduction des élites pour les régimes autoritaires n’est pas nouvelle, même si elle est très forte chez les intellectuels français, et elle traduit toujours un pessimisme étonnant. Pendant toute la guerre froide, l’Occident était convaincu que le système soviétique était en train de gagner la partie alors qu’il était en profonde décrépitude.

Hélène Carrère d’Encausse, soviétologue quasi-officielle de la république, n’écrivait-elle pas, en 1983, six ans avant l’effondrement des régimes de l’Est : « Le système ne cesse de se renforcer » ? Ce pessimisme n’est pas unique à cette période, tant l’idée est tenace qu’un système autoritaire est nécessairement supérieur à un système démocratique. Cette idée persiste encore aujourd’hui, notamment  aux extrêmes de droite et de gauche en France, qui ont toujours un dictateur du moment à célébrer.

La véritable fragilité démocratique

Cela ne signifie naturellement pas que la démocratie ne soit pas fragile, mais sa fragilité ne réside pas dans son refus de la finalité ou dans son incapacité (supposée, bien que pas toujours vérifiée) d’une décision ferme et rapide. Bien au contraire, ce sont les sources de sa force, de son antifragilité. Sa fragilité réside dans le risque toujours présent qu’une partie de sa population refuse son principe de fonctionnement, et que l’une des croyances idéologiques l’emporte sur les autres. C’est la force de gravité à laquelle elle essaie de résister.

Face aux crises actuelles (guerre en Ukraine, pandémie) et à celles en germe (famine, pénuries, etc.) et à l’incertitude qui en résulte, l’enjeu de la démocratie réside donc non pas dans un effort vain de mieux prédire, mais dans le renforcement de son unité autour de son principe fondamental de gestion des désaccords.

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