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LES POLITIQUES GOUVERNENT. LE VRAI POUVOIR EST IL AILLEURS ? VIDEO

Les politiques gouvernent ? En fait le vrai pouvoir est ailleurs…

Entretiens avec Olivier Loubes, professeur en classe préparatoire au lycée Saint-Sernin, Historien de la nation et de l’enseignement en France, CNRS Toulouse et Michel Delattre, professeur de philosophie à Sciences-Po, Saint Germain en Laye. Reseau CANOPE

LIEN VERS LA VIDEO

https://www.reseau-canope.fr/les-valeurs-de-la-republique/democratie

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Qu’attend-on, dans une démocratie républicaine, des politiques ? Quel doit être leur fonction et… quel est leur pouvoir réel ?

Puisque nos démocraties fonctionnent par délégation, ce que nous attendons de ceux qui exercent le pouvoir, c’est qu’ils le fassent en notre nom et en ayant pour ligne directrice l’intérêt général. Le législateur doit voter des lois en ce sens. L’exécutif veille à ce qu’elles soient appliquées conformément à l’esprit dans lequel elles ont été votées et gère les affaires courantes du pays. Les autorités judiciaires, auxquelles on pense moins lorsqu’on évoque « le pouvoir », décident de l’application concrète des lois aux cas particuliers et arbitrent les litiges. Dans nos démocraties modernes, il est désormais entendu, même si cela prend des formes différentes d’une organisation politique à l’autre, que ces pouvoirs doivent jouir d’une relative indépendance les uns par rapport aux autres.

Pour éviter que le pouvoir se concentre en un seul point et expose à l’abus de pouvoir, il est nécessaire, de ne pas confondre ces trois formes de pouvoir, quand bien même leur coalition serait parfois plus efficace. Comme l’écrivait Montesquieu dans De l’Esprit des lois, XI, 6. : « Lorsque, dans la même personne ou dans le même corps de magistrature, la puissance législative est réunie à la puissance exécutrice, il n’y a point de liberté », car quiconque jouit du pouvoir sans connaître de limites tend inexorablement à en abuser, même avec les meilleures intentions du monde. Cette division entre des pouvoirs distincts, dont on comprend qu’ils doivent cependant collaborer, a donc pour effet que « par la disposition des choses le pouvoir arrête le pouvoir ». Et l’on trouve dès la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 un article (art. 16), qui sert encore de référence à notre Constitution et qui décrète que « Toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution ».

Il faut d’abord dire que non seulement le pouvoir politique n’est pas tout puissant, mais cette limitation est une condition même de la préservation de la démocratie et de la république. Cet équilibre peut prendre des formes différentes (le régime peut être présidentiel, comme c’est le cas aujourd’hui en France, ou parlementaire, comme sous les IIIe et VIe Républiques ; la justice peut-être plus ou moins indépendante), mais la concentration du pouvoir dans les mêmes mains apparaît comme une menace pour les libertés publiques. Il existe du reste des institutions dont la fonction est justement de contrôler que l’exercice du pouvoir politique n’outrepasse pas ses attributions.

Par ailleurs, la politique n’est pas une science exacte. On a beau affirmer que « gouverner, c’est prévoir », les sciences politiques, l’histoire, la sociologie, la géographie, qui s’efforcent d’approfondir la connaissance et la compréhension de la réalité, n’ont jamais eu la prétention de déboucher sur une prévisibilité infaillible qui supposerait que dans leurs domaines, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Les situations nationales et internationales évoluent sans qu’on ait toujours le pouvoir de les contrôler. Il serait illusoire de rêver à un pouvoir politique qui anticiperait en toutes choses. Gouverner, c’est au moins autant réagir que prévoir…

Par ailleurs, et c’est lié, c’est un principe de la démocratie que ceux qui sont désignés pour exercer le pouvoir ne le font pas sans se heurter à une opposition, car un peuple est rarement unanime quant à la façon dont il doit être gouverné, ni quant à ce qui est souhaitable pour la collectivité. Non seulement il existe une opposition politique clairement structurée, légitime et généralement représentée par des élus, mais il existe également dans la société civile des groupes de pression (associations, syndicats, lobbies, courants d’opinion…) qui ne sont pas sans effet sur l’exercice réel du pouvoir politique qui, vu sous cet angle, exige un certain art du compromis. La question se pose toujours évidemment des limites qu’on doit opposer à ces groupes de pression, qui ne représentent pas forcément l’intérêt général. On sait également que leur existence toujours possible a pu dans l’histoire être exploitée de façon fort peu républicaine en diffusant le fantasme d’une théorie du complot.

Enfin, quand cela serait possible, il n’est pas souhaitable que les politiques gouvernent tout et là s’inscrit tout le débat sur les frontières entre le rôle de l’État et ce qui relève de l’initiative privée, par exemple sur l’équilibre à tenir entre un État providentiel et protecteur et la part laissée aux libertés et aux initiatives individuelles. De nos jours, le sentiment que le pouvoir est ailleurs que du côté des politiques provient entre autres du constat que nous vivons, du moins dans ce qu’on appelle l’Occident (mais pas seulement), dans des sociétés libérales. Cela veut dire au plan politique que nous sommes soucieux de la préservation d’un certain nombre de libertés publiques évoquées plus haut. Mais sur le plan économique, dans de nombreuses sociétés contemporaines, le rôle de l’État dans les domaines économiques et sociaux a également été limité, au motif que, dans ce domaine, l’entreprise privée pouvait être plus efficace que les décisions centrales d’un État considéré (à tort ou à raison) comme intervenant hors de son domaine de légitimité et de compétence. La question de la répartition entre l’intervention de l’État et la liberté laissée à la société civile est sans doute l’un des objets les plus débattus aujourd’hui.

Ce sentiment que les politiques ont un pouvoir de gouverner limité est encore amplifié dans le cadre de la mondialisation. Et l’on sait qu’il y a non seulement des institutions internationales qui peuvent avoir autorité sur les États, mais même des firmes transnationales dont les budgets sont supérieurs à certains États.

Il existe donc bien des pouvoirs extérieurs au pouvoir politique. Mais cela ne veut absolument pas dire que l’État est devenu totalement impuissant. La frontière entre le rôle de l’État et l’initiative privée relève de l’autorité politique. Les institutions internationales n’existent que parce que les États signent des conventions. La question de la régulation des puissances économiques et financières transnationales relève également de décisions politiques, même s’il est vrai qu’elle ne peut plus désormais se régler à la seule échelle d’un gouvernement national. Ces questions ont vocation à être l’objet d’un débat public et d’un engagement citoyen. La question est donc peut-être autant celle de la force de cet engagement et des conditions de son efficacité que celle du vrai pouvoir des politiques.

Michel Delattre.

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