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BRUNO LATOUR : « REDÉFINIR LE MONDE »

QUEL EST L’IMPACT DE LA PANDÉMIE SUR LA VISION ÉCONOMIQUE

ENTRETIEN AVEC BRUNO LATOUR, PROFESSEUR ÉMÉRITE DE SCIENCES-PO, SOCIOLOGUE, ANTHROPOLOGUE ET PHILOSOPHE DES SCIENCES.

Bruno Latour, sociologue, anthropologue et philosophe des sciences, est décédé dimanche 9 octobre à l’âge de 75 ans. En 2021, il avait accordé un entretien à Challenges, à l’occasion de la sortie de son ouvrage Où Suis-je ? (Les empêcheurs de tourner en rond, octobre 2020), dans lequel il revenait sur la déflagration créée par la Covid et le confinement. Redécouvrez cet appel fort à changer de regard, de cadre de pensée et d’action pour réussir la transition climatique.

NOS PRÉCÉDENTES PUBLICATIONS :

CONTROVERSES ET DÉMOCRATIE https://metahodos.fr/2022/10/30/decrypter-les-controverses-est-un-enjeu-democratique/

L’INFORMATION DU JOUR : Le philosophe Bruno Latour, « figure de proue de la pensée écologiste », est mort à l’âge de 75 ans https://metahodos.fr/2022/10/09/linformation-du-jour-le-philosophe-bruno-latour-figure-de-proue-de-la-pensee-ecologiste-est-mort-a-lage-de-75-ans/

BRUNO LATOUR AVEC PATRICE MANIGLIER https://metahodos.fr/2022/05/16/bruno-latour-avec-patrice-maniglier/

BRUNO LATOUR « LE PHILOSOPHE, LA TERRE ET LE VIRUS » https://metahodos.fr/2021/12/29/bruno-latour-le-philosophe-la-terre-et-le-virus/

Lire Bruno LATOUR: Recomposer la chose publique http://metahodos.fr/2020/11/23/lire-bruno-latour-recomposer-la-chose-publique/

ENTRETIEN

Bruno Latour : redécouvrez son entretien accordé à Challenges en 2021

Par Anne Tezenas le 09.10.2022 CHALLENGES

Challenges. En quoi la pandémie a-t-elle modifié notre rapport à l’économie ? 

Bruno Latour – Depuis le XVIIIe siècle, nous avons fait de l’économie le fondement naturel de l’humanité. Cette idéologie intervient dans tous les détails de notre existence sous la forme d’une infrastructure à laquelle on ajoute le social, l’humain, et s’il reste un peu de place, l’écologie. Or, après trois siècles de règne sans partage, la Covid et le confinement ont jeté le doute sur l’intérêt de repartir « comme avant » sur « la voie du progrès ». L’économie a cessé d’être l’horizon indépassable de notre temps. 

C’est l’expérience du confinement qui provoque cette prise de conscience ? 

Jamais nous n’avons connu une expérience aussi soudaine, aussi brusque et aussi partagée. C’est plus troublant que la guerre car cela génère un double mouvement contradictoire de mobilisation et de paralysie : d’un côté, la liberté est brimée, de l’autre, nous nous libérons enfin de l’infini. Ce qui a aussi semé le doute en nous, c’est qu’alors que l’économie était posée comme inévitable et indépassable, ses fondements ont changé : les Allemands n’en avaient que pour la dette, l’Etat qui semblait avoir disparu est redevenu très présent… 

Tous les repères ont donc sauté et mis en lumière ce que vous appelez dans votre livre un « formatage » des esprits, qui analyse tout au prisme de l’économie ?

Oui. Et ce formatage sert à maintenir une déconnexion entre, d’un côté, « le monde dans lequel je vis » en tant que citoyen d’un pays développé et de l’autre, « le monde dont je vis »en tant que consommateur de ce même pays. Plus fondamentalement, cette division entre ces deux mondes sert à fermer la discussion entre les parties prenantes. Quand, par exemple, on définit comme un problème économique le maintien des néo-nicotinoïdes pour l’industrie de la betterave, cela empêche toute autre forme de discussion.

Le climat, c’est justement le surgissement de nouvelles contraintes. 

J’ai moi-même découvert l’intensification de ces questions dans notre Maison Latour [domaine familial de grands crûs de Bourgogne] quand elles ont surgi dans le rapport annuel du chef de vigne qui évoquait le gulf stream. C’était il y a quinze ans ! Stupéfait, j’ai découvert que toute la Bourgogne vinicole se demandait ce qu’elle allait faire si on passait à +2°C. A + 1°C, on savait, mais au-delà… Aujourd’hui, la Covid accentue cette pression : la question du réajustement à la nouvelle situation liée au climat se pose dans tous les détails de l’existence. Ce n’est plus de production qu’il s’agit mais de maintenir nos conditions d’habitabilité. 

C’est pour cela que vous nous appelez à décrire chaque situation avec ce nouvel objectif en tête. 

Vivre dans une « zone critique », c’est apprendre à durer un peu plus longtemps sans mettre en péril l’habitabilité des formes de vie qui vont venir à la suite. D’ailleurs à l’origine, l’économie était la science de la rareté. Toute l’entreprise de mon petit livre, c’est de dire que « matériel » ne veut plus dire la même chose. L’infrastructure, ce n’est plus l’économie, c’est la Terre, au sens de ses conditions matérielles. Chacun doit décrire sa situation matérielle sans ignorer le porte-à-faux entre le monde où il vit et le monde dont il vit. Les betteraviers ont peut-être gagné un répit avec le décret les autorisant à réutiliser des néo-nicotinoïdes mais si leur entreprise allait déjà cahin caha, ils avaient là une occasion formidable de redéfinir le monde dans lequel ils vont devoir être. 

Pour vous, le conflit historique entre classes riches et pauvres laisse désormais la place à un conflit différent entre « extracteurs » et « ravaudeurs ». 

L’extracteur maintient l’occupation, qu’il s’agisse de colonies ou de pétrole, de terres rares ou de bas salaires et refuse toute responsabilité puisque les droits du « monde où l’on vit » ne s’étendent pas au « monde dont on vit ». Les ravaudeurs, eux doivent recréer un tissage des territoires saccagés par les extracteurs. Le ravaudage va supposer un immense développement de capacité d’innovation. 

Cette transformation ne passe pas par n’importe quelle forme d’innovation. Vous avez ainsi vivement réagi aux propos d’Emmanuel Macron lorsqu’il avait dit en septembre dernier : « je ne crois pas au modèle amish pour relever les défis écologiques de l’ère contemporaine ». 

Je ne suis pas contre la 5G ni pour la décroissance mais la réaction d’Emmanuel Macron m’a beaucoup choqué. Ce qui est intéressant chez les Amish, et ce que n’a pas du tout compris le Président de la République, c’est que leurs décisions sont le fruit de longues délibérations. Cela leur arrive d’adopter un truc nouveau mais quand ils le rejettent, c’est après une longue discussion sur les conséquences inattendues d’une nouveauté sur la société dans son ensemble. Or, on ne peut pas introduire une innovation comme la 5G sans considérer que, tout comme la Covid, cette technologie va modifier les relations sociales. 

Sky is the limit, c’est donc terminé ? 

Aujourd’hui, à chaque fois qu’on nous vend une nouvelle technologie, on nous vend une nouvelle libération. C’est ce que j’appelle le hype. J’ai enseigné vingt-cinq ans en écoles des Mines sur comment détacher l’innovation technique du hype. En fait, il faut hybrider, faire naître une espèce d’amish très innovant. D’ailleurs, les élèves des écoles d’ingénieurs réclament un changement de leur enseignement en ce sens. Il va falloir pour chaque entreprise dans chaque détail de son approvisionnement, de ses clients, redéfinir ce qu’elle va faire. C’est ça tout changer, ce n’est pas renverser un système, c’est plonger dans ses conditions matérielles. 

C’est en cela que vous dites qu’il ne s’agit pas de retourner au « monde d’avant » ?

Le thème de la reprise ou de l’innovation à tout va n’est pas le bon. Nous sortons d’un idéal économique qui consistait à se libérer des contraintes pour entrer dans une période où il y aura de plus en plus de contraintes et où il faudra savoir lesquelles. C’est ce qui explique d’ailleurs la montée du populisme, comme réaction momentanée à la multiplication de ces nouvelles contraintes. C’est pour ça que je suggère, dans mon livre qui est un livre de métaphysique, d’orientation, de « s’égailler » – au sens de multiplier les alternatives. Il n’y a pas un chef d’entreprise qui ne comprendrait pas l’intérêt qu’il y a à s’égailler. 

Vous écrivez qu’« aller toujours de l’avant » nous enferme et qu’ « apprendre à reculer nous déconfine ».

Le nouveau challenge, ce n’est plus d’aller de l’avant dans l’infini, mais apprendre à reculer, à déboîter devant le fini. C’est excitant, c’est challenging, c’est novateur, mais ce n’est pas orienté par la liberté illimitée.

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