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LES RÉSISTANTS DE L’AFFICHE ROUGE AU PANTHÉON ?

ÉMISSION

Missak et Mélinée Manouchian et les résistants de l’Affiche Rouge vont-ils entrer au Panthéon ?

Lundi 23 janvier 2023 FRANCE CULTURE

Alors que le président de la République reçoit aujourd’hui les représentants des organisations arméniennes de France, commençons « Le Vif de ce jour » en citant quelques vers de Louis Aragon, hommage aux résistants étrangers, Arméniens notamment, de l’affiche rouge, fusillés en févier 1944 à Paris.

« Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant

Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant ».

Cette affiche rouge placardée dans la capitale était un document de propagande, qui visait à assimiler ces résistants étrangers à des terroristes

L’un des noms particulièrement passé à la postérité est celui de Missak Manouchian. Va-t-il avec son épouse entrer au Panthéon, on verra ce que dit Emmanuel Macon aujourd’hui…

On peut dire, en utilisant un cliché de langage d’époque, que le nom de Manouchian coche beaucoup de cases : un couple, des résistants communistes – il n’y en a pas encore au Panthéon.. Et d’abord des résistants étrangers. Le poème d’Aragon écrit en 1955, chanté ensuite par Ferré insiste sur ce point : vous étiez vingt et trois, vos noms pouvaient être imprononçables mais vous étiez Français de préférence. Français de préférence ou préférence nationale ? On attend avec curiosité la réaction du Rassemblement national. « Vous étiez vingt et trois qui crièrent la France en s’abattant. »

Missiak comme sa femme Mélinée épousée en 1936 étaient des rescapés du génocide arménien. Missiak avait neuf ans quand il perdit ses parents. La Syrie et le Liban sous mandat français à l’époque le reçurent dans des orphelinats. Passé en France par Marseille en 1925, y exerçant le métier de menuiser, il s’ était aussi inscrit comme auditeur libre à la Sorbonne. Poète, rédacteur de revues arméniennes, il admirait la littérature française. Selon la littérature du Parti, « un peu de patriotisme éloigne de l’universel, beaucoup de patriotisme y ramène ». Le poème d’Aragon l’assure : « Je meurs sans haine pour le peuple allemand. »

Mélinée a été souvent chargée d’approcher de simples soldats allemands pour les retourner. En septembre 1943, quand le colonel SS Ritter fut abattu dans une opération supervisée par Missiak, l’arme de service qui servit à le tuer avait été fournie par un soldat allemand, sympathisant communiste, Hans Heisel.

Dans la Résistance, comme d’ailleurs dans la France libre, les étrangers étaient si nombreux que leurs ennemis soutenaient que leur sur- représentation en disait très long ! Le parti communiste avait fondé pour eux une organisation dédiée à laquelle appartenaient les Manouchian : la MOI, Main d’Œuvre Immigrée.

Avant guerre, ils œuvraient à l’implantation communiste dans les associations arméniennes en France. Missiak, après s’être engagé dans l’armée française en 39 et avoir été un moment emprisonné devient ensuite un militant de la la Main d’Œuvre Immigrée qui finit par être versée dans les FTP Francs Tireurs Partisans. Il faut s’arrêter un instant ici sur les aléas du Parti Communiste dans cette période.

En 1939, le pacte germano-soviétique avait laissé les militants dans la détresse : comment comprendre le rapprochement de Staline avec Hitler ? Le Parti avait été interdit. Sa direction clandestine avait présenté la guerre menée par la France et l’Angleterre comme une guerre de capitalistes. Il n’est pas sûr qu’elle ait approuvé l’engagement militaire de Manouchian. Ensuite – je parle de la direction, pas de chefs de groupes isolés comme Tillon ou Guingoin, qui mériteraient eux aussi le Panthéon – la direction donc avait continué d’appliquer les ordres de Moscou et d’invectiver Churchill et de Gaulle. Jusqu’à l’invasion de l’URSS par l’Allemagne en juin 1941. Basculant dans la Résistance, les communistes, rompus aux combats de l’ombre y apportèrent ce qu’ils savaient faire mieux que personne : les coups de main jusqu’aux attentats contre « les boches et les traitres ». Les FTP sont créés à cet effet en avril 1942.

Mais leur recrutement peinant, y sont versés les membres de la Main d’Œuvre Immigrée qui vont y prendre une place considérable jusqu’à leur mise en échec dans la deuxième moitié de 1943. A ce moment crucial, Manouchian est devenu commissaire militaire d’un groupement clé de la MOI.

Quand les communistes commencent leurs attentats, leurs choix ne font pas nécessairement l’unanimité

Le général de Gaulle dans un discours d’octobre 1941, sans les condamner ouvertement, prend ses distances. « Vous étiez vingt et trois, vous vous êtes simplement servi de vos armes, la mort n’éblouit pas les yeux des partisans » Quelqu’un comme Manouchian dont les poèmes disent la grande sensibilité devait s’accommoder mal de ce qu’il lui était ordonné de faire. D’autant que les risques étaient extrêmes. Un FTP, a fortiori issu de la MOI, n’était pas considéré comme un combattant régulier. Il était passé par les armes. Sur les quelque 15/20000 fusillés de l’époque, le dictionnaire Maitron, ma Bible, estime que le tiers ont été des communistes. Les représailles exercées ont pu aussi retourner la population citer les auteurs d’attentats. On n’en est plus là en février 44. Sur l’affiche rouge, « A l’heure du couvre-feu, des doigts errants avaient inscrits sous vos photos Morts pour la France, les mornes matins en étaient différents. »

Le couple Manouchian était indissociable ; il devrait entrer comme tel au Panthéon

Qu’est-il advenu de Mélinée ? A-t-elle vécu la beauté des choses, comme l’espérait son mari ? Nombre de membres de la Main d’Œuvre Immigrée sont rentrés dans leurs pays devenus communistes pour y construire le socialisme qui s’avéra être le stalinisme. Mélinée est partie ainsi, volontairement, pour la République soviétique d’Arménie, elle n’a pu revenir en France que difficilement que sous Khrouchtchev ! Elle s’était laissée persuader par les communistes de partir. Après le retour, elle se laissa persuader par les anticommunistes que le Parti était pour quelque chose dans la capture de son mari. Il aurait fini par laisser sans moyens la Main d’œuvre Immigrée ; le représentant de l’Internationale communiste aurait même pu livrer Missiak.

Des historiens aussi différents que Courtois, Peschansnki, Rayski ont fait litière de ces accusations. Même s’il a bien fallu que quelqu’un soit imprudent ou parle sur la torture…

En 1989, Melinée Manouchian a fini par accepter de prendre le bras du secrétaire général du PC, Georges Marchais, qui n’était pas un héros de la Résistance, pour inaugurer avec lui le monument aux vingt et trois au Père Lachaise. Elle disparut peu après. Missiak lui avait écrit : « O ma Mélinée, ô mon orpheline, Je te dis de vivre. » Il avait 37 ans, elle en avait 76 quand elle mourut.

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