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LA DÉMOCRATIE D’OPINION FACE À L’ACTION POLITIQUE

DICTATURE DES SONDAGES OU DES RÉSEAUX/MEDIAS SOCIAUX ?

Souvent réduite à l’idée d’une dictature des sondages ou, désormais, des réseaux sociaux, la démocratie d’opinion, où le pouvoir serait plus horizontal, a d’autant plus de vigueur que le discours d’autorité des gouvernants ne fonctionne plus. La révolte contre la réforme des retraites en est l’illustration.

ARTICLE

« Démocratie d’opinion » : face au pouvoir, l’expression spontanée de citoyens

Par Alain Beuve-Méry LE MONDE 11 mai 2023

Histoire d’une notion. Depuis qu’Emmanuel Macron a promulgué, le 15 avril, la loi portant à 64 ans l’âge légal de départ à la retraite, une partie de la population française continue de manifester son opposition à cette réforme, qu’elle juge injuste, et le fait savoir bruyamment. Sur le terrain, les déplacements du chef de l’Etat et des ministres sont régulièrement perturbés par des concerts de casseroles.

Que doit faire le gouvernement ? Cesser de se déployer sur le territoire ou bien continuer d’agir comme si de rien n’était ? En démocratie, le peuple dispose de trois armes pour se faire entendre : le droit de vote, le droit de manifester et le droit de s’exprimer publiquement. Dans un ouvrage qui fait date, Principes du gouvernement représentatif (Calmann-Lévy, 1995), le philosophe Bernard Manin a identifié trois âges de la démocratie : celle des notables au XIXsiècle, grignotée par la démocratie des partis au XXe siècle, avec l’opposition entre une droite et une gauche, et, enfin, la démocratie du public – une dénomination que le philosophe préfère à celle de « démocratie d’opinion ».

La démocratie d’opinion a succédé à la démocratie représentative, mais elle ne se confond pas avec la dictature des médias et des sondages. Elle puise sa légitimité dans l’expression spontanée des citoyens qui, rassemblés, forment une opinion. Sa ligne d’horizon demeure celle d’un espace public horizontal où chacun pourrait s’exprimer. De fait, elle est en constante mutation.

Très Ve République

Il s’agit d’un terme flou dont les médias sont les premiers acteurs ; mais à chaque époque, son outil de prédilection. Dans les années 1990, la démocratie d’opinion passait par les sondages, puis les chaînes d’information en continu ont pris le relais à partir des années 2000, avant d’être dépassées par les réseaux sociaux, au mitan des années 2010. Mais, quel que soit l’outil sur lequel elle s’appuie, cette notion fait l’objet d’une critique véhémente de la part des élites intellectuelles et des personnes qui se sentent déphasées par les évolutions de l’opinion publique. « La démocratie d’opinion a très longtemps renvoyé à un usage excessif des sondages par les gouvernants, mais aujourd’hui les sondages sont jugés moins dangereux que les réseaux sociaux », constate le politiste Loïc Blondiaux.

Selon son confrère Vincent Martigny, « la démocratie d’opinion n’est pas l’opposé de la démocratie représentative, elle en est un approfondissement ». Elle fonctionne d’ailleurs très bien avec le régime présidentiel de la Ve République, qui a instauré un rapport direct entre le président élu et le peuple ayant voté pour lui – mais aussi contre son adversaire. Par sa dimension émotionnelle, elle convient à Emmanuel Macron, car elle lui permet de prendre le pouls de la population. Or, comme le rappelle l’historien des médias Alexis Lévrier, « M. Macron est l’un des présidents qui ont le plus théorisé en amont leur pratique du pouvoir : instaurer de la verticalité et tenir à distance les journalistes ». Dans Un personnage de roman (Julliard, 2017), l’écrivain Philippe Besson fait dire au candidat futur président : « Il faut trouver une présence directe, désintermédiée au peuple. »

Mais aujourd’hui le chef de l’Etat, en raisonnant dans une logique de séquences, nourrit l’idée qu’il suffit d’ouvrir la suivante pour arrêter la contestation sociale. « Cela donne une lecture très étroite de la démocratie : “Vous m’avez élu, et c’est comme ça !”, note Vincent Martigny. Emmanuel Macron se recroqueville sur la légitimité de la démocratie représentative, car il n’a pas le soutien de la démocratie d’opinion. Aujourd’hui, sa dernière arme, c’est l’opinion silencieuse, la majorité des gens qui se taisent mais qui n’en pensent pas moins », ajoute le politiste et historien.

L’âge de la délibération ?

Cette manière de gouverner bute aujourd’hui sur deux autres réalités. D’un côté, le discours d’autorité ne fonctionne plus. « L’allergie à toute autorité non justifiée constitue un changement de paradigme des sociétés contemporaines, là où d’autres philosophes, comme Pierre-Henri Tavoillot, préfèrent parler de “crise de l’autorité” », explique Loïc Blondiaux. De l’autre, la question du consentement est aussi centrale. « Si la réforme des retraites révolte la jeunesse, c’est parce que cette génération est heurtée par le passage en force du président. Le 49.3 correspond à un viol démocratique, c’est le contraire du consentement. Il s’agit d’une pulsion autoritaire qui ne passe pas », ajoute Vincent Martigny.

Dans ces conditions, serions-nous prêts à entrer dans le quatrième âge de la démocratie ? Celle de la délibération, qui a fait de timides percées dans la période récente avec, par exemple, la mise en œuvre des conventions citoyennes pour le climat ou sur la fin de vie. Dans toutes les démocraties modernes, le processus de consultation qui précède la rédaction des projets de loi demeure capital. Au Royaume-Uni, il existe un plus grand respect des droits de l’opposition et des règles de délibération. « Obliger le pouvoir en place à rendre des comptes : la démocratie participative peut, a minima, avoir cet objectif-là », résume Loïc Blondiaux.

Reste que, en France, ce processus se heurte à trois obstacles : la centralité du pouvoir, le caractère épistocratique de la décision [la personne qui décide sait toujours mieux que les autres] et, enfin, l’urgence. L’absence de la culture du débat y est notable, comme l’illustre le faible niveau d’écoute entre les parlementaires, lors des débats publics. C’est à la fois culturel et institutionnel, et cela traduit une représentation agonistique de la société.

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