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Mort de Jacques JULLIARD : « La croix, la rose et la plume » – MAJ –

HOMMAGE À JACQUES JULLIARD

« Jean-Claude Michéa: «Jacques Julliard manquera à tous les amis de la liberté d’expression»

TITRE LE FIGARO – 8 9 23 – Jean-Claude Michéa QUI POURSUIT :

« Pour le philosophe, Jacques Julliard fut un penseur libre, érudit et bienveillant. Selon lui, il fait indéniablement partie de cette catégorie d’intellectuels, aujourd’hui en voie d’extinction, qui n’hésitait pas à débattre avec tout le monde


« C’est avec une infinie tristesse que j’apprends la mort de Jacques Julliard. Non que nous nous accordions sur tout, loin de là! Car si nous éprouvions tous les deux la même admiration pour Orwell et Camus et la même nostalgie pour la vieille tradition anarcho-syndicaliste, nous n’en tirions que rarement les mêmes conclusions politiques. Mais l’essentiel est bien sûr ailleurs.

« Jacques appartenait clairement, en effet, à cette catégorie d’intellectuels – aujourd’hui en voie d’extinction accélérée – qui n’hésitait jamais à débattre de tout avec n’importe qui, même (et peut-être surtout) lorsqu’il s’agissait d’un adversaire très éloigné de ses propres positions politiques (en quoi il restait profondément fidèle à cette maxime de Rosa Luxemburg, bien oubliée par la gauche moderne, selon laquelle «la liberté c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement» »

« Jean-Claude Michéa est philosophe. Il a notamment publié L’Empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale (Flammarion, 2007).

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NOUS VOUS PROPOSONS 5 SÉQUENCES :

1. Disparition – Notre éditorialiste Jacques Julliard, théoricien et amoureux de la gauche française, est décédé

2. Alain Finkielkraut : « La mort de Jacques Julliard laisse un vide : il ne sera pas remplacé »

3. Mort de Jacques Julliard: la croix, la rose et la plume

4. Jacques Julliard, historien et journaliste, figure de la « deuxième gauche », est mort

5. JACQUES JULIARD DANS METAHODOS : QUELQUES UNES DE NOS PUBLICATIONS

1. ARTICLE

Disparition – Notre éditorialiste Jacques Julliard, théoricien et amoureux de la gauche française, est décédé

Par Philippe Foussier. Publié le 08/09/2023 MARIANNE

Analyste méticuleux comme le sont les spécialistes de l’étude des insectes, Jacques Julliard l’aura été sa vie durant, consacrant des milliers de pages à son sujet d’étude favori transformé en passion : la, ou plutôt les gauches françaises. Il s’est éteint ce 8 septembre 2023 à l’âge de 90 ans.

Journaliste, universitaire, historien, syndicaliste… De ses différents postes d’observation de la société et du monde politique, Jacques Julliard aura consacré l’essentiel de son existence à l’analyse de la gauche. Mais sans jamais franchir le pas vers des fonctions politiques, prévenance qu’il n’a pas eue à l’égard du monde syndical tant sa proximité ancienne avec la CFDT était constitutive de son identité idéologique. Jacques Julliard, c’est d’abord des fidélités. À l’égard de figures de la gauche qu’il n’a eu de cesse de défendre et de promouvoir, et qui ne sont pas nécessairement des profils auxquels on pense spontanément. Fernand Pelloutier, Georges Sorel, Pierre-Joseph Proudhon mais, avant eux, Condorcet, « le père de la gauche française », selon lui.

Jacques Julliard, c’est – au-delà du syndicalisme de ses jeunes années – l’École des hautes études en sciences sociales et toute une école de pensée dont l’appartenance à la deuxième gauche est clairement revendiquée. Mais pour le grand public, c’est peut-être d’abord le journaliste, chroniqueur et éditorialiste, commentateur à la fois de l’histoire immédiate et tout aussi à l’aise dans le récit de la « grande » histoire. Et si ses articles dans la presse hebdomadaire notamment se comptent par milliers, la quantité de ses livres parus (plus de trente) le classe indéniablement dans la catégorie des historiens. Impossible de les citer tous ici, mais on en retiendra seulement quelques-uns qui jalonnent un parcours fait tout à la fois de fortes fidélités et d’indéniables capacités à évoluer. Un mélange d’ancrage inaltérable et de pragmatisme assumé. De la gauche, Julliard aura finalement incarné avec panache les contradictions, épousé avec exigence les transitions et analysé avec recul les trahisons.

À LIRE AUSSI : Jacques Julliard : « Notre politique étrangère… Un vide aussi sidéral que sidérant »

Le premier livre de Jacques Julliard a un titre passé à la postérité : Clemenceau briseur de grèves (1965). En se penchant sur cet épisode marquant du syndicalisme révolutionnaire auquel Julliard a conservé sa vie durant un attachement intellectuel, il met aux prises un mouvement ouvrier qui ne répugne pas à l’action violente et un « premier flic de France » qui revendique ce titre avec le sens de la provocation demeuré sa marque de fabrique.

Nous sommes en 1908. Clemenceau est un ministre de l’Intérieur de choc, l’ordre républicain est son mantra. Aujourd’hui, son biographe et également coauteur du Dictionnaire Clemenceau Samuël Tomei commente : « L’enquête est minutieuse et rigoureuse, notamment en ce qu’elle rappelle un degré de violence verbale et physique qu’on a tendance à oublier et qui explique bien des attitudes de part et d’autre de la barricade ». Mais reconnaît-il, le titre même de l’ouvrage – paru chez Julliard ! – a contribué « à calcifier son image d’homme autoritaire ».

LE SOCIALISME FRANÇAIS, « CE CADAVRE PUANT »

Trois ans après paraît Naissance et mort : la IVe République (1968). Il s’attaque avec une férocité jubilatoire, dix ans après l’« euthanasie » de ce « régime désuet » dont de Gaulle « fit éclater l’archaïsme », à une séquence de 12 ans qui mit en exergue comme jamais auparavant le rôle des partis : « Du vin nouveau dans de vieilles outres ».

Il en profite pour régler quelques comptes : « Pour le monde entier, le socialisme français ce n’est ni Fourier ni Proudhon. Ni Varlin ni Jaurès ni Péri. C’est Mollet et Lacoste. Il faudra bien un jour se souvenir de cela, renoncer à une étiquette déshonorante et jeter aux ordures ce cadavre puant : le socialisme français ». Denis Lefebvre, biographe de Guy Mollet, relativise aujourd’hui et se souvient à la fois d’un colloque en 1973 dans lequel Julliard rendit hommage au travail réalisé par l’ancien leader de la SFIO dans l’élaboration de la Constitution de 1958 et d’une confirmation de la part de l’ex-procureur du « socialisme français » il y a une dizaine d’années et dont Denis Lefebvre fut témoin. Avec du recul, Julliard admit l’excès de son jugement de 1968.

En 1985 parut un autre livre important – il n’y en eut que trois depuis 1968 – La faute à Rousseau. Julliard tire déjà quelques leçons de l’expérience de la gauche au pouvoir sous la direction d’un François Mitterrand qu’il qualifia en 1999 de « vieux politicien retors habillé en monarque constitutionnel » et dont il se tient éloigné sur le plan idéologique comme tous les rocardiens ayant encore en mémoire les affrontements avec les grognards du 1er secrétaire du PS lors du Congrès de Metz en 1979.

« Pourquoi et comment il faut en finir avec la volonté générale » pourrait être un résumé de ce livre court et dense qui cloue au pilori l’auteur des Confessions. Julliard qualifie d’ailleurs le titre-phare de l’œuvre politique de Rousseau, Le Contrat social, de « mal nommé », lui qui défend une véritable société « contractuelle ». « Le Peuple n’est pas un mais multiple et il le sera un peu plus chaque jour. Demain, le peuple sera individualiste ou ne sera pas », assène Julliard, pour qui, « en supprimant les corps sociaux, la Révolution a laissé debout, face à face, les individus et l’État ».

DEUXIÈME GAUCHE

En 1988, Jacques Julliard avec ses compères de l’EHESS François Furet et Pierre Rosanvallon publie un livre qui fera couler beaucoup d’encre, et qui célèbre « la fin de l’exception française », La République du centre. Les trois acolytes se réjouissent de l’arrivée à Matignon de leur ami Michel Rocard. François Furet et Pierre Rosanvallon, avec Roger Fauroux et Alain Minc, sont à l’initiative de la Fondation Saint-Simon qui s’était donné pour mission en 1981 de convertir les socialistes au libéralisme économique, une ancêtre de Terra Nova en quelque sorte. Julliard y dénonce, dans son chapitre, « les faux-semblants du luttisme de classe » en analysant le rôle de son école de pensée : « On a souvent opposé la fécondité théorique de la deuxième gauche, qui a fertilisé le terreau politique bien au-delà de ses propres limites, à sa stérilité tactique, c’est-à-dire son incapacité à traduire en termes de pouvoir son hégémonie intellectuelle ». Désormais, avec l’un des leurs comme Premier ministre, la « gauche américaine » comme la qualifiait cruellement Jean-Pierre Chevènement dans les années 1970, se voit promise à un avenir institutionnel florissant. Julliard l’admet : « Ce qui guette aujourd’hui ce courant, c’est l’opportunisme beaucoup plus que la rigidité doctrinaire ».

Au-delà, il analyse avec un sens de la formule toujours très aiguisé les évolutions du principal parti de gauche : « Si dans l’ordre des droits de l’homme le PS a troqué Jean Poperen et Georges Sarre contre Bernard Kouchner et Harlem Désir, ce qui est plutôt sympathique, dans l’ordre de l’économique, il a échangé lord Keynes contre Bernard Tapie ». Et plus généralement, il pointe avec clairvoyance ce qui sautera aux yeux des commentateurs vingt ans après, même si la religion est revenue sous une nouvelle forme : « Le renoncement des partis et des syndicats à leur rôle traditionnel d’encadrement social s’ajoutant à la faillite dans ce domaine des familles, des Églises et de l’école, laisse désormais sans réponse la question : qui est chargé de fixer les normes ? ». Ou encore : « La réapparition de l’idée centriste ne doit pas être considérée uniquement comme un nouvel avatar de l’idéal petit-bourgeois du juste milieu mais comme la reconnaissance de l’utopie rationnelle dans un univers politique menacé d’effondrement sous le poids de son insignifiance ».

RÉAC ?

Difficile d’établir une hiérarchie dans la production d’essais de Julliard mais sans doute Les gauches françaises 1762-2012. Histoire, politique et imaginaire (2013) constitue une belle synthèse de ce qu’il a pu écrire sur ce thème depuis les années 1960. On l’a compris, Julliard, s’il rejette violemment le communisme, se trouve mal à l’aise avec la notion de socialisme, tant il est vrai que celui-ci agrège des tendances parfois très éloignées les unes des autres. Et pour lui, c’est Leroux plutôt que Babeuf, Proudhon plutôt que Louis Blanc, Georges Sorel plutôt que Jaurès, Mendès plutôt que Mollet, Rocard plutôt que Mitterrand… Julliard assure que la gauche, « depuis ses origines, c’est l’alliance de l’idée scientifique de progrès et l’idée philosophique de justice ». Et les deux références de cette alliance, ce sont bien sûr Condorcet et Proudhon. Dans cet ouvrage roboratif, foisonnant, d’une remarquable érudition et illustrant une impressionnante maîtrise des faits historiques, Julliard se trouve confronté à l’émergence d’un nouveau venu dans la famille de la gauche et qu’il observe avec circonspection, l’écologie politique : « Pour la première fois, un parti qui se réclame de la conservation et non du progrès est admis à part entière au sein de la gauche. Jusqu’alors, il était entendu que l’idée de conservation appartenait à la droite et celle du changement à la gauche.

Voilà que la gauche est obligée de faire à la conservation sa part ». Dans ce même volume, il se montrera implacable avec son camp : la gauche, écrit-il, « a renoncé à être le parti de la science pour se contenter d’être celui de la justice ou peut-être encore plus modestement celui de la charité ».

À LIRE AUSSI : Jacques Julliard : « Alain de Benoist est un des grands intellectuels les plus méconnus de notre temps »

Deux ans plus tard, dans un échange épistolaire avec Jean-Claude Michéa, virulent pourfendeur des renoncements de la gauche, Jacques Julliard se trouve avec lui beaucoup de convergences, et notamment s’agissant de l’abandon des classes populaires par le camp qui en était pourtant le représentant depuis deux siècles. Dans ce volume, La gauche et le peuple, Julliard l’admet : « J’ai rompu avec l’idée de deuxième gauche ». Comme avait pu le faire de manière parallèle son vieux compagnon Jean Daniel, au parcours analogue en de nombreux points, ou encore Pierre Nora, Julliard ne répugne plus à convoquer la nation, la patrie, la République, le civisme…

Il n’en faudra pas davantage pour que Daniel Lindenberg, qui s’était donné pour mission de recenser les « nouveaux réactionnaires » dans son Rappel à l’ordre paru en 2002, ajoute Julliard à sa liste de proscrits dans une réédition de 2016. Julliard aggrave son cas en mars 2023 dans les colonnes de Marianne. Il y explique que le théoricien de la Nouvelle droite Alain de Benoist est « un des grands intellectuels les plus méconnus de notre temps » et il explicite dans cet article son « irréductible désaccord » avec la pensée du fondateur du GRECE. Mais Libération n’attend pas plus de quelques heures pour flétrir une supposée « complaisance révélatrice » de l’éditorialiste de gauche pour l’écrivain d’extrême droite.

« Elle dit beaucoup du long revirement qui s’opère depuis des années sur la scène des idées », complète Libération pour confirmer la marque de l’infamie que va continuer à accoler le « camp du bien » sur Jacques Julliard, déjà coupable de livrer une chronique mensuelle au Figaro. Mais la différence majeure entre cette gauche paresseuse et sûre d’elle-même qui a définitivement abandonné le legs des Lumières et Jacques Julliard, c’est qu’elle est incapable de mobiliser le centième de la capacité autocritique dont il aura fait preuve sa vie durant. Sinon, elle se serait aperçue que le plus réactionnaire n’est pas celui qu’on croit.

***

Jacques Julliard en 12 dates :

1933 : Naissance à Brénod (Ain) d’une mère catholique pratiquante et d’un père anticlérical.

1954 : Entre à Normale Sup où il côtoie des responsables de la revue Esprit, à laquelle il collabora longtemps.

1960 : Membre du secrétariat national du SGEN, alors encore au sein de la CFTC

1967 : Membre du bureau confédéral de la CFDT

1969 : Entre au Nouvel Observateur

1974 : Participe aux Assises du socialisme, qui actent l’entrée de la deuxième gauche au Parti socialiste

1982 : Fonde la revue Intervention, et l’année suivante les Cahiers Georges Sorel qui deviendront la revue Mil Neuf Cent

1988 : Coauteur de La République du centre, avec François Furet et Pierre Rosanvallon (Calmann-Lévy)

2010 : Devient éditorialiste à Marianne

2013 : Publie Les gauches françaises. Histoire, politique et imaginaire (Flammarion)

2017 : Devient chroniqueur au Figaro

2023 : Mort le 8 septembre

2. ARTICLE

Alain Finkielkraut : « La mort de Jacques Julliard laisse un vide : il ne sera pas remplacé »

Hommage

Par Alain Finkielkraut le 08/09/2023 MARIANNE

Alain Finkielkraut : « La mort de Jacques Julliard laisse un vide : il ne sera pas remplacé »

L’écrivain Alain Finkielkraut rend hommage à notre confrère Jacques Julliard disparu ce ce vendredi 8 septembre. Il y écrit son admiration pour le journaliste et historien des gauches. Pour le philosophe et académicien français, Jacques Julliard occupait une place unique dans le paysage intellectuel français. Une place où il n’a pas de successeur, dit-il.

J’admirais Jacques Julliard pour l’amour de la poésie qu’il partageait avec sa femme Suzanne, pour son immense culture historique et pour son style étincelant. Il nous en a fait profiter jusqu’au bout. Sa mort laisse un vide : il ne sera pas remplacé.

J’entends dire ici ou là que, sur le tard, il était devenu « réac ». Mais il a montré que c’est la gauche qui en abandonnant le terrain de la laïcité, de l’école, de la nation et de la sécurité, trahissait par paresse, par démagogie et par clientélisme ses principes fondateurs.

À LIRE AUSSI : « Les Gauches françaises » : le chef-d’œuvre de Jacques Julliard

Oui, pour la csg/RDS beaucoup de retraité ayant de petites retraites donc je fait partie, qui n’avait plus de csg/RDS viennent de voir sur leur pensio…Lire plus

Il aurait pu reprendre à son compte cette phrase de Péguy, notre maître commun : « Leur politique est devenu un manège de chevaux de bois, ils nous disent : Monsieur, vous avez changé, vous n’êtes plus à la même place. La preuve, c’est que vous n’êtes plus en face du même chevau de bois. – Pardon, Monsieur le Député, ce sont les chevaux de bois qui ont tourné ».

3. ARTICLE

Mort de Jacques Julliard: la croix, la rose et la plume

Par Eugénie Bastié LE FIGARO

Figure de la Deuxième gauche, et chroniqueur au Figaro, l’écrivain est décédé à l’âge de 90 ans. Il aura marqué de son empreinte la vie intellectuelle française.

«Dans mon conseil d’administration intérieure, il y a 24 % de traditionaliste, 24 % d’esprit libertaire et 52 % d’esprit social-démocrate» aimait-il à dire. Jacques Julliard faisait partie de ces hommes qu’on dit inclassables et qui sont tout simplement libres. Il s’est éteint à l’âge de 90 ans et la France perd l’un de ses intellectuels les plus précieux.

Cheveux de jais, voix chuintante, œil noir profond, jusqu’au bout de sa vie Jacques Julliard n’avait rien perdu de l’acuité de son regard sur l’actualité politique et intellectuelle qu’il scrutait avec un intérêt inaltéré. Tous les mois il s’enfermait dans son bureau de sa maison de Bourg-la-Reine, en dessous d’un portrait de Simone Weil et d’un autre d’Hannah Arendt pour écrire ses ses Carnets qui faisaient le bonheur des lecteurs du Figaro . L’intellectuel de gauche avait trouvé refuge dans nos colonnes, ce qui n’avait rien d’évident vu son parcours.

Né en 1933 à Brénod dans l’Ain dans un milieu de petite bourgeoisie rurale, il fut plongé très tôt dans le bain politique. Son grand-père et son père étaient maires de son village natal. Ce dernier était un radical agnostique, farouche républicain attaché à la liberté de conscience. Sa mère, une catholique fervente. Jacques Julliard a baigné son enfance dans ces deux écoles. Il aimait la « République notre royaume de France » (version Péguy) , « cette sacrée République qui dit oui, qui dit non Fille aînée de l’Eglise et de la Convention » (version Sardou).

Si je ne pense pas dans mon existence avoir commis de vilenies majeures c’est que je ne pouvais imaginer avoir dans ce monde ou dans un autre à en rendre compte à mon père.Jacques Julliard

Enfant, il a vécu l’Occupation. Une expérience qui fut fondatrice. «J’ai ressenti physiquement la peur des Allemands. À dix ans, j’ai été collé au poteau avec mes camarades. Certains ont été déportés» racontait-il à l’émission Répliques d’Alain Finkielkraut. Son père Martien Julliard, a été dénoncé pendant la guerre, mais put s’échapper. A la Libération, le premier geste des maquisards fut d’arrêter son dénonciateur.

Son père le fit libérer. «Vois, tu, il faut toujours pardonner » lui dit-il. « Si je ne pense pas dans mon existence avoir commis de vilenies majeures c’est que je ne pouvais imaginer avoir dans ce monde ou dans un autre à en rendre compte à mon père » écrira plus tard Jacques Julliard. Son père n’aura de cesse après guerre de lui marteler : « Il faut se réconcilier avec l’Allemagne », il n’y a « pas de tâche plus importante ». Jacques Julliard resta toute sa vie convaincu que la réconciliation franco-allemande était le « le plus grand acte politique du XXème siècle » et que la construction européenne était un immense bienfait en dépit de ses ratés.

Refus du communisme

Récusant l’esprit des partis politiques, Jacques Julliard leur préféra toujours l’engagement syndicaliste. Reçu à l’école Normale Supérieure en 1954, il s’engage à l’UNEF.

Résolument anticolonialiste, il fut le témoin indirect d’actes de torture en Algérie lorsqu’il fut envoyé là-bas en tant qu’élève-officier. Une expérience odieuse de laquelle il tirera une dent dure contre la SFIO et une aversion pour la politique en général et les compromissions auxquelles elle conduit. Il écrit pour la Revue Esprit. Il appartient alors à ces milieux catholiques de gauche qui récusent à la fois la perspective démocrate-chrétienne et refusent de s’engager dans le communisme. Ce que Michel Rocard appellera au Congrès de Nantes en 1977 «la deuxième gauche, décentralisatrice, régionaliste, héritière de la tradition autogestionnaire, qui prend en compte les démarches participatives des citoyens, en opposition à une première gauche, jacobine, centralisatrice et étatique ». Depuis Clémenceau, briseur de grèves jusqu’à La Gauche et le Peuple(avec Jean-Claude Michéa), Jacques Julliard se fit l’entomologiste des gauches françaises à travers plusieurs essais qui marqueront l’histoire intellectuelle comme ceux de René Rémond sur la droite française.

Proche de la Deuxième gauche, il entretient pourtant de bonnes relations avec François Mitterrand, dont il partageait les goûts littéraires. Il racontait cette anecdote : « Sur le pas de la porte, me tapotant la main comme il savait faire en papillotant un peu des yeux, [François Mitterrand] m’a dit : « Seulement, il y a une différence immense entre nous, vous êtes un démocrate-chrétien » ; j’ai répondu fermement : « Non ». – « Ah bon, mais alors qu’est-ce que vous êtes ? » – « Je suis un socialiste religieux ». Je ne suis pas encore sûr qu’il ait compris ! ».

Je me sens toujours de gauche Mais je ne me sens plus représenté par ceux qui parlent en son nom.Jacques Julliard

Socialiste religieux, catho de gauche se disant « proudhonien », Jacques Julliard a été membre de la direction de la CFDT, directeur de collection aux éditions du Seuil et éditorialiste pendant trente-deux ans au Nouvel Obs : le parcours sans faute de l’intellectuel de gauche.

Mais, depuis 2017, c’était dans Le Figaro que, chaque mois, il donnait une pleine page de réflexions sur l’air du temps. Son évolution était symptomatique des mutations de l’intelligentsia française. Jacques Julliard parlait de « tiers-parti intellectuel » pour désigner ces figures qui, comme lui, ne se reconnaissaient plus dans la gauche progressiste et multiculturaliste, mais répugnaient encore à endosser l’étiquette « de droite » rébarbative pour l’intellectuel.

Au nom de la vérité

Dans son salon, aux murs tapissés de livres et d’objets d’art religieux, l’historien aimait à recevoir des personnalités différentes. De temps en temps François Hollande, l’ancien président de la République pour qui il avait beaucoup de respect, passait déjeuner. Il fut le maitre de Franz-Olivier Giesbert, l’ami de Jean d’Ormesson, et n’hésitait même pas à fréquenter le controversé penseur de la Nouvelle Droite Alain de Benoist.

Le sectarisme lui était étranger. Pourtant, il restait fidèle à sa famille spirituelle « Je me sens toujours de gauche Mais je ne me sens plus représenté par ceux qui parlent en son nom. » confiait-il. «Nous vivons aujourd’hui un véritable chiasme intellectuel : la gauche a abandonné toutes ses valeurs – la laïcité, la nation, l’universel, l’école républicaine, la sécurité – à la droite. Ce qui a occasionné un décalage de plus en plus important entre le peuple de gauche et les intellectuels censés le représenter », analysait-t-il. Fustigeant l’aveuglement de nombre d’intellectuels de son camp, et leur dénégation du réel, il prenait à bras-le-corps des sujets aussi clivants que l’immigration, l’identité ou l’islamisme.

Comme ses maitres spirituels Bernanos et Simone Weil, il n’hésita pas à se détacher de son camp au nom de la vérité. Cela lui valut l’excommunication de certains cercles de pensée. L’historien Daniel Lindenberg l’avait rajouté à la liste des déviants « néo-réactionnaires » lors de la réédition de son pamphlet en 2016.

Je suis de ceux qui pensent que la laïcité, notion d’origine chrétienne, est un progrès décisif, non seulement pour la civilisation occidentale, mais pour l’humanité tout entière.Jacques Julliard

« Je ne dis jamais que je suis chrétien. Si je le suis, c’est aux autres de le dire. ». La foi dans le Christ fut la colonne vertébrale de sa vie. « La personne de Jésus, le message du Christ sont pour moi la seule chose infiniment respectable sur cette Terre, au point que je comprends Dostoïevskilorsqu’il affirme que s’il avait à choisir entre la vérité et le Christ, c’est le Christ qu’il choisirait, parce que, à ses yeux, sa personne et ses paroles s’identifient à la vérité elle-même.» Plus adepte du Christ que de la religion romaine, il n’appartenait pas pour autant au cercle des catholiques progressistes.

Il pouvait admirer Jean-Paul II et écrivait que « le christianisme, c’est-à-dire la religion du christ, fait partie de l’identité française au même titre que sa langue ». C’est d’ailleurs de la culture chrétienne qu’il tira son engagement fort en faveur de la laïcité : «Je suis de ceux qui pensent que la laïcité, notion d’origine chrétienne, est un progrès décisif, non seulement pour la civilisation occidentale, mais pour l’humanité tout entière », écrivait-il dans l’Obs au moment de l’affaire des foulards de Creil en 1989.

À lire aussiJacques Julliard: «Les droits de l’homme contre la démocratie»

Après le Christ, ses admirations allaient aux grands écrivains. Historien journaliste, Jacques Julliard était d’abord un immense lecteur. Si son passage en khâgne au lycée du parc à Lyon fut « un de moments les plus heureux de sa vie », c’est parce que ces années lui permirent de nouer une fréquentation assidue et personnelle des grands auteurs. « Je ne conçois pas de journée sans un contact, fut-il furtif avec les grands écrivains français du XVe au XXème siècle », écrivait-il. Sa conversation subtile était toujours parsemée de référence aux figures de son Panthéon personnel : Pascal, Chateaubriand, Balzac, Peguy, Bernanos, Simone Weil. Après la croix et la rose, la plume aurait figuré sur son blason. Il avait hissé l’éditorial au plus haut niveau, à l’altitude d’un François Mauriac qu’il admirait. On ne peut pas évoquer son goût des lettres sans évoquer l’amour qu’il portait à sa femme Suzanne Julliard avec qui il partageait cette passion et qu’il avait rencontrée sur les bancs de la rue d’Ulm. Il était marié depuis 1957 (plus de soixante ans !) à celle qu’il surnommait « Nanou » et qui le surnommait « Jacquie ». Sa douleur doit être immense et nous la partageons aujourd’hui.

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4. ARTICLE

Jacques Julliard, historien et journaliste, figure de la « deuxième gauche », est mort

Celui qui fut longuement éditorialiste au « Nouvel Observateur », puis, plus récemment, chroniqueur au « Figaro » était aussi une figure de la CFDT. Il avait 90 ans. 

Le Monde avec AFP

L’historien et journaliste Jacques Julliard est mort, a appris Le Monde, vendredi 8 septembre, confirmant une information du Point. Il avait 90 ans. Historien de l’autonomie ouvrière et du syndicalisme révolutionnaire, il était considéré comme l’une des figures emblématiques de la « deuxième gauche ». Il fut longuement éditeur au Nouvel Observateur, puis plus récemment à Marianne et chroniqueur au Figaro.

L’annonce de sa mort, dont les circonstances n’ont pas été précisées, a suscité de nombreuses réactions parmi les responsables politiques et au sein du milieu journalistique.

Dès sa naissance en 1933 à Brénod, dans l’Ain, Jacques Julliard est plongé dans la politique : son grand-père et son père, radicaux, étaient maires du village. Sa mère était une catholique pratiquante. Enfant, il vit l’Occupation, ressentant « physiquement la peur des Allemands. À 10 ans, j’ai été collé au poteau avec mes camarades. Certains ont été déportés ».

En 1954, la vingtaine à peine atteinte, il intègre l’Ecole normale supérieure. Il y côtoie des responsables de la revue Esprit, à laquelle il collabora longtemps. En 1958, il passe l’agrégation d’histoire et, un an après, il est mobilisé comme sous-lieutenant pendant la guerre d’Algérie. Répondant à une de ses petites-filles, âgée de 22 ans et qui lui demandait de lui raconter comment il l’avait vécue, il parle d’une « guerre horrible » qui l’avait marqué à vie et que c’était « une période de résistance » à la torture et au colonialisme.

Un engagement d’humaniste chrétien

C’est à partir de 1965 et la publication de son premier livre, Clemenceau briseur de grèves, qu’il théorise sa pensée sur la gauche française. Parallèlement, dès la fin des années 1960, il devient l’un des piliers du Nouvel Observateur aux côtés de Jean Daniel, fondateur du magazine de gauche.

Universitaire et syndicaliste, il milite dès les années 1970 au sein du Parti socialiste, où il comptera parmi ses amis politiques Michel Rocard. Il s’y distingue notamment pour son projet de modernisation idéologique du PS, celui de la « deuxième gauche », opposée à la « première », la mitterrandiste. En 1978, il est élu directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Il finit par quitter le magazine au bout de trente-deux ans de collaboration pour rejoindre en 2010 l’hebdomadaire Marianne où il devient éditorialiste. A 84 ans, en 2017, il décide d’écrire aussi une chronique mensuelle pour Le Figaro.

Depuis son engagement syndical à la Confédération française des travailleurs chrétiens (aujourd’hui CFDT) jusqu’à ses chroniques en hommage à Georges Bernanos ou à Simone Weil, Julliard a inscrit son engagement dans un « humanisme chrétien » auquel il espère être demeuré fidèle : « A mes yeux, l’Evangile est la seule force ­révolutionnaire dans le monde, la seule forme de résistance à ce que je déteste le plus dans notre société : l’utilitarisme, le primat de l’argent… Je ne suis pas pratiquant, mais plus je vais, plus ma seule ­ligne intellectuelle et morale, c’est l’enseignement de Jésus-Christ. »

Le Monde avec AFP

5. JACQUES JULIARD DANS METAHODOS :

QUELQUES UNES DE NOS PUBLICATIONS

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14 juin 2021 — » L’HISTORIEN JACQUES JULLIARD. PRÉSENTATION LA VRAIE FAUSSE SUPPRESSION DE L’ENA ET LA VRAIE RÉFORME ATTENDUE Metahodos poursuit, par les …

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9 oct. 2020 — DE JACQUES JULLIARD oct. 5, 2020 LE FIGARO Qu’est-ce qui fait tenir ensemble les individus à l’intérieur d’une nation ?

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1 août 2022 — Comme souligne Jacques Julliard le mouvement social de 1995 a été le moment historique qui a fait de la rhétorique anti-élitiste « l’un des …

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