
« Machiavel : le grand penseur du désordre »
TITRAIT LE MONDE (Entretien avec Miguel Abensour) QUI POURSUIVAIT :
« Comment prendre le pouvoir ? Et comment le conserver ? L’auteur du « Prince » concevait la politique comme un combat permanent ne débouchant sur aucun progrès de l’humanité. »
HOMME DE TERRAIN, NI THÉORICIEN NI PHILOSOPHIE
« C’est d’abord un homme de terrain, un technicien du cambouis politique, avant d’être un théoricien. A Florence, à partir de 1498, le jeune Niccolo Machiavelli est premier secrétaire de la seconde chancellerie. A la demande du Conseil des Dix, durant une quinzaine d’années, il quitte souvent son bureau du Palazzo Vecchio, à la Seigneurie, pour de multiples affaires où ses talents font merveille. » Extrait de l’article ci contre.
« La « vérité effective » de la chose politique, ce sont les stratagèmes, les tactiques et leurs enchevêtrements pour la conquête et la conservation du pouvoir »
« Ce qui l’intéresse, c’est uniquement la dureté des faits – affrontements, hasards, passions, ruses. Plutôt que de chercher les premiers principes et les fins dernières, il estime les rapports de force, analyse les ruses de circonstance, s’attache aux rouages de l’action. Voilà ce qu’il appelle aller directement « alla verità effettuale ». La « vérité effective » de la chose politique, ce sont les stratagèmes, les tactiques et leurs enchevêtrements pour la conquête et la conservation du pouvoir – pas les modèles abstraits ni les considérations morales. « Extrait de l’article ci contre.
ARTICLE
Machiavel éclaire la nudité du roi
« Philosophes et despotes » (2/5). Dans la Florence du XVIᵉ siècle, Machiavel n’est pas au mieux avec les Médicis. « Le Prince », dédié à Laurent II, consolide son pouvoir, mais en dévoile également les mécanismes.
Par Roger-Pol Droit Publié le 28 juillet 2023
Platon et Denys de Syracuse, Aristote et Alexandre le Grand, Sénèque et Néron, Descartes et Christine de Suède, Diderot et Catherine II de Russie… La liste est longue des philosophes qui furent proches de détenteurs du pouvoir absolu. L’énumération est d’ailleurs loin d’être exhaustive, et la période contemporaine l’enrichit de nouveaux exemples. Toutefois, au sein de cette cohorte de penseurs qui veulent éduquer, conseiller, influencer les maîtres du monde, Nicolas Machiavel (1469-1527) occupe une place à part. Pour plusieurs raisons.
C’est d’abord un homme de terrain, un technicien du cambouis politique, avant d’être un théoricien. A Florence, à partir de 1498, le jeune Niccolo Machiavelli est premier secrétaire de la seconde chancellerie. A la demande du Conseil des Dix, durant une quinzaine d’années, il quitte souvent son bureau du Palazzo Vecchio, à la Seigneurie, pour de multiples affaires où ses talents font merveille. « Tu monteras à cheval aussitôt et tu te hâteras… », disent ses ordres de mission, qui le conduisent à négocier notamment avec les Vitelli, chefs de troupes, avec le pape soldat Jules II ou l’empereur Maximilien.
Tout ce temps, il aura servi la République de Florence, pas l’immense dynastie des Médicis, tenue à l’écart par les circonstances. Quand ils reviennent au pouvoir, en 1512, ils le démettent de ses fonctions pour placer leurs hommes. Soupçonné à tort d’avoir comploté, Machiavel est arrêté, emprisonné, torturé, finalement innocenté, mais contraint à un exil rural dans sa petite propriété de Sant’Andrea in Percussina. Comme il l’écrit en 1513 à un ami, il passe ses journées à chasser des grives et à couper du bois, et « s’encanaille en jouant aux cartes » avec des meuniers. Sortant de cette « pouillerie », il change de peau, et se met à sa table de travail pour une partie de la nuit : « Le soir venu, je rentre à la maison et j’entre dans mon cabinet. Sur le seuil, je (…) mets des habits de cour. Décemment habillé, j’entre dans les cours des hommes de l’Antiquité : là, aimablement accueilli par eux, je me nourris de l’aliment qui par excellence est le mien, et pour lequel je suis né. (…) Et durant quatre heures je ne ressens aucun chagrin, j’oublie tout tourment, je ne crains pas la pauvreté, je n’ai pas peur de la mort. » En décrétant sa disgrâce, les Médicis ont permis son œuvre.
Un étrange conseiller
En quelques mois, il rédige Le Prince, qui transformera à jamais la pensée politique. Evidemment, il y conseille l’homme de pouvoir – qu’il soit monarque, tyran, despote ou autre – en lui dévoilant les ressorts de la réussite, les précautions à prendre pour éviter l’échec. En ce sens, l’ouvrage constitue un manuel pratique pour dictateurs. Il devint d’ailleurs le livre de chevet de certains d’entre eux. Mais n’est-il que cela ? Rien n’est moins sûr.
Car c’est finalement du dehors que Machiavel décrit les processus du pouvoir. Il le précise dans l’épître dédicatoire du livre, adressée à Laurent II de Médicis (1492-1519). De même qu’il faut être dans la plaine pour dessiner les sommets, écrit-il, « pour bien connaître les princes, il faut être peuple ». Voilà donc un étrange conseiller, car il tient bien un discours à double tranchant : tout en consolidant la domination, il en dévoile les mécanismes, et permet ainsi de les contrer en les connaissant mieux. Ici, le roi est éclairé. Là, on découvre qu’il est nu.
Machiavel n’est donc pas philosophe, s’il faut, pour l’être, préférer l’idéal au réel. Il ne développe aucun système global, n’expose aucune conception de l’histoire universelle ou de la Cité parfaite. Ce qui l’intéresse, c’est uniquement la dureté des faits – affrontements, hasards, passions, ruses. Plutôt que de chercher les premiers principes et les fins dernières, il estime les rapports de force, analyse les ruses de circonstance, s’attache aux rouages de l’action. Voilà ce qu’il appelle aller directement « alla verità effettuale ». La « vérité effective » de la chose politique, ce sont les stratagèmes, les tactiques et leurs enchevêtrements pour la conquête et la conservation du pouvoir – pas les modèles abstraits ni les considérations morales. En l’expliquant au Prince, Machiavel le révèle à tous. La prise de conscience qu’il s’agit là d’un changement considérable prendra plusieurs générations.
Rectificatif le 18 août : suppression du surnom attribué à Laurent II de Médicis.