Aller au contenu principal

UNION EUROPÉENNE : QUELLE ÉCONOMIE DE GUERRE ? QUELLE DÉFENSE COMMUNE ?

ARTICLE – L’Europe à marche forcée vers une économie de guerre

OLIVIER GOSSET. 22 février 2025 L’ECHO

Fragmentée et formatée pour des petites séries, l’industrie européenne de l’armement doit s’adapter d’urgence aux demandes américaines de prise en charge, par le Vieux continent, de sa propre défense. En est-elle capable? 

Si la perspective de la création d’une armée commune reste toujours aussi lointaine, le séisme provoqué par les récentes déclarations des membres de l’administration Trump a brutalement réveillé les capitales européennes, désormais sommées de réaliser rapidement ce qu’elles ont été incapables de faire depuis la fin du dernier conflit mondial: prendre entièrement en main leur propre défense.

Un scénario qui nécessitera une sérieuse dose de volonté politique, des centaines de milliards d’euros d’investissements ainsi que des capacités de production technologiques et industrielles inédites. Certes, à court terme, les armées européennes vont devoir faire face à une certaine urgence et se renforcer avant que la Russie, qui restera l’arme au pied après la fin de la guerre en Ukraine, ne se sente les mains libres pour se montrer menaçante ailleurs. « Nous n’avons que quelques années pour nous renforcer. Nous allons nous équiper auprès de celui qui peut produire vite. Nous n’allons donc rien exclure. Or, après trois ans de guerre en Ukraine, il y a beaucoup d’industriels européens qui n’ont pas encore vraiment augmenté leur capacité de production » a déploré cette semaine le chef de la Défense (CHOD), le général aviateur Frederik Vansina, lors de sa première rencontre avec la presse. 

Si s’affranchir totalement des avions ou missiles américains est de l’ordre du fantasme, sur le fond, il paraît toutefois inenvisageable de bâtir les futures forces européennes en les équipant uniquement de matériels américains. Accroître massivement les achats du made in USA priverait en effet l’économie européenne d’une manne importante. Et cela ne ferait finalement que prolonger la dépendance militaire européenne vis-à-vis des États-Unis, tout en créant de nouvelles sujétions sur les plans industriels et technologiques. Mais l’industrie de la défense européenne, dont seule une petite partie a basculé en mode de production de guerre, peut-elle relever ce défi sans précédent? La réponse n’est pas évidente. 

Selon les dernières données de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri), qui incorpore désormais les acteurs chinois et russes, seules 7 sociétés européennes faisaient partie, en 2023, du top 30 mondial des producteurs d’armes. Une seule se glisse dans le top 10: le britannique BAE, à la sixième place, qui possède par ailleurs une très grosse empreinte industrielle Outre-Atlantique. Les cinq leaders mondiaux sont tous américains. La liste des 100 premières entreprises de défense confirme la nette supériorité des États-Unis, avec 40 sociétés américaines, mais elle révèle aussi que les Européens restent des acteurs importants, avec 25 producteurs.   

Les Européens restent des acteurs importants dans le secteur de la défense, avec 25 producteurs parmi les 100 plus importants au monde. 

Un classement qui reflète une réalité bien connue: les acteurs européens de l’armement savent faire beaucoup de choses, mais dans des quantités limitées, du fait de la fragmentation du marché européen, des séries forcément plus limitées, mais aussi des dépenses de défense historiquement moindres de ce côté-ci de l’Atlantique. En raison de ces faiblesses, l’industrie militaire et spatiale de l’UE est en danger, a estimé il y a quelques mois le rapport Draghi. Sur le terrain, cela a abouti à ce que certains appellent des armées « bonsaïs » ou « échantillonaires »: des troupes bien formées et bien équipées, destinées à des interventions expéditionnaires, mais qui ne sont absolument pas formatées pour des conflits de haute intensité. 

Une expertise présente

« L’expertise nécessaire au développement de capacités militaires modernes et de systèmes d’armes de dernière génération est présente dans l’industrie européenne, dans tous les domaines » confirme Alain De Neve, chercheur au sein de l’Institut royal supérieur de défense (IRSD) du ministère de la Défense. « On a les capacités, les ingénieurs, les bureaux d’études, qui pour la plupart travaillent sur des projets de long terme, parfois même de très long terme. Le problème, c’est celui de l’éclatement et de la diversité industrielle, même si on a plusieurs grands groupes européens comme Airbus ou MBDA.

Une autre contrainte, c’est que pendant des années, on a poussé l’industrie européenne à diminuer ses chaînes de production et à réduire son nombre d’usines, parce que les demandes des gouvernements n’étaient plus là. Et maintenant, on demande à ces entreprises de réinvestir, d’augmenter les cadences et d’élargir le format. Ce n’est pas qu’elles ne peuvent ou ne veulent pas le faire, mais elles réclament une feuille de route. Qu’on ne leur dise pas dans cinq ou six ans que c’était une fausse alerte. » « On demande aux entreprises de défense de réinvestir. Ce n’est pas qu’elles ne peuvent ou ne veulent pas le faire, mais elles réclament une feuille de route. »

Sur le papier, les Européens pourraient même produire assez vite quasiment tout ce qu’on trouve dans les arsenaux américains, russes ou chinois, à l’exception des bombardiers stratégique, des avions de transport lourds, des porte-avions géants ou d’une défense antimissile exo-atmosphérique, des équipements qui restent l’apanage des très grandes puissances militaires. »Mais la création d’un marché unifié semblable à celui des États-Unis ne se fera pas, notamment parce qu’il n’existe pas d’armée européenne sous un commandement unique. Une consolidation complète n’est pas possible » fait remarquer en privé un CEO de l’industrie de l’armement. « Par contre, harmoniser les normes et les spécifications, grouper davantage les commandes, faciliter les investissements et les projets conjoints et les regroupements au-delà des frontières peut se faire assez vite, si la volonté politique existe » poursuit ce spécialiste. « Pour les véhicules blindés et de transport, il y a des usines qui accueilleraient avec plaisir des commandes additionnelles. L’Europe est par ailleurs en train de refaire son retard dans le secteur des poudres et des obus. Elle pourrait rapidement faire la même chose dans le domaine des drones, où elle a clairement raté le coche » conclut ce dirigeant d’entreprise, qui ne se montre vraiment inquiet que pour « l’intelligence artificielle, tant la mobilisation américaine et chinoise est forte ». 

Aviation: qui détrônera le F-35?

Avec le F-104, puis le F-16 et le F/A-18, les USA ont depuis longtemps séduit de nombreuses forces aériennes en Europe. Ce qui n’a pas empêché les industriels européens de produire depuis des décennies des appareils équivalents aux avions américains. Une offre qui est même excessive, puisque les Européens proposent trois avions de combat (le Rafale, l’Eurofighter et le Gripen) assez similaires et surtout concurrents. Un paradoxe, alors que le secteur aéronautique européen de la défense est un bel exemple d’intégration assez poussée, avec le géant Airbus, qui a même failli se marier avec le britannique BAE Systems il y a une douzaine d’années.

Mais le F-35, qui a été acheté par treize pays européens, a changé la donne et a fait pencher la balance en faveur d’un constructeur d’Outre-Atlantique, Lockheed Martin. Présenté comme un appareil de cinquième génération – un concept américain – grâce à sa furtivité et à ses capacités de fusion et de transmission de données, le chasseur US l’a emporté dans plusieurs compétitions face aux engins de Dassault, Airbus/BAE et Saab, dont la conception il est vrai, est un peu plus ancienne. 

La raison de ce raz de marée américain en Europe tient en un mot: la furtivité. « La grosse erreur de l’industrie européenne, c’est de ne pas avoir construit un F-35 européen qui était tout aussi performant et qu’on aurait pu acheter. Espérons que l’Europe ne commette pas la même erreur avec les programmes du futur » estime Frederik Vansina, le Chef de la Défense (CHOD) belge. 

Pour refaire leur retard et éviter de se retrouver avec les divisions du passé, la France, l’Allemagne et l’Espagne ont fédéré leurs champions autour du programme SCAF (Système de combat aérien du futur), auquel la Belgique participe comme observateur. Mais le projet, qui doit déboucher sur un nouvel avion à l’horizon 2040, fait l’objet de tiraillements réguliers entre Paris et Berlin depuis son lancement, en raison de divergences sur la répartition des compétences industrielles. 

Qui plus est, une deuxième initiative européenne a été lancée par le Royaume-Uni, qui a été rejoint par l’Italie et le Japon: le programme Tempest, rebaptisé aujourd’hui GCAP (Global Combat Air Program). De son côté, la Suède, qui s’était initialement montrée intéressée, a tourné le dos à ce programme pour lancer seule son propre projet. Stockholm a commandé à Saab, fabricant du Gripen, et à l’équipementier britannique GKN Aerospace, des études conceptuelles pour imaginer un futur avion de combat. 

Bref, malgré les discours, c’est bien le scénario des années quatre-vingt qui se dessine pour l’instant pour les avions de chasse, avec deux et même trois projets européens concurrents, qui ont peu de chance de se rejoindre dans le futur. Une situation évidemment préjudiciable car l’importance des investissements à consentir pour un nouvel avion – qu’il soit piloté ou dirigé à distance – est colossale. Or, si l’Europe accuse aujourd’hui un retard dans le domaine de la furtivité, fait observer Alain De Neve, chercheur à l’IRSD, « ce n’est pas tellement parce qu’elle n’est pas capable de le faire, mais parce que les fonds qui seraient nécessaires pour lancer effectivement des travaux sur ce sujet-là au niveau européennécessiteraient la collaboration de plusieurs États autour d’un projet majeur. » 

Les défis technologiques liés à la prochaine génération d’avions ne seront pas plus plus facile à relever. On parle de recours massif à l’intelligence artificielle, de l’interconnexion avec les drones, d’import d’armes à énergie dirigée ou de capacités de pilotage à distance. Si elle veut rester dans la compétition, l’Europe devra sans doute procéder à un nouvel aggiornamento industriel dans le secteur hautement stratégique de la domination aérienne. 

Chars de combat: la tentation du cavalier seul allemand

S’il y a un créneau militaire où les Européens peuvent envisager une indépendance complète, c’est bien celui des chars de combat ou, dans le jargon militaire, les MBT (Main Battle Tank). Les actuels Leopard II (Allemagne), Leclerc (France) ou Challenger II (Royaume-Uni) ont toujours été considérés comme des engins du même niveau que l’Abrams américain. 

La question de leur modernisation, voire de leur remplacement, qui était évoquée depuis des années – la plupart sont au minimum d’alertes trentenaires – s’est accélérée avec le conflit en Ukraine. Avec les derniers développements transatlantiques, elle risque donc de devenir encore plus pressante. Ce qui pose certains problèmes.  

Dans un louable effort de consolidation industrielle, la France et l’Allemagne avaient certes créé, en 2015, KNDS, un champion européen de l’industrie de l’armement terrestre regroupant Nexter et Krauss-Maffei Wegmann (KMW), histoire de remettre un peu d’ordre dans un secteur extrêmement morcelé, qui compte des dizaines d’acteurs européens proposant d’innombrables véhicules blindés. Dans un second temps, pour éviter de se retrouver à nouveau avec des produits concurrents, les deux pays lancèrent le programme MGCS (Main Ground Combat System), destiné à développer un successeur unique à l’horizon 2040 au Leopard II et au Leclerc. Un projet potentiellement ouvert à d’autres pays.

Mais le regain d’intérêt inattendu pour les chars en raison du conflit ukrainien a provoqué une multiplication des commandes qui est venue compliquer la donne industrielle. Les entreprises allemandes – KNDS Allemagne et Rheinmetall – étant les seules à pouvoir encore aujourd’hui produire en série un char complet, elles ont raflé la mise, avec des centaines de commandes pour les dernières versions du Leopard II, ou pour un char apparenté, le Panther KF51. Le constructeur de ce dernier engin, Rheinmetall, qui connait un essor fulgurant, s’est par exemple allié au groupe d’armement italien Leonardo pour construire un nouveau char pour équiper l’armée italienne. Au Royaume-Uni, Rheinmetall s’est aussi imposé en faisant équipe avec BAE Systems pour assurer la modernisation des chars britanniques Challenger II et les porter au standard de la majorité des chars européens, donc allemands. Les Français, de leur côté, n’ont lancé qu’une timide modernisation de leur char Leclerc – à laquelle participe FN Browning en fournissant un tourelleau -, même si KNDS multiplie les prototypes, des projets qui restent pour l’instant sans lendemain.

Bref, Paris et Berlin, en dépit de leurs rapprochements et de leurs déclarations, ne sont plus d’accord sur grand chose. Les Allemands, qui surfent sur le réarmement actuel, proposent de nouveaux chars améliorés ou des engins quasiment de nouvelle génération sur la base de technologies les plus récentes, alors que les Français misent sur le MGCS. Les deux pays soutiennent également des projets avec des calibres de canon différents, chacun estimant évidemment que son propre standard est le meilleur. Le sujet n’a rien d’anecdotique, car le calibre qui l’emportera a de très bonnes chances de devenir celui de l’armement standard des chars Otan – au moins en Europe – pendant un demi-siècle.

Pour rendre l’équation encore un peu plus difficile, l’Europe doit désormais compter avec un nouveau venu que personne n’avait vu venir: la Corée du Sud, qui a réussi à vendre son char K2 à la Pologne. Après avoir reçu des Leopard II d’occasion et acheté des Abrams américains (neufs et de seconde main), Varsovie s’est engagée avec Séoul dans une coopération majeure en matière de production d’armement, avec l’achat de 180 chars de combat K2, qui doit être suivi par une commande astronomique de 820 exemplaires, qui seront assemblés en Pologne. Ce partenariat a fait l’effet d’une bombe pour les constructeurs allemands, eux qui pensaient pouvoir régner en maître en Europe pendant de nombreuses décennies.

Les chantiers navals prêts à changer de tempo

Pas moins de sept pays européens – la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, la Suède et les Pays-Bas –détiennent des compétences industrielles et technologiques dans le domaine naval militaire. Un savoir-faire qui varie évidemment suivant leur politique de défense et leurs capacités financières: seuls la France et le Royaume-Uni sont à même de construire des sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) ou lanceurs de missiles balistiques nucléaires (SNLE). Cette industrie navale, avec plus d’une dizaine de chantiers, reste jusqu’à présent l’un des rares secteurs du domaine de la défense en Europe à ne pas avoir connu de mouvement de consolidation majeur au cours des dernières décennies.

La fragmentation du paysage naval militaire n’a cependant pas fait obstacle à  un certain nombre de projets communs ces dernières années, comme les programmes franco-italiens FREMM (frégates) et Logistic Support Ship (LSS) (pétroliers ravitailleurs) ou la collaboration entre la Belgique et les Pays-Bas pour les nouveaux navires de lutte contre les mines et les nouvelles frégates. 

À l’étranger, ces différents acteurs s’affrontent régulièrement pour la fourniture de sous-marins (conventionnels) ou de navires de surface de différents segments. Une guerre fratricide qui paraît d’autant plus absurde que l’on assiste depuis plusieurs années à l’arrivée de nouveaux concurrents – russes, chinois, turcs, sud-coréens – sur le marché de la construction navale, alors que jusqu’au début des années 2000, les Européens avaient encore le quasi-monopole du marché à l’exportation. Une relance des programmes d’équipement en Europe même devrait donc pouvoir être absorbée assez facilement, un certain nombre de chantiers navals, qui travaillent de surcroît avec des temps de développement intrinsèquement longs, tournant au ralenti.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.