
ARTICLE – « En refusant d’imposer le film sur Samuel Paty, le gouvernement isole les professeurs qui oseront le projeter »
Par Matthieu Bloch Le Figaro
Le gouvernement a décidé de ne pas imposer aux écoles la projection de L’Abandon «au nom» de la «liberté pédagogique». Matthieu Bloch, député UDR, y voit une démission de l’État face à l’islamisme, alors que ce film offrait selon lui l’occasion d’aborder clairement les ravages de cette idéologi
«Errare humanum est, perseverare diabolicum» – «L’erreur est humaine, persévérer (dans son erreur) est diabolique». C’est ce que j’ai pensé, debout et entendant la réponse de Sabrina Roubache, mardi dans l’hémicycle, à l’occasion de la séance de questions au gouvernement. La question qui lui était posée était simple : allait-on imposer la projection de L’Abandon dans tous les collèges et lycées de France ? «C’est au nom de cette liberté pédagogique, qui s’impose à nous, qu’il convient d’encourager à aller voir ce film, et non de l’obliger», concluait-elle sa réponse.
À entendre Sabrina Roubache, que je pense sincèrement acquise au combat contre l’idéologie islamiste, je me suis interrogé sur le fait qu’elle ne croyait pas un mot de ce qu’elle disait, et que la lâcheté totale des propos qu’elle tenait n’était pas forcément en adéquation avec sa pensée profonde. Mais plus grave que la forme était le fond : la position officielle de son ministre de tutelle et du gouvernement socialo-macroniste qu’elle représentait. Et que ce gouvernement, six ans après l’assassinat de Samuel Paty dans une rue de Conflans-Saint-Honorine, n’ait toujours pas compris que c’était la solitude du professeur qui l’avait permis, entraîné, précipité, est tout simplement consternant.
Que nous dit L’Abandon ? Que Samuel Paty était bien seul à montrer encore les caricatures de Charlie Hebdo dans sa classe, pour illustrer la liberté d’expression, cinq ans après la tuerie perpétrée par les frères Kouachi, utilisant ces dessins comme matériel pédagogique à la disposition des professeurs. Que nous dit la ministre déléguée à l’enseignement ? Que l’admirable film de Vincent Garenq devient «un matériel pédagogique à la disposition des professeurs», qu’il n’est surtout pas question d’imposer.Dans nos collèges et nos lycées, des élèves grandissent sans que personne n’ose leur nommer clairement ce qu’est l’islamisme, ce qu’il veut, ce qu’il détruit.
Au lieu de faire bloc, au lieu de montrer à l’ennemi qu’aucun des hussards de la République ne manquera à l’appel, le gouvernement organise la solitude des plus courageux d’entre eux, les transformant de facto en cibles pour les islamistes. Ce gouvernement n’est malheureusement pas le premier à céder à cette lâcheté intellectuelle. En 1989, Lionel Jospin avait lui aussi choisi de ne pas décider, laissant les seuls chefs d’établissement dans cette même solitude, lors de l’affaire des voiles de Creil. Régis Debray, Élisabeth Badinter et Alain Finkielkraut avaient vivement protesté contre cette démission du pouvoir politique, et l’Histoire leur a donné raison. Quinze ans plus tard, le pouvoir politique réagissait enfin avec la loi interdisant les signes religieux ostensibles dans les salles de classe.
Mais ces quinze ans d’impuissance publique ont été décisifs. Le temps perdu se rattrape rarement, et le terrain gagné par des agitateurs comme Sefrioui, ce personnage dangereux condamné en appel par la Cour d’assises spéciale de Paris en mars dernier, en témoigne cruellement. Pourtant connu comme le loup blanc de nos services de renseignement, il avait pu sans la moindre difficulté se présenter comme «représentant des imams de France» à la principale du collège de Conflans-Saint-Honorine. C’est l’une des leçons que le ministre de l’Éducation nationale aurait dû tirer de L’Abandon.
La question qui se pose aujourd’hui touche à quelque chose de plus profond encore : la bataille pour les âmes de notre jeunesse. Car c’est bien là que se joue l’avenir. Dans nos collèges et nos lycées, des élèves grandissent sans que personne n’ose leur nommer clairement ce qu’est l’islamisme, ce qu’il veut, ce qu’il détruit. On leur enseigne la prudence, la nuance, la retenue. On leur apprend surtout à ne pas dire certaines choses, de peur de blesser, de peur de stigmatiser, de peur de cet amalgame brandi comme un bouclier par tous ceux qui refusent de regarder la réalité en face.
Or cet amalgame tant redouté est précisément le mensonge qu’il faut combattre. Confondre l’islam et l’islamisme, c’est insulter les millions de musulmans français qui vivent leur foi paisiblement, qui respectent les lois de la République, et qui sont souvent les premières victimes de la radicalisation dans leurs propres familles, leurs propres quartiers. Ce sont eux que l’on trahit en se taisant. Ce sont eux que l’on abandonne quand on refuse de nommer l’ennemi. La clarté n’est pas la haine. Elle est au contraire la condition du respect véritable.
À lire aussi Joachim Le Floch-Imad : «Pour la panthéonisation de Samuel Paty»
La France Insoumise a fait de cette confusion son fonds de commerce électoral. En assimilant systématiquement la critique de l’islamisme au rejet des musulmans, en couvrant de sa caution morale ceux qui crachent sur la mémoire de Samuel Paty, en ricanant en marge du festival de Cannes devant un film qui retrace le martyr d’un professeur de la République, elle a installé dans une partie de la jeunesse française une immunité idéologique contre toute lucidité. Jean-Luc Mélenchon et les siens savent exactement ce qu’ils font. Ils ne se trompent pas d’analyse, ils choisissent leurs voix contre la vérité. Ils seront comptables devant l’Histoire des radicalisations qu’ils auront contribué à nourrir, des haines qu’ils auront attisées, des lâchetés qu’ils auront encouragées. Le résultat est visible dans nos établissements scolaires : des lycéens qui refusent de regarder un film retraçant l’assassinat d’un de leurs professeurs, des réseaux sociaux où la mort de Samuel Paty est commentée avec indifférence ou moquerie. Cette gangrène morale ne s’est pas installée par accident. Elle a été nourrie, entretenue, instrumentalisée.
Réarmer moralement la jeunesse française n’est pas une option. C’est une obligation républicaine. Cela suppose d’abord de lui dire la vérité, toute la vérité, sans les précautions oratoires qui finissent par ressembler à des aveux de faiblesse. Cela suppose ensuite que l’école redevienne ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : le lieu où la République parle d’une seule voix, ferme et claire, à tous ses enfants sans exception.
La réponse viendra d’un renouveau politique véritable, d’un nouveau président et d’une nouvelle majorité issue du camp national, en rupture totale avec les renoncements accumulés depuis des décennies. On ne changera pas les choses en reconduisant les mêmes hommes, les mêmes partis, les mêmes réflexes pavloviens de la capitulation. Ce jour-là seulement, nous cesserons de fabriquer des solitudes, d’abandonner nos professeurs, et de livrer notre jeunesse à ceux qui veulent la destruction de la France.