
Un ensemble de prescriptions sociales, familiales et sexuelles :
- assignation des femmes à une place subordonnée ;
- restriction de leur présence dans l’espace public ;
- promotion de la polygamie ;
- conception très asymétrique des rapports conjugaux ;
- justification conditionnelle de violences physiques contre l’épouse ;
- obligation sexuelle présentée comme un devoir de l’épouse ;
- affirmation de la primauté des normes religieuses sur les lois de la République.
« Raser les murs » : une conception politique de l’espace public
La formule est particulièrement révélatrice.
Dire aux femmes qu’elles doivent « raser les murs » n’est pas simplement recommander une tenue vestimentaire particulière. Cela revient à définir qui est légitime à occuper l’espace public et dans quelles conditions.
Chaouche explique que la présence féminine doit être limitée pour éviter la fitna, et que certaines sorties du domicile ne seraient justifiées qu’en cas de nécessité. Il étend cette logique au maquillage, au parfum et au travail féminin.
Le problème politique est donc celui de la liberté de circulation et d’autonomie des femmes.
On passe ainsi :
prescription religieuse → norme sociale → contrôle familial → restriction de liberté.
3. La polygamie : le symbole est plus important que la pratique
La promotion de la polygamie est également significative.
Il ne s’agit pas simplement de constater qu’une personne possède une conception traditionnelle du mariage. Le prédicateur chercherait à présenter la polygamie comme avantageuse pour les femmes elles-mêmes, en expliquant notamment que la présence de plusieurs épouses permettrait à chacune d’avoir davantage de temps libre.
C’est une stratégie rhétorique intéressante :
une relation structurellement asymétrique est présentée comme un avantage pour la personne placée dans la position subordonnée.
En France, évidemment, le mariage avec plusieurs personnes est incompatible avec le droit matrimonial français.
Les pratiques sont autres
4. La violence conjugale
Chaouche évoque la possibilité pour un mari de frapper son épouse, tout en imposant des limites : ne pas casser d’os, ne pas laisser de traces ou provoquer de blessure apparente.
Il faut être extrêmement précis ici.
Ce n’est pas une simple divergence culturelle sur l’autorité conjugale.
Le raisonnement revient à déterminer dans quelles conditions une violence physique contre l’épouse serait religieusement acceptable.
Or, dans le droit français, le conjoint ne dispose évidemment d’aucun « droit de correction ».
C’est donc une opposition directe entre :
norme religieuse invoquée
et
principe juridique français d’intégrité physique de la personne.
5. Le « devoir conjugal »
Le prédicateur affirme, selon les éléments rapportés, qu’une femme qui refuse l’appel de son mari s’expose à une « semaine de malédiction des anges ».
Il faut ici éviter une confusion juridique importante.
Le terme traditionnel de « devoir conjugal » ne signifie pas, en droit français, que le mari possède un droit d’obtenir un rapport sexuel contre la volonté de son épouse.
Au contraire, le consentement doit être libre et peut être retiré.
La gravité du propos rapporté réside donc dans la construction d’une obligation religieuse permanente susceptible de neutraliser le consentement individuel.
C’est précisément ce qui rend le sujet beaucoup plus grave qu’une simple controverse théologique.
6. Le point commun entre tous ces éléments
C’est à mon sens la clé de lecture du dossier.
Pris séparément :
polygamie
voile
sortie du domicile
devoir conjugal
autorité masculine
violence conjugale
pourraient apparaître comme autant de thèmes différents.
Pris ensemble, ils dessinent un modèle social complet :
homme → autorité familiale → femme → obéissance → contrôle de la sexualité → contrôle de la mobilité → contrôle de l’apparence.
On n’est donc plus seulement dans la spiritualité individuelle.
On est dans une doctrine de l’organisation de la famille et de la société.
7. Le deuxième axe majeur : la République contre la charia
Selon Chaouche, « les lois de la République ne passeront jamais avant les lois de l’islam ».
C’est probablement le passage qui permet de comprendre pourquoi le Figaro emploie le qualificatif « islamiste », et pas simplement « prédicateur rigoriste ».
Il faut néanmoins distinguer trois niveaux :
Islam : religion.
Islam rigoriste/salafiste : interprétation particulièrement stricte de la religion.
Islamisme : projet politique ou social visant à organiser la société selon une conception islamique normative, éventuellement en opposition aux principes de l’ordre juridique existant.
Cela constitue un élément beaucoup plus directement politique que les prescriptions vestimentaires.
8. Le « salafisme numérique »
Chaouche ne semble pas fonctionner selon le modèle classique du prédicateur local dans une mosquée.
Il utilise :
YouTube + Instagram + TikTok + vidéos courtes + algorithmes + comptes de relais.
Selon les éléments disponibles, il compterait plus de 100 000 abonnés et ses vidéos accumuleraient des centaines de milliers de vues.
Cela change considérablement la nature du phénomène.
Un prédicateur traditionnel peut toucher quelques centaines ou quelques milliers de personnes.
Un prédicateur numérique peut toucher des centaines de milliers de personnes sans disposer d’une mosquée, d’une association importante ou d’une structure politique visible.
C’est une transformation majeure de la diffusion idéologique.
9. Pourquoi le phénomène est politiquement important
Le débat français sur l’islamisme s’est longtemps concentré sur :
- mosquées ;
- associations ;
- écoles ;
- financements étrangers ;
- prédicateurs ;
- lieux de culte.
Les réseaux sociaux déplacent le problème.
On peut désormais avoir :
un individu + une caméra + une audience + un algorithme
sans implantation territoriale comparable.
C’est beaucoup plus difficile à surveiller et à réguler.
Et surtout, les contenus les plus radicaux peuvent bénéficier d’une prime algorithmique à la controverse.
10. Il faut cependant distinguer radicalité idéologique et infraction pénale
Dire quelque chose de profondément contraire aux valeurs républicaines ne constitue pas automatiquement une infraction.
Il faut déterminer, selon les contenus précis :
- incitation à la violence ;
- provocation à la discrimination ;
- provocation à la haine ;
- apologie ou provocation à certains crimes ;
- menaces ;
- harcèlement ;
- exercice illégal éventuel d’une activité réglementée ;
- infractions liées à la polygamie ;
- contenus susceptibles de constituer une incitation à commettre des violences.
Le droit ne sanctionne pas une idéologie en tant que telle ; il sanctionne des comportements ou des propos lorsqu’ils entrent dans les catégories prévues par la loi.
C’est une précaution particulièrement importante dans un dossier consacré à l’islamisme.
CONCLUSION
Le cas Chaouche est intéressant parce qu’il montre une évolution du phénomène :
ancien modèle :
mosquée → prédicateur → fidèles → territoire.
nouveau modèle :
réseaux sociaux → prédicateur → algorithme → audience nationale/internationale.
Et derrière cela apparaît une question beaucoup plus large :
La France dispose-t-elle aujourd’hui d’un dispositif réellement efficace pour identifier, documenter et éventuellement sanctionner la diffusion numérique de doctrines appelant à la soumission des femmes, à la primauté de normes religieuses sur la loi commune ou à la légitimation de violences conjugales ?
Promotion de la polygamie, femmes qui doivent «raser les murs» et se plier au «devoir conjugal» : les dérives d’un prédicateur islamiste sur les réseaux
Par Etienne Jacob 23/07/2026 LE FIGARO
ESur TikTok, YouTube et Instagram, Samy Philippe Chaouche, ex-imam salafiste, ne manque pas une prédication pour promouvoir sa vision rigoriste de l’islam.
Barbe longue, chéchia vissée sur la tête, l’homme se filme dans un élégant décor de bibliothèque. En arrière-plan, des exemplaires du Coran, des recueils de hadiths (relatant les paroles et actes attribués au prophète) et autres ouvrages de fiqh, la jurisprudence islamique. De prime abord, l’individu semble crédible. Ce jour de mars 2026, Samy Philippe Chaouche, qui se définit comme «enseignant et ancien imam prêcheur en Île-de-France», a revêtu son plus beau qamis pour parler de son sujet favori : les droits et les devoirs des femmes. Se basant sur un hadith, il déroule : «Lorsque tu te trouves sur le trottoir, ma sœur, n’oublie pas de raser les murs. Laisse le milieu du chemin aux hommes». Dans un autre clip sur la «sortie de la femme en islam», il théorise : «Si l’intérêt de la sortie de la femme est supérieur, on lui autorise ; si le préjudice est supérieur parce qu’en sortant elle va faire la fitna (la tentation, la discorde, le désordre en arabe, NDLR), elle va tenter tous les hommes, alors on lui interdit». Et le diplômé de l’université al-Azhar au Caire, en Égypte, d’ajouter : «Tu es dans le devoir d’interdire à ton épouse ou à tes filles, tes sœurs ou toutes celles qui sont sous ta tutelle de sortir parfumées, maquillées. Tu n’as pas le droit de t’embellir lorsque tu mets un pied dehors».
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