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JUSTICE D’EXCEPTION POUR OFFENSE AU PR – Huis clos total : Jugement sans prévenu, sans défense, sans témoins, sans presse, sans requisitions communiquées

Expulsé de la salle d’audience, Ritchy Thibault a été jugé sans avocats et à huis clos, pour menace envers le chef de l’État 

Publié le 09/09/2026 Julien Mucchielli 

La 10e chambre correctionnelle du tribunal de Paris a jugé Ritchy Thibault pour menace envers le chef de l’État, après l’avoir expulsé pour « trouble à l’ordre public ». En solidarité, sa défense et les témoins qu’il avait cités sont partis. Puis, le tribunal a ordonné le huis clos, forçant les journalistes à quitter les lieux. 

L’appel des témoins a débuté depuis quarante minutes. Le prévenu est debout à la barre ; l’air amusé, il jette des coups d’œil au public acquis à sa cause. La présidente dit : « N’hésitez pas à vous asseoir– je fais ce que je veux », et il reste debout.

Les témoins sont énumérés. Un jeune homme fait une déclaration grandiloquente bien préparée, la salle applaudit, la présidente rouspète : « On n’est pas au spectacle ! » Les témoins se lèvent chacun à leur tour, à l’appel de leur nom.

Des professeurs, des militants, dont l’un est incarcéré à la centrale de Moulins-Yzeure. « Disons constater l’absence… », dit la présidente. Ritchy Thibault bondit : « Ah non, non, non, non, c’est mon droit de prévenu, je veux qu’il soit entendu. » La présidente, d’un ton pincé : « c’est impossible. » Alexis Baudelin, un avocat de Ritchy Thibault : « Nous avons fait une demande de visioconférence le 28 août. » Le procureur dit que ça fait court, comme délai.

La présidente lui demande de se lever quand il parle, le procureur est pris au dépourvu. Il se lève et répète : il aurait fallu s’y prendre avant. « Combien de temps à l’avance faut-il prévenir pour organiser une visioconférence ? C’est une violation du droit au procès équitable de Monsieur Thibault », intervient Me Henry Braun, un second avocat de la défense. « On pourrait suspendre pour que vous appeliez la centrale ? » propose Me Baudelin. La présidente élude.

Ritchy Thibault, étudiant, ancien gilet jaune, ancien collaborateur parlementaire de la députée LFI Ersilia Soudais, auteur d’ouvrages, dont le dernier en soutien à la communauté des gens du voyage, dont il est, fait l’objet de nombreuses procédures pour des propos jugés injurieux, menaçants, outrageants. Intenable agitateur, harangueur, orateur, rhéteur, intarissable bavard. Le 24 février 2024, il s’est juché sur une barrière au salon de l’agriculture au passage d’Emmanuel macron, et lui a lancé : « L’éborgneur ! N’oublie jamais que nous sommes dans le pays de la Révolution française, le pays qui fait tomber les têtes des monarques » Il est interpellé sur-le-champ par des agents de police chargés de le suivre, car le jeune homme est fiché S depuis 2023.

Quarante-huit heures de garde à vue, des poursuites pour menace à l’encontre du chef de l’État. Après deux renvois, il doit être jugé au fond ce mardi 8 septembre. Mais au dernier moment, le parquet a joint deux autres procédures. « Le 14 juillet 1789, la prise de la bastille n’était pas déclarée ; aujourd’hui, la prise de la préfecture de police ne le sera pas davantage », lui vaut une prévention pour outrage et menace contre la préfecture de Police de Paris. Au début d’année, une autre prise de parole où il avait cité Frantz Fanon et appelé à la « libération des derniers territoires de l’empire colonial français » est également poursuivie au motif qu’elle constituerait une provocation à un attroupement armé ».

Ça ferait douze heures d’audience (estimation basse), confie la présidente, ce qui est beaucoup trop. Elle propose de ne juger que la première affaire et demande leur avis aux trois avocats. « Je propose qu’un seul d’entre vous prenne la parole ?

— Non.

— Non.

— Non. »

Tour à tour, ils expliquent qu’ils sont convoqués pour trois dossiers, que des témoins viennent de loin et qu’ils entendent que les trois dossiers soient jugés. Le procureur n’a pas d’avis. Le tribunal suspend une heure, peut-être pour être certain de ne pas avoir le temps de juger les trois affaires, et annonce le renvoi des deux autres affaires au 18 mai 2027. La justice n’arrive pas à traiter les plaintes pour violences sexuelles sur mineurs, mais elle n’en a pas encore fini avec Ritchy Thibault.

La présidente dit : « Nous allons débuter votre personnalité, vous faites des études dans le but d’exercer quel métier ?

— Je viens de Sainte-Foy-la-Grande la grande, ville d’Élisée Reclus, un géographe qui a donné une dimension sociale à sa matière, un « communeux », selon l’expression de Ludivine Bantigny, qui aurait dû venir aujourd’hui comme témoin. Je viens de Sainte-Foy-la-Grande, mais j’étais en primaire, et en maternelle d’ailleurs, à Pineuilh, commune frontalière, d’ailleurs il y a un tas de technocrates qui veulent la fusion de ces deux villes, à l’école j’étais un cancre, un pitre, je me méfiais de l’institution éducative, ça me rappelait l’univers carcéral, en tant que membre de la communauté de gens du voyage, communauté surreprésentée dans les prisons. Je digresse beaucoup, je sais, je m’en excuse.

— Excusez-moi de vous interrompre : est-ce qu’actuellement vous bénéficiez d’un espace de parole ? Est-ce que vous voyez quelqu’un ?

— Vous voulez me faire expertiser psychiatriquement ?

— Vous parlez à quelqu’un ? Une compagne, un compagnon ?

— Sur la question de la parole, ça m’a été reproché par tout un tas de procureurs, abjects comme ce type », en désignant le procureur.

— « Chut ! C’est la dernière fois, la prochaine fois vous sortez, les insultes ne sont pas permises dans la salle d’audience.

— Il faut un procès pour déterminer si c’est outrageant ou pas. »

« Le procès est un spectacle »

Le jeune homme, gringalet, longs cheveux noirs, lunettes, chemise bleue à motif, exprime une détermination confiante sur un visage rieur. Sa prose luxuriante est inextinguible et bondissante ; il esquive les cadrages de la présidente comme un rugbyman évite les plaquages, godillant, absolument rétif à l’autorité.

La juge tente d’abréger un propos : « Un des problèmes fondamentaux de l’institution judiciaire, c’est sa dimension expéditive. » Elle tente de tempérer son ardeur : « Le procès est un spectacle, c’est ce que disent beaucoup de politologues. » Elle l’interroge : « Vous avez écrit trois ouvrages, vous en préparez un quatrième ?

— Je vois que vous avez travaillé, vous avez préparé cette audience avec cœur et panache. »

La présidente maintient une « poker face » admirable. D’un point de vue de juge présidant une audience correctionnelle, Ritchy Thibault est : insolent, provocateur, agitateur, perturbateur. Vu par la défense, c’est un jeune homme judiciairement persécuté pour des propos relevant de sa liberté d’expression, sur instruction politique ; des procédures bâillons à l’encontre d’un simple militant à la faconde un peu taquine.

Quand il parle du président de la République, il l’appelle « l’ordure », et la présidente ne relève pas. Ce n’est pas son combat.

Ce qui l’intéresse, c’est la prévention et cette phrase, qu’elle demande au prévenu d’énoncer : « L’éborgneur, n’oublie jamais que nous sommes le pays de la révolution française, le pays qui fait tomber la tête des monarques ». Ritchy Thibault a le regard baladeur. « Vous pouvez me regarder ?

— Mais je vous regarde ! Ça vous tient à cœur, dites-donc. J’ai un beau regard ? »

Quand Ritchy Thibault entreprend la lecture de son avant-dernier livre, la présidente écoute, puis s’impatiente, puis lui demande de s’arrêter. « Il me reste trois pages.

— Si vous n’arrêtez pas, je considérerai que vous empêchez le bon déroulement du procès, et je vous fais expulser. »

Me Henry Braun : s’il est expulsé, on part tous.

Présidente : suspension.

Reprise. La présidente propose un deal : on avance, et vous lirez tout ce que vous voulez à la fin. Ritchy Thibaut accepte : « j’avais prévu de parler 4 ou 5 heures, mais je ne ferai qu’une heure. » Il demande à finir sa lecture. « Juste la conclusion, alors. » Il lit. Le procureur intervient pour dire, en substance, qu’il va continuer sa lecture comme prévu. Ritchy Thibault, sèchement : « Vous, on vous a pas donné la parole »

— Dites-moi jeune homme vous vous croyez où ? J’en ai rien à faire de votre mépris, je suis la société.

— Vous prétendez la représenter, la société

— Ça suffit, vous êtes expulsé pour trouble à l’ordre public », craque la présidente.

— Ok alors on part tous ! » Il se retourne et entonne : « on est là, on est lààààà » C’est la chanson des gilets jaunes.

« Le prévenu a été expulsé, nous partons aussi. »

Suspension, tout le monde sort dans une ambiance de fanfare. Ritchy Thibault prend la parole, 23 policiers le surveillent. Il les prend à partie, a un échange houleux avec un jeune commissaire. Les témoins quittent tous la salle des témoins, le public ne revient pas dans la salle. Reprise de l’audience : quatre journalistes et la défense sont éparpillés sur les bancs. La présidente : « Nous constatons qu’il y a du public dans la salle, et posons la question du huis clos. »  Me Henry Braun dit : « une phrase, le prévenu a été expulsé, nous partons aussi. »

Le procureur requiert un huis clos du fait des troubles causés par le public, qui a pourtant quitté les lieux et ne compte pas revenir, puisque le prévenu, expulsé, a demandé que tout le monde parte. Une semaine avant, cette même magistrate a ordonné un huis clos total à la demande d’un homme prévenu d’agressions sexuelles sur trois enfants d’une école maternelle, contre l’avis des parties civiles et du parquet, ce qui n’est pas pour rassurer les journalistes restants (lire notre article ici).

Suspension. Les avocats s’en vont, pour de bon.

À la reprise, la présidente ordonne un huis clos total. Le tribunal va juger un prévenu en son absence, sans défense et sans témoins.

Au moment où nous publions, ni la défense de Ritchy Thibault, ni les journalistes n’ont été informés des réquisitions à l’encontre du prévenu. La date du délibéré est fixée au 6 octobre.

 

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