
ARTICLE 1 – Geler une partie de la dette : le projet de Jean-Luc Mélenchon est-il faisable et quel serait son intérêt économique ?
TITRE LE MONDE QUI ECRIT : « Faut-il ou non « foutre au feu » une partie de la dette, comme le suggère Jean-Luc Mélenchon ? Le débat ouvert par le fondateur de La France insoumise (LFI) au début de l’été ne semble pas près de se refermer, à l’aube de l’élection présidentielle de 2027 et alors que la dette continue à s’envoler. »
ARTICLE 2 – La charge de la dette, premier budget de l’Etat : une réalité à nuancer
TITRE LE MONDE QUI POURSUIT : « Avec la hausse des taux, l’Etat va verser en 2026 environ 65 milliards d’euros d’intérêts à ses créanciers. Un volume qui dépasse de peu le budget de l’éducation nationale, du moins hors pensions. Car en intégrant les retraites des fonctionnaires, ce ministère reste loin devant. «
ARTICLE 3 – Que faire de la dette ?
TITRE LE MONDE DIPLOMATIQUE QUI POURSUIT : « Annuler la dette ou la mettre « au frigo»? La querelle paraît technique. Elle est politique. Aux « Amfis », l’université d’été de la France insoumise, M. Matthieu Pigasse a repris la proposition d’effacer quelque 700 milliards d’euros détenus par l’Eurosystème. L’idée avait agité la gauche en 2021 — et séduit certains investisseurs. Ceux-ci y voyaient le moyen de ramener la dette à un niveau où elle pourrait de nouveau « discipliner » les gouvernements. Alléger le fardeau pour mieux conserver le fouet. »
ARTICLE 4 – « L’annulation d’une partie de la dette donnerait de nouvelles marges pour investir »
TITRE LE MONDE QUI POURSUIT : « L’économiste répond, dans une tribune au « Monde », aux critiques de ses confrères sur sa proposition, émise dès 2020 dans son livre « Une monnaie écologique », d’annuler la part de la dette publique détenue par la BCE ; principe repris par Jean-Luc Mélenchon en vue de l’élection présidentielle de 2027. »
ANALYSE : LE MONDE AGIT À RELATIVISER LA DETTE ET À EN CRÉDIBILISER L’ANNULATION
L’article du Monde, publié le 17 septembre 2026, tente – avec une dose de mauvaise foi – de corriger la présentation très politique qui avait entouré la proposition de Jean-Luc Mélenchon depuis juin.
Le Monde explique que sujet est beaucoup plus technique que ne le laissent entendre les formules « annuler la dette », « la foutre au feu » ou « banqueroute ».
En « decaricaturant« Melenchon, le Monde essaie de lui donner sérieux et crédibilité.
Il n’y parvient toutefois pas vraiment – selon nous – même si les lecteurs du Monde peuvent se laisser tenter dans un mouvement de résistance aux idées et démonstrations – économiques – du centre et de droite …
Le Monde surfe sur la partie française de la fête mais se heurte plus durement au volet BCE .
1. Ce que Mélenchon propose réellement
Le point essentiel est celui-ci : Mélenchon ne propose pas d’annuler la totalité de la dette française, ni même de faire défaut vis-à-vis des créanciers privés.
Il vise la fraction de la dette publique française détenue par le système des banques centrales de l’Eurosystème, essentiellement à la suite des programmes de rachats d’obligations de la BCE.
Le chiffre donné par Le Monde est d’environ 600 milliards d’euros, soit un peu moins de 20 % de la dette publique française au premier trimestre 2026. Le reste est détenu par des investisseurs privés et institutionnels.
La proposition consiste à transformer cette dette en dette perpétuelle à taux zéro.
Autrement dit :
- la dette ne serait pas juridiquement supprimée ;
- son remboursement serait repoussé indéfiniment ;
- aucun intérêt ne serait payé sur cette fraction ;
- les créanciers privés ne seraient pas concernés ;
- le ratio dette/PIB ne diminuerait pas mécaniquement.
C’est pourquoi le terme de « gel » est beaucoup plus précis que celui d’« annulation ».
2. Pourquoi cette distinction est fondamentale
Prenons une simplification.
La France doit 100 à la BCE.
Dans une annulation :
France : –100 de dette
BCE : –100 de créance.
Dans le système proposé :
France : conserve théoriquement les 100 de dette
mais ne rembourse jamais le principal et ne verse plus d’intérêts.
Pour les finances publiques, le résultat recherché est donc proche d’une annulation : la contrainte de remboursement disparaît.
Mais comptablement et juridiquement, ce n’est pas la même opération.
Le Monde souligne également que le stock officiel de dette française resterait autour de 117,5 % du PIB même après un tel gel.
C’est un point souvent absent du débat politique.
3. Pourquoi Mélenchon considère que cette opération serait intéressante
L’objectif n’est pas simplement de réduire un chiffre comptable.
LFI raisonne en termes de marges de manœuvre budgétaires.
L’idée serait de libérer des ressources pour financer notamment :
- la réindustrialisation ;
- la transition énergétique ;
- les investissements publics ;
- certaines politiques sociales.
Mais il y a surtout une deuxième dimension : réduire la dépendance de l’État aux marchés financiers.
C’est explicitement présenté par Hadrien Clouet comme une question de souveraineté.
C’est donc davantage un projet de modification du régime de financement de l’État qu’une simple opération comptable sur 600 milliards.
4. L’argument économique favorable
L’argument favorable est assez simple.
La BCE détient déjà une partie de la dette française.
Pourquoi l’État devrait-il continuer à refinancer cette dette auprès des marchés lorsqu’elle arrive à échéance, alors qu’elle pourrait rester « immobilisée » au sein du système monétaire ?
Cette question devient particulièrement importante parce que les titres détenus par la BCE arrivent progressivement à échéance.
Selon le calcul cité par Le Monde, environ 67 milliards d’euros de dette française devraient être refinancés sur les marchés en 2027. Et le taux d’emprunt français cité dans l’article atteint 4,44 %, contre environ 2,3 % pour le taux moyen du stock de dette existant.
C’est là que le contexte actuel change fortement le débat.
En 2020-2021, avec des taux extrêmement faibles, la question était différente.
En 2026, avec une dette française élevée et des taux d’emprunt nettement supérieurs à ceux auxquels une partie de la dette ancienne a été contractée, éviter certains refinancements coûteux présente théoriquement un intérêt financier réel.
5. Mais il existe un problème majeur : la BCE
C’est ici que la faisabilité devient beaucoup plus problématique.
La BCE n’est pas simplement une « caisse » appartenant à la France.
Elle appartient au système de l’Eurosystème, avec les banques centrales nationales des autres États membres.
Une décision concernant la dette détenue par la BCE concerne donc l’ensemble de la zone euro.
La décision devrait être prise par le Conseil des gouverneurs de la BCE, où siègent les membres du directoire et les gouverneurs des banques centrales nationales.
Mélenchon devrait donc convaincre suffisamment de partenaires européens.
Et, à ce stade, aucun consensus européen n’est établi en faveur de son projet. LFI estime que certains pays fortement endettés pourraient y avoir intérêt, mais cela reste une hypothèse politique, pas un accord acquis.
6. Le problème juridique est encore plus sérieux
L’article 123 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne interdit le financement monétaire des États par la BCE et les banques centrales.
C’est précisément sur cette base que Christine Lagarde a qualifié le projet de « violation pure du traité », tandis qu’Emmanuel Moulin, gouverneur de la Banque de France, l’a également considéré comme illégal.
Les défenseurs du projet répondent par un argument intéressant :
la BCE a déjà acheté massivement de la dette souveraine dans le cadre du quantitative easing.
La Cour de justice de l’Union européenne a validé la légalité de ces programmes.
Ils soutiennent donc que la frontière entre politique monétaire et financement indirect des États n’est pas aussi simple que l’affirment les opposants.
Mais cela ne signifie pas que la CJUE validerait automatiquement un gel permanent.
C’est une distinction importante :
QE ≠ annulation ou gel perpétuel de dette.
7. L’objection de Jean Tirole est particulièrement intéressante
Jean Tirole propose une critique différente de celle de Lagarde.
Son raisonnement est en substance :
la BCE détient la dette française, mais la Banque de France appartient à l’État.
Donc les intérêts versés par l’État à la banque centrale reviennent, directement ou indirectement, dans le secteur public sous forme de revenus, dividendes ou recettes fiscales.
D’où son expression :
« On prend dans une poche pour mettre dans l’autre ».
Dans cette logique, le gain économique serait faible voire nul.
Mais l’article apporte une nuance importante : la situation de la Banque de France a changé.
Depuis 2022, ses résultats déficitaires ne lui permettent plus de verser des dividendes et de l’impôt sur les sociétés à l’État comme auparavant.
L’argument du simple « transfert d’une poche à l’autre » est donc moins convaincant aujourd’hui qu’il ne l’aurait été avant la remontée des taux.
8. Le véritable risque : les réserves bancaires
C’est probablement la partie la plus technique et la plus intéressante de l’article.
Lorsque la BCE achète des obligations aux banques, elle ne fait pas simplement disparaître la dette.
Elle crédite les banques de réserves auprès de la banque centrale.
Ces réserves sont rémunérées.
Donc :
État → paie des intérêts sur sa dette à la banque centrale
mais simultanément :
BCE → paie des intérêts aux banques sur les réserves créées lors des achats de dette.
Depuis 2022, les intérêts perçus sur certaines dettes souveraines ne suffisent déjà plus à couvrir les intérêts que l’Eurosystème doit verser sur ces réserves. La BCE absorbe donc une partie de cette différence par son bilan et, selon l’analyse citée, par création monétaire.
Si on supprime les intérêts payés par l’État, le déséquilibre augmente.
C’est là que se situe l’une des principales critiques économiques.
9. Le risque inflationniste
Olivier Blanchard et Quentin Vandeweyer estiment que supprimer les intérêts versés par les États pourrait obliger à accroître encore la création monétaire pour rémunérer les réserves.
Le risque serait donc :
gel de dette → déficit accru du bilan de la banque centrale → davantage de création monétaire → pression inflationniste potentielle.
Ce n’est pas une certitude mécanique d’hyperinflation. C’est un risque dépendant de la conduite de la politique monétaire et de la situation macroéconomique.
C’est une nuance essentielle.
Joachim Nagel, président de la Bundesbank, va beaucoup plus loin et estime qu’une annulation de dette ouvrirait une « boîte de Pandore » susceptible, à terme, de conduire à une forte déstabilisation monétaire.
10. Le deuxième risque : les marchés
C’est probablement le problème politique et financier le plus important.
Mélenchon dit :
nous ne touchons pas aux créanciers privés.
Mais les marchés pourraient se demander :
« Si l’État refuse de rembourser une partie de sa dette à la BCE aujourd’hui, qu’est-ce qui garantit qu’il ne fera pas la même chose avec nous demain ? »
Cette interrogation pourrait entraîner une hausse de la prime de risque française.
Et si le taux d’emprunt augmente :
coût de financement ↑ → charge d’intérêts ↑ → déficit ↑ → besoin d’emprunt ↑.
On pourrait donc perdre une partie du bénéfice recherché.
C’est l’argument développé notamment par Blanchard et Vandeweyer selon Le Monde.
Les partisans du gel répondent que cette réaction des marchés n’est pas nécessairement celle qui se produirait et qu’un État bénéficiant d’un allègement de dette pourrait au contraire être considéré comme plus soutenable.
Le point n’est donc pas tranché empiriquement.
11. Le contexte politique de septembre 2026
Il faut replacer l’article dans la campagne présidentielle.
La proposition a été lancée de façon volontairement spectaculaire par Mélenchon en juin : il parlait de « foutre au feu » une partie de la dette.
Le 27 août, lors de la rencontre du Medef, il a dû préciser qu’il ne proposait ni défaut généralisé, ni confiscation de l’épargne, ni sortie de l’euro, et que les créanciers privés ne seraient pas concernés.
Ses adversaires ont immédiatement exploité la proposition.
Gabriel Attal l’a qualifiée de « banqueroute totale », tandis qu’Édouard Philippe a évoqué le risque de voir la France devenir « interdit bancaire ». Bruno Retailleau a également attaqué le projet.
Il faut donc distinguer très soigneusement :
la proposition économique réelle
de
la manière dont elle est utilisée dans la bataille présidentielle.
12. Un élément particulièrement intéressant : la gauche elle-même est divisée
C’est un point que l’article met bien en évidence.
L’idée d’annuler ou neutraliser la dette détenue par la BCE n’est pas historiquement exclusivement mélenchoniste.
En 2020-2021, près de 150 économistes européens avaient soutenu une proposition d’annulation de la dette Covid détenue par la BCE.
Mais plusieurs soutiens de l’époque ont changé de position.
Aurore Lalucq, par exemple, considère désormais que le contexte inflationniste et la situation particulière de la dette française rendent cette solution inadaptée.
C’est important : le débat ne se résume pas à LFI contre les économistes orthodoxes.
Il existe aussi un débat à l’intérieur de la gauche économique.
CONCLUSION ?
Le projet de Mélenchon est– il techniquement concevable ? Pas certain même si Le Monde veut le donner à croire.
Mais cela ne signifie absolument pas que les partenaires européens l’acceptent et conséquences soient acceptables … et qu’il soit juridiquement autorisé ou politiquement réalisable.
Il faut séparer quatre niveaux :
Question
Situation
Peut-on techniquement transformer la dette en dette perpétuelle à taux zéro ?
Oui, techniquement
La France peut-elle décider seule de le faire ?
Non
Est-ce compatible sans débat avec les traités européens ?
Très contesté ; Lagarde et la Banque de France disent non
Cela procurerait-il automatiquement 600 Md€ de ressources disponibles ?
Non
Y aurait-il une économie budgétaire potentielle ?
Oui
Cette économie serait-elle supérieure aux risques ?
Question économiquement débattue
La dette/PIB disparaîtrait-elle ?
Non
Les créanciers privés seraient-ils concernés ?
Non, dans la proposition actuelle
Le risque sur les taux français disparaîtrait-il ?
Non, il pourrait même augmenter selon les critiques
Le point essentiel est donc que Mélenchon transforme une question comptable en question de souveraineté monétaire.
Le vrai projet n’est pas seulement :
« supprimer 600 milliards ».
C’est plutôt :
modifier la relation entre l’État français, les marchés financiers et la BCE afin que l’État puisse financer davantage d’investissements sans dépendre autant du refinancement privé.
C’est une proposition beaucoup plus profonde — et beaucoup plus controversée — que le slogan sur l’« annulation de la dette ».