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Le courage politique ne doit jamais se dire courageux

Alain Etchegoyen - Alchetron, The Free Social Encyclopedia

Par Alain Etchegoyen  (1951 2007). Le Figaro mai 2006

Pour tout philosophe, la notion de courage évoque immédiatement le débat platonicien du Lachès : le courageux est-il celui-ci qui appréhende le danger et l’affronte en connaissance de cause, ou celui-là qui se jette dans la mêlée en ignorant tout des dangers qui le menacent ? Autrement dit, le courage est-il sagesse ou saillie ?

Cette alternative n’épargne pas le champ politique. De Shakespeare – «quand le courage empiète sur la raison, il ronge le glaive avec lequel il combat» – au général de Gaulle – «les hommes intelligents sont rarement courageux, les hommes courageux sont rarement intelligents» –, le courage politique lui-même oscille entre la résolution et la témérité, le cran et l’entêtement, la fermeté et la crânerie. Le courage, dans sa définition immédiate et nominale comme dans l’attribut dont on qualifie un homme ou une femme, est toujours valorisé. Il est toujours perçu comme un compliment, suscite l’admiration, transforme le pouvoir en autorité.

S’il est souvent contesté par Voltaire, c’est qu’il semble «une qualité commune aux scélérats et aux grands hommes». Qui veut le définir ou en capturer l’essence retombe dans les apories de Socrate : l’homme ne saurait considérer que la charge d’une truie est un acte courageux et l’on trouve parfois plus de stupidité que de courage dans une constance apparente. Il reste que les multiples contestations du courage comme vertu sont elles-mêmes fondées sur l’idée généralement admise que l’absence et le contraire du courage jettent l’opprobre sur l’homme politique comme sur tout homme. Quand Malraux ironise sur cette chance banale qu’ont certains hommes d’être courageux, il évoque une qualité du tempérament dont la personne elle-même serait tributaire. Mais, si une rédaction me demande d’analyser le courage politique, je dois m’en tenir à son acception vertueuse en veillant, précisément, à la dégager de ce qui pourrait la faire contester.

Le courage politique est spécifié par la démocratie : tenir son pouvoir du peuple modifie les ingrédients du courage politique. J’en perçois trois formes principales. La première, qui peut sembler la plus fruste, est la plus proche du courage physique. La deuxième s’oppose au danger propre à la démocratie, qui consiste dans la flatterie du peuple. La troisième enfin concerne cette vertu spécifique qui fait d’un homme politique un chef, c’est-à-dire sa capacité à entraîner les siens là où ils n’iraient guère spontanément. Et, puisqu’il s’agit d’une vertu à reconnaître, je me passerai de dénoncer telle ou telle lâcheté, comme la pratique en est courante dans la polémique politique.

Généralement, dans le gouvernement démocratique, le courage est une vertu qui ne peut se dissocier de la responsabilité, principe moral émergent de notre temps. Puisque la responsabilité consiste à répondre de ses actes ou décisions et de leurs conséquences devant ceux qui sont concernés par ces actes ou décisions, elle constitue bien une épreuve dont la pratique enveloppe l’idée de courage. Le gouvernement représentatif moderne a abandonné les mœurs athéniennes qui imposaient au chef politique une «reddition de comptes» au terme de son mandat. Mais la notion de responsabilité consacre le courage en ce qu’elle constitue une pratique continue moins localisée dans le temps.

En premier lieu, le courage politique reste donc connecté au courage physique. La fréquentation des allées du pouvoir et le suivi de la politique locale le montrent fréquemment. Le chef de cabinet d’un ministre est sans doute le mieux placé pour mesurer cette dimension spécifique du courage : certains doivent annuler les déplacements de leur ministre quand banderoles, manifestations ou contestations sont annoncées. Quand sont assurées les libertés d’expression, et notamment de manifestation, le politique est souvent confronté à ce premier choix : ira-t-il ou n’ira-t-il pas ? Si l’on excepte les enjeux de sécurité incontestables, la médiatisation moderne fait aujourd’hui courir des risques d’image qui accroissent cette dimension courageuse. Michel Rocard décidant d’aller affronter la bronca des agriculteurs ou Antoine Rufenacht l’hostilité des chantiers du Havre ont laissé images et commentaires souvent injustes quand, précisément, ils n’ont pas reculé. Ce courage physique est un premier symptôme.

En second lieu, la démocratie complique le discours politique. Platon critiquait à juste titre cette tendance terrible à flatter l’agora en tenant un discours agréable et en usant de la rhétorique. Son antique critique de la démocratie se renforce avec la multiplication des espaces publics et des lieux où se construisent images et discours. La démocratie athénienne pratiquait le tirage au sort, ce qui évitait les campagnes électorales et leur cortège de promesses mensongères. Chacun a reconnu le courage de François Mitterrand quand il s’est prononcé pour la suppression de la peine de mort contre l’opinion publique juste avant une échéance présidentielle décisive.

La démocratie est souvent malade du mensonge, comme l’a si bien montré L’homme qui tua Liberty Valance. Le héros, un avocat (James Stewart), exhibe un courage physique stupide et suicidaire en affrontant un excellent tireur (Lee Marvin) ; mais il démontre par ailleurs un véritable courage politique en assumant le mensonge fondateur – c’est John Wayne tapi dans l’ombre qui tua le méchant – lui permettant de faire triompher une juste cause.

En troisième lieu, le courage politique détermine aujourd’hui la carrure d’un chef politique. Il se manifeste dans cette capacité à entraîner les siens, ses plus fidèles soutiens ou ses électeurs là où ils ne vont pas spontanément. En effet, le courage ne consiste pas à vouloir appliquer mécaniquement un programme électoral comme si s’imposait un mandat impératif. Le chef d’une majorité élue l’est souvent, en France, avec un faible avantage. Le programme n’a donc pas été approuvé par cent pour cent des Français. Par ailleurs, cette légère majorité d’électeurs n’a certainement pas approuvé le programme dans sa totalité. Il reste donc une grande marge pour les gouvernants, ce dont n’ont pas toujours conscience leurs soutiens dans l’attente des engagements respectés. Autrement dit, le courage politique constitutif du chef politique réside dans cette capacité à ne pas suivre, mais à contredire parfois. Dans une époque où la discordance des temps produit des tensions grandissantes – temps électoral et médiatique contre temporalité politique –, le courage se confond avec la responsabilité dans la résolution d’affronter le long terme.

Je conclurai sur une évidence, le danger du courage médiatisé. Le courage politique ne doit jamais se dire courageux. Rien ne plus dangereux ni de plus pervers que de se regarder agir courageusement, d’en être fier et de se commenter ou que d’entamer son discours avec des formules comme «j’ai le courage de vous dire». Le courage qui se contemple lui-même s’autodétruit ; il devient le ressort de la décision quand il n’en doit être qu’un attribut ; il quête les commentaires flatteurs. Je ne suis jamais courageux : seuls les autres peuvent en décider. Le courage politique est un bon serviteur mais un piètre maître. »

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