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Face au krach de la démocratie, relire Tocqueville

10 janv. 2020 Les Echos Daniel FORTIN

« Quand je considère cette nation en elle-même, je la trouve plus extraordinaire qu’aucun des événements de son histoire. En a-t-il jamais paru sur la terre une seule qui fût si remplie de contrastes et si extrême dans chacun de ses actes, plus conduite par ses sensations, moins par des principes ; faisant ainsi toujours plus mal ou mieux qu’on ne s’y attendait, tantôt au-dessous du niveau commun de l’humanité, tantôt fort au-dessus ; un peuple tellement inaltérable dans ses principaux instincts, qu’on le reconnaît encore dans des portraits qui ont été faits de lui il y a deux ou trois mille ans. » Ainsi Alexis de Tocqueville jugeait-il les Français voilà plus d’un siècle et demi. Ainsi dépeignait-il, lucide, agacé, mais aussi attendri, un peuple qui, cent cinquante ans après la mort du penseur, persiste à lui donner raison, alternant le pire – la radicalité des « gilets jaunes », la grève dure de la RATP et de la SNCF, toutes deux héritières du si persistant mythe révolutionnaire de 1789 – et le meilleur – son formidable élan entrepreneurial, l’aura de ses artistes, la qualité de sa protection sociale ou son goût immodéré pour le débat qui traduit son profond amour pour la démocratie.

On est donc frappé, en relisant ces lignes, par l’incroyable modernité de l’oeuvre de Tocqueville, et il a fallu un instinct très sûr à Nicolas Baverez pour lui rendre, à ce moment de notre histoire, une visibilité dans ce livre en tout point rafraîchissant.

Intellectuel puissant

C’est d’abord réparer une injustice que de redonner vie à cet intellectuel puissant, célébré à l’étranger et quasi oublié en France. Il faudra en effet attendre Raymond Aron après-guerre pour exhumer de la relative confidentialité dans laquelle elle était tenue, l’oeuvre de ce formidable penseur de la démocratie. Né en 1805 à Paris, grandi à l’ombre de la Terreur, Alexis de Tocqueville, ce « perdant magnifique » comme le qualifie l’auteur, doté d’une vision d’homme d’Etat mais incapable de réaliser une carrière politique à sa hauteur faute de goût pour les combinaisons partisanes, nous a légué une pensée dont la clef de voûte est la défense absolue de la liberté politique. Critique de l’Ancien Régime comme du bonapartisme, suscitant la défiance des républicains pour son appartenance à l’aristocratie, Alexis de Tocqueville affrontera toute sa vie la réprobation d’une partie des élites françaises que – il faut le dire – il ne ménage guère.

Il rapporte de son voyage d’étude sur le système pénitentiaire aux Etats-Unis son fameux « De la démocratie en Amérique », qui, avec l’autre grand livre de sa fin de vie, « L’Ancien Régime et la Révolution », forment l’armature de ce qui reste encore aujourd’hui comme la plus formidable – et toujours actuelle – analyse du système démocratique, de ses bienfaits et de ses limites.

Pensée complexe

Car, loin de la caricature que les plus ardents libéraux font parfois de Tocqueville, Nicolas Baverez met au contraire en lumière la pensée complexe de ce démocrate de raison plus que de coeur. Ardent défenseur de la liberté politique, il ne reniera jamais cette foi, malgré les épisodes sanglants qui frappent à intervalles réguliers la France. S’il célèbre les vertus des systèmes démocratiques, il est aussi parfaitement conscient de leurs faiblesses, qu’il décrit à merveille. Il est en effet l’un des premiers à démontrer à quel point la passion des hommes pour l’égalité peut se retourner contre la démocratie et dégénérer en despotisme. Le besoin de sécurité, le culte de l’homme providentiel, la haine sociale – celle envers la noblesse hier, envers les riches aujourd’hui -, particulièrement présente au sein de la société française mais tout aussi vivace dans d’autres démocraties, sont des failles béantes dans lesquelles n’importe quel régime peut à tout moment sombrer.

A l’entame de ce XXIe siècle, à l’heure où le monde connaît une crise de la démocratie d’une ampleur inédite, jusqu’au sein des Etats-Unis, son berceau, l’acuité de la vision d’Alexis de Tocqueville nous paraît proprement inouïe. Dans une brillante – et longue – introduction, Nicolas Baverez décrit avec brio ce qu’il appelle « le krach démocratique » et démontre à quel point la lecture de Tocqueville, qui avait tout prévu, peut nous permettre d’y faire face. Dans une seconde partie du livre, l’auteur publie de larges extraits des écrits du penseur, qu’il a lui-même sélectionnés et rangés par thèmes. Procédé qui pourra sembler facile mais qui s’avère au contraire très heureux, tant la clarté d’expression et la profondeur de réflexion de l’écrivain sont impressionnantes.

Il est impossible, ici, de retenir toutes les leçons de Tocqueville pour le temps présent. Au moins peut-on en donner une idée, à la lecture de cette phrase, par exemple, où il établit le lien entre individualisme et despotisme. « Le despotisme, qui, de par sa nature, est craintif, voit dans l’isolement des hommes le gage le plus certain de sa propre durée, et il met d’ordinaire tous ses soins à les isoler. Il n’est de vice du coeur humain qui lui agrée autant que l’égoïsme : un despote pardonne aisément aux gouvernés de ne point l’aimer, pourvu qu’ils ne s’aiment pas entre eux. »

« Le Monde selon Tocqueville ». Par Nicolas Baverez. Editions Tallandier.

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