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L’intelligence collective au secours des démocraties en crise ?

PRÉSENTATION

« L’intelligence collective est le seul moyen de reconstituer un socle social commun »

METAHODOS a l’ambition de revivifier la démocratie et de redonner de l’efficience à l’action publique. L’engagement individuel et collectif permet le « vivre ensemble ».

Celui ci requiert de l’intelligence collective dont on sait – dans la sphère des organisations privées tout particulièrement – qu’elle est s’avère efficace. La refondation d’un contrat social est notre objectif; l’intelligence collective en facilite la construction; l’intelligence collective en garantit la mise en oeuvre.

L’intelligence collective viendra-t-elle à la rescousse des démocraties en crise ?

Nous vous proposons ici un entretien de décembre 2018 avec deux convaincus de ses bienfaits, Emile Servan-Schreiber et Axel Dauchez. Celui ci a conservé sa fraîcheur et peut être lu en ces temps de crise.

Emile Servan Schreiber (Hyper Mind , société de marché prédictif et d’intelligence collective du futur) et Axel Dauchez (Make.org , société qui se veut « accélératrice de l’intérêt général ») étaient parmi les orateurs du colloque Synopia  au Sénat intitulé « Les rencontres du renouveau démocratique » vendredi 14 décembre 2017.

Le premier (ESS) est l’auteur de l’ouvrage « Super collectif ! La nouvelle puissance de nos intelligences », et le second (AD) avait lancé l’initiative We Europeans. Ils explorent tous les deux le concept d’intelligence collective, que l’on peut définir comme les capacités cognitives d’une communauté résultant des interactions multiples entre ses membres. Le concept de gouvernance – impliquant la participation de toutes les parties prenantes – en est proche.

Le collectif plus intelligent que le solitaire éclairé ?

Ce sujet rejoint celui déjà traité dans notre site su la complexité des décisions et sur la tentation solitaire, immodeste ( voire cynique) et technocratique qui – au total ne fait pas confiance en la délibération collective, à la coconstruction …

L’occasion était belle de confronter leurs points de vue sur l’intelligence des foules, et de savoir si le numérique peut sauver les démocraties qui semblent avoir du plomb dans l’aile en ce moment, puisque les élections mêmes ne semblent plus conférer la légitimité, chez nous comme ailleurs.

Armand FLAX

ENTRETIEN

Alors qu’on a plutôt l’impression confuse que la foule est plus bête que la moyenne des individus qui la composent, qu’est-ce qui plaide en faveur de l’intelligence collective ?

ESS : L’intelligence collective dépend de deux choses. Le nombre d’abord : comme avec les neurones dans le cerveau, un élément isolé ne sert pas à grande chose. Mais le nombre ne suffit pas : il faut aussi de l’organisation. S’il manque l’un des deux, alors ça vire à n’importe quoi, la violence, par exemple.

AD : J’ai monté ma boîte avec la certitude qu’un jour, demain, après-demain, l’intelligence collective passera au dessus de la gouvernance des sociétés, et qu’il est urgent de définir l’écosystème qui sera favorable à son éclosion, afin d’aboutir à plus de démocratie, et non moins.

Nous sommes à la veille de l’acte 5 des Gilets Jaunes, qui sont à la fois physiquement sur les rond-points et numériquement sur les groupes Facebook, dans lequel de ces deux lieux l’intelligence collective peut-elle plus facilement se manifester.

AD : Le mouvement des gilets jaunes est un symptôme profond et ancien du mal-être d’une partie de la population, mais surtout d’un bouleversement complet du rapport à nos institutions, car le mandat électif n’est plus suffisant pour gouverner. Il était jusqu’à récemment légitime, en s’appuyant sur des corps intermédiaires qui lui permettaient de gouverner, mais aujourd’hui le président se retrouve « en frontal » avec un nombre très important de personnes, qui veulent s’adresser à Dieu plutôt qu’à ses saints, et le rendent responsable de tous leurs maux. C’est seulement la capacité de discussion entre le président et les foules qui déterminera si le mouvement est intelligent ou pas.

ESS : Ce qui me frappe avec les gilets jaunes, c’est que le nombre démontre sa force, mais que l’absence d’organisation l’affaiblit considérablement. On ne peut pas discuter intelligemment avec les gilets jaunes, car on n’a pas d’interlocuteur, pas d’organisation, et des revendications très éparses, parfois contradictoires. Si de la méthode n’est pas appliquée à ces doléances, il n’y a que peu de chances que de l’intelligence en ressorte.

Le collectif « Démocratie ouverte » vient de publier une tribune  pour une sortie positive de ce conflit, que peut apporter le numérique pour favoriser cette issue ?

AD : Il y a 3 niveaux de temporalité. Le premier : l’urgence du moment, à laquelle on voit que le gouvernement cherche à répondre sauf que sans méthode, il en ressortira un niveau d’insatisfaction bien supérieur, en mode « on n’est pas entendu ». Pour cela, le numérique peut aider à l’intérieur des gilets jaunes, à trouver la base consensuelle minimale ( (à partir de groupes Facebook, d’algorithmes analysant les mots clés, les multiples occurrences…). Deuxième niveau : la discussion permanente. Surtout en l’absence de corps intermédiaires, il faut un dialogue permanent, et ça le numérique bien utilisé le permet. Par exemple, on peut faire remonter toutes les semaines au parlement 2 propositions émanant des collectifs gilets jaunes, ce serait un début de discussion dans la durée. Troisième niveau (le long terme, le plus important): nos démocraties ne survivront que si on donne au citoyen le pouvoir d’agir et d’être entendu entre les élections. On pourrait ainsi décider que toute politique publique doit être « incubée » auprès des citoyens. J’ai pas dit décidée, j’ai dit incubée ! Afin que les élus ne travaillent que sur des projets sur lesquels on a accumulé de l’intelligence collective. Le numérique permet ça, il y va de la survie de la démocratie représentative.

ESS : On est presque d’accord sur tout c’est gênant (rires…). Partout dans le monde, la confiance en la démocratie recule. Les « démocratures » (Chine, Russie, Turquie, Hongrie) se proposent en modèles plus efficaces que les démocraties, à juste titre, parce que c’est moins le bordel chez eux ! Le but n’est pas de rendre les démocraties plus sympas, mais plus intelligentes. Ce qu’il faut sauver, c’est la démocratie « représentative ». L’utopie de se débarrasser des représentants est absurde. Un système complexe (une montre, un pays, une termitière) n’est pas gérable sans organisation hiérarchique. Tous les systèmes intelligents de la nature sont construits de façon hiérarchique. Mais la verticalité (le haut décide, le bas obéit), ça ne marche plus. Il faut que ça change de sens. Par contre, il faut des gens formés pour appréhender les problématiques complexes de notre monde, à partir des aspirations de la base, afin de décider

Auriez-vous un exemple d’apport décisif du numérique sur une cause, un mouvement, utile au plus grand nombre ?

AD : C’est ce qu’on fait en permanence chez Make.org ! On a mis à la même table (numérique) plus de 500 000 citoyens, une cinquantaine d’associations et des grandes entreprises sur le thème des violences faites au femmes. On a demandé à 10 millions de personnes : comment on fait ? Les 500 000 qui nous ont répondu ont permis de faire remonter des controverses et des consensus, et on s’est concentrés sur les consensus. Ce processus a permis de proposer à des femmes battues (qui doivent être logées dans les heures qui suivent via des associations), de récupérer des chambres annulées ou non louées de dernière minute dans de grands groupes hôteliers partenaires. Cette idée là, collective, du bas vers le haut, a permis de multiplier par 3 l’accès à de l’hébergement d’urgence suite à des violences. Le nombre, bien organisé, est plus efficace que les pouvoirs publics.

ESS : Mon exemple préféré, c’est le travail qu’on a fait (avec sa société Hypermind) avec les agences de renseignements américaines. Le 11 septembre a montré qu’ils n’étaient pas bon pour les prédictions. On leur a proposé d’identifier des gens plutôt informés, quelques centaines, et de les faire parier collectivement, sur les possibilités de survenance d’événements. Et l’ensemble s’est avéré aussi bon que les prévisions des professionnels du renseignement ! Et quand on prend les 2% les plus doués, les prévisions sont 30% plus fiables que celles de la CIA.

L’initiative il y a quelques jours des maires ruraux (qui sont eux au contact de leurs administrés, et les moins détestés des politiques) de collecter et faire remonter des « cahiers de doléance » comme il y a 3 siècles est-elle une bonne idée, que peut lui apporter le numérique ?

AD : Ah je connais, ils ont utilisé un outil numérique qui s’appelle Fluicity , une civic tech. Le sujet compliqué, c’est celui de l’arbitrage, quand tous les maires, ruraux et autres, vont analyser 50 000 doléances de 50 000 gilets jaunes « constructifs » pour en sortir 10, vous allez avoir 49 990 qui vont dire « y a pas la mienne », car le processus de sélection de ces 10 va sembler arbitraire, même si tout le monde avait sous les yeux ce processus. Ce qu’apporte Fluicity, c’est pas un sondage, c’est l’extraction rationnelle des points de controverse et de consensus, l’étape obligatoire du débat et de la reconstruction

ESS : Même avec un vote de préférence, on n’a aucune garantie que ce qui fait consensus soit la bonne réponse ! Ce qui me parait essentiel, c’est d’utiliser l’intelligence de la communauté non pas pour exprimer une préférence (j’aime, j’aime pas, suis d’accord, pas d’accord), mais pour lui demander sa prévision sur ce qui se passerait si on choisit cette option.

AD : Ah un point où on a peut-être un désaccord (rires) ! L’enjeu du premier niveau d’intelligence collective, c’est de fabriquer les premiers termes du débat, par simple logique agrégative qui fait que le collectif s’approprie le débat. On parle beaucoup de l’Intelligence Artificielle par exemple : je pense que l’intelligence collective est le seul moyen de se donner le temps pour savoir ce qu’on veut faire de l’IA.

ESS : Je suis optimiste sur le siècle qui vient. Malgré le vent de folie qui semble souffler, ce sera celui de l’intelligence : on comprend de mieux en mieux de plus en plus de choses. Il n’y a pas d’intelligence qui ne soit pas collective.

AD : Je crois que dans un monde où les sociétés sont hyper fragmentées, où la part commune se réduit, ce qui questionne le principe démocratique du bien commun, l’intelligence collective est le seul moyen de reconstituer le socle commun de nos sociétés.

Propos recueillis par Christophe Tisseyre

 

1 réponse »

  1. NOUS AVONS HEZITE A PUBLIER CE COMMENTAIRE, EN PARTICULIER PARCE QU’IL EST ANONYME

    VOS REMARQUES SERONT LES BIENVENUES

    METAHODOS se positionne sur le principe de l’échange libre dans la mesure où celui ci contribue à nos objectifs, tant pour faire les diagnostics, recueillir les pistes de solutions, proposer des leviers permettant de revivifier la démocratie et de retrouver de l’efficience dans l’action publique.

    Ce commentaire a été proposé sur l’article relatif à l’intelligence collective.

    Celle ci – comme d’autres principes ou pratiques qui réussissent dans les entreprises ou autres groupes constitués – peut venir consolider notre souhait de démocratie « agrandie ». Bien entendu, les principes d’écoute, de dialogue , de consultation des citoyens et acteurs de la vie publique – s’ils doivent davantage être mis en oeuvre – ne remplacent pas les autres mécanismes démocratiques et institutionnels, eux mêmes à revisiter.

    L’auteur ou les auteurs de ce commentaire nous diront peut être davantage sur leur diagnostic au regard de nos deux objectifs et sur les pistes de progrès éventuels.

    COMMENTAIRE REÇU :

    «  » » » » »Beaucoup, beaucoup de choses qui ressortent de l’utopie. On se voit vraiment dans le nouveau monde d’Utopia. Mais c’est très tendance …. Assassinat de l’État jacobin et apologie des états girondins … Dogme de l’égalitarisme force nez !
    Quelques remarques :
    Les algorithmes sont une création humaine et mathématique qui exclus tout individu lambda de la compréhension des choses. Donc la manipulation y est inhérente. Pour un retour à la voix du peuple, c’est totalement raté ! Une machine décide pour l’homme selon sa programmation.
    L’article omet totalement par ailleurs, des choses incontournables et décisives. Par exemple, la versatilité du peuple. Un jour blanc, le lendemain après les jeux du cirque, noir puis rouge si l’équipe de France a perdu …
    Pour info, lors du dernier mondiale, la France a battu tous les records mondiaux non pas de buts mais d’abandons d’animaux de compagnie. Grande preuve d’intelligence collective !
    Les gens sont-ils capable de confronter et opposer des avis et idées même pas opposées mais simplement différentes. Ne vous est-il pas arrivé sur un réseau social de vous faire insulter et menacer simplement pour avoir exprimé votre avis ou votre idée. Belle intelligence !
    On peut notamment admirer l’intelligence collective dans les manifestations et mouvements populaires très proche de l’irresponsabilité et de la connerie humaine.
    L’article omet également les compagnes de manipulation, de désinformation et/ou mésinformation orchestrées par des faiseurs d’opinions. Croyez-vous que l’intelligence et le libre arbitre gouverneront le choix de cette gouvernance participative ?
    Autre interrogation, le « vulgus » est-il en possession de la maîtrise du sujet traité ? Il n’y a pas si longtemps et pour beaucoup c’est encore le cas, la terre était plate, le soleil tournait autour de la Terre, et ni la suppression de la peine de mort, ni l’autorisation d’avortement ou de mariage pour tous, l’immigration incontrôlée étaient le goût et la volonté du peuple, ni d’ailleurs la constitution européenne …
    Qui a une connaissance juste de ce qu’est le libéralisme, le collectivisme, le communisme, le malthusianisme économique, Tocqueville, etc., les modèles sur lesquelles l’économie et la finance se construisent !
    Sans omettre, les endoctrinés, radicalisés, idéologues du contre tout, de la révolution permanente et du chaos qui occupent majoritairement les sites du cloud et donc pervertissent la conscience collective (complotisme, fachosphère et ultragauche activiste).
    Qui lit les programmes des candidats aux élections, qui suit leurs travaux et décisions, réalités factuelles réalisées de ce qu’ils avaient promis ?
    En outre, l’électeur n’hésite pas à réélire un corrompu, un voleur ou un menteur, un parjure ou un félon !
    Qui ne sait pas qu’en France existe 67 millions de sélectionneurs de l’équipe de France, qui ne connait pas le caporal stratège commandant les fronts et Armées ?
    La connerie est souvent sans limite, beaucoup ne comprennent pas les paradigmes et les plus grandes gueules du café du commerce ne peuvent être les dirigeants.
    Notre système n’est pas si pourri qu’il est dénoncé aujourd’hui notamment pour faire exploser totalement le système. Au delà de la séparation des pouvoirs, deux systèmes cohabitent normalement avec équilibre et justesse si le tout n’est pas perverti et dévoyé. Des élections et votes au suffrage universelles type élection du président de la République, des députés et des maires, ainsi que des élections et votes par de grands électeurs comme pour les sénateurs et les lois, etc. Ceci doit fonctionner si les candidats honorent leurs promesses et que les élus ne se mettent pas à la botte d’une idéologie, d’une confrérie ou d’intérêts privés… Toutes choses condamnables !
    Rappelons aussi que les personne à très fort quotient intellectuelle, plus de 139, ont toujours une vision anticipatrice à 20 ou 25 ans. Le QI moyen est autour de 90 – 100 (mêmes droits pour tous). Nombreux sont ceux qui ne voit pas plus loin que le bout de leur nez, ne voit même pas leurs pieds et ne songe qu’à leur nombril dans une vie hédoniste.
    Pour le « vivre ensemble », une chose était jusqu’il y a peu de temps une connaissance commune mais que les idéologies ont obéré, se bâtissait sur le concept de « relire et religare » signifiant « relier » » qui a donné le mot religion (du latin religio, ce qui attache ou retient, lien moral, inquiétude de conscience, scrupule). On comprend ainsi aisément que c’est le partage de valeurs communes qui permet le vivre ensemble. Comme pour l’impôt, trop d’impôts tue l’impôt (anecdote amusante, la révolution française avait promis d’annuler et de baisser la majorité des impôts de la royauté, elle n’a fait que les augmenter et les multiplier); trop de diversité crée la division et donc tue la diversité ..
    « Mundus vult decipi, ergo decipiatur », une expression latine, signifie « Le monde veut être trompé, alors laissez-le être trompé »; aujourd’hui, « dites leur ce qu’ils veulent entendre » ou « une promesse n’engage que celui qui la reçoit.
    On dénonce la France du haut qui dirige la France du bas dans un état jacobin, l’état girondin ne sera que Province du haut qui dirige la province du bas !
    Alors gardons-nous du snobisme de la pensée et du slogan à la mode …
    Sanctionnons simplement durement les corrompus, les félons, les traitres, les menteurs, les voleurs, tout élu et responsable ne respectant pas les lois de la République … La confiance reviendra ! » » » » »

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