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L’ETAT ? QUEL ETAT ?

Le monde est déstabilisé quand il est à l'arrêt. C'est comme un vélo nous explique Harmut Rosa.

PRESENTATION

Nous vous proposons ici la reprise d’une émission de FRANCE CULTURE du 23 avril dernier.  Caroline Broué, Stéphanie Villeneuve et Hélaine Lefrançois ont réalisé la Revue de presse des idées.

Une revue de presse placée délibérément sous deux tutelles :

  • celle de Walter Benjamin, et son « Que les choses continuent comme avant : voilà la catastrophe »,
  • celle de Giuseppe Verdi, extraite de Nabucco, « Va, pensiero… » («Va, pensiero…»).

Parmi les nombreuses références présentées, on peut citer : Etienne Balibar, Harmut Rosa, Aurélie Filippetti, Mathieu Laine, Maxime Tandonnet, Yanis Varoufakis, Gordon Brown, Valéry Giscard d’Estaing.

Une puissance publique qui « prévienne, anticipe, régule, prévoie… définisse ce qui est bon pour la société et comment faire pour y parvenir. » ( NDLR: le projet de metahodos)

La question européenne est très présente dans cette séquence proposée par France Culture. Et l’enjeu démocratique national également, la crise étant occasion de tirer des leçons des erreurs et de redonner sa place à « l’État social, en France comme en Europe ». « La pandémie montre que nous avons besoin d’une puissance publique qui  » prévienne, anticipe, régule, prévoie, et en un mot, qui définisse ce qui est bon pour la société et comment faire pour y parvenir. » 

Les auteurs proposent également d’aller plus loin avec le géographe Michel Foucher, le sociologue François Dubet, l’écrivain Akira Mizubayashi, ou encore Romain Huret, Olivier Galland,  George Soros et Jean Tirole.

ARTICLE

L’Etat ? Quel Etat ? Avec Etienne Balibar, Harmut Rosa, Aurélie Filippetti, Mathieu Laine…

Dans Le Monde, le philosophe Etienne Balibar répond aux questions de Jean Birnbaum. Il place ce moment inédit que nous vivons dans le temps long : « Ce que j’ai envie de dire, aujourd’hui, c’est que nous pouvons être certains d’une seule chose : l’histoire ne continuera pas comme avant. » 

C’est toute notre conception du temps qui est en train de changer, affirme le philosophe. « Avec l’idée d’anthropocène et les dévastations qu’elle annonce, nous prenons conscience que le temps historique et le temps géologique ne sont pas séparés. Aux XIXe et XXe siècles, le climatique et le biologique faisaient partie de ce que les économistes appellent des « externalités ». Si nous voulons garder quelque chose de cette fusion de l’histoire et de la politique, il faut donc que celle-ci devienne une biopolitique et une cosmopolitique. »

Il met en garde les sociétés démocratiques : « L’un des traits de la démocratie, c’est la conscience que toute stratégie de protection collective, qu’il s’agisse de bouclage des frontières, de confinement, de traçage des « populations à risque », n’est pas inoffensive. La façon dont une société se veut « en guerre », même contre un virus, met en jeu la démocratie. »

Enfin, il réfléchit à la place de l’Etat aujourd’hui : 

Plus la crise avance, plus je me dis que cette question de l’Etat est centrale. Il faut la remettre en chantier à la lumière des expériences que nous sommes en train de vivre. Nulle part au monde l’économie capitaliste ne peut se priver d’une intervention étatique : financière, répressive, régulatrice, réparatrice, adaptatrice. 

Mais ajoute-t-il, « l’Etat qui revient en ce moment, c’est l’Etat budgétaire et monétaire et c’est l’Etat « patron » des services publics, en même temps que garant de leur ajustement à la demande sociale. Il est dirigiste, paternaliste, potentiellement autoritaire, éventuellement discriminatoire. Mais la notion de service public ne peut se laisser enfermer dans ces logiques verticales, et le pourra de moins en moins. »

LE RETOUR DE L’ETAT ?

Une réflexion sur le pouvoir de l’Etat que prolonge Aurélie Filippetti sur la plateforme Le Grand continent. Reprenant l’expression de l’écrivain Michaël Ferrier sur Fukushima, l’ancienne ministre affirme : « Il n’y aura pas de monde d’après, il n’y a qu’un monde d’avec. Avec le Covid-19 qui ne disparaîtra pas d’un coup de baguette magique mais contre lequel il faudra continuer de se prémunir par des outils de santé publique efficient. Avec la récession économique due à l’interruption presque totale de nos économies. Et avec les souffrances intimes qui découlent de cette tragédie humaine. »À ÉCOUTER AUSSIRéécouter « Penser avec Fukushima »2 MINDEUX MINUTES PAPILLON »Penser avec Fukushima »

Elle nous invite à nous demander ce qui, dans les politiques publiques, a rendu possible ce que nous traversons, et s’en prend aux politiques néolibérales mises en places depuis quarante ans, avant de critiquer le ton martial du gouvernement actuel. 

Parler de guerre revient à couper la possibilité du débat démocratique sur les moyens à mettre en oeuvre. Mais ce n’est pas une situation de guerre que nous vivons. Le virus n’est pas un ennemi mais un organisme contre lequel nous pouvons agir par les moyens de la science et par de bonnes politiques publiques. Si nous en sommes aujourd’hui réduits pour survivre à nous priver de toute la dimension sociale de notre existence, c’est en dernier recours parce que nous manquons de matériel et de moyens, que nous avons perdu la souveraineté industrielle qui nous aurait permis de les fabriquer nous-mêmes. Ce faisant, par le confinement, nous sommes amenés à nous nier en tant que société, parce que nous sommes incapables de nous protéger nous-mêmes. Et au lieu de lancer une économie de guerre, nous la mettons à l’arrêt.

Par conséquent, la crise doit être une occasion d’apprendre de nos erreurs et de redonner toute sa place à l’État social, en France comme en Europe. « La pandémie nous montre comme jamais à quel point nous avons besoin d’une puissance publique qui prévienne, anticipe, régule, prévoie, et en un mot, qui définisse ce qui est bon pour la société et comment faire pour y parvenir. »

Cette vigueur du politique retrouvée, c’est aussi le thème du passionnant entretien accordé à Libération par le philosophe et sociologue allemand Harmut Rosa qui parle de « rupture historique ».

Aucune guerre n’avait pas réussi à stopper le monde aussi rapidement, massivement et brutalement, déclare le théoricien de l’accélération. Et, plus extraordinaire encore, « ce n’est pas le virus qui a fait tomber les avions et fermé nos écoles, cinémas et universités, et même stoppé les championnats de football. C’est une décision politique. La décélération spectaculaire à laquelle nous assistons est le résultat d’une action politique qui semblait pourtant si impuissante face à la crise climatique, aux marchés financiers ou à l’augmentation permanente des inégalités sociales. Tout à coup, nous réalisons qu’une action politique efficace est possible ! »

A quoi assistons-nous avec ce ralentissement général du monde ? Harmut Rosa utilise une métaphore originale mais très efficace. 

C’est comme avec un vélo : un vélo ne peut rester stable sur la route que tant qu’il se déplace. En fait, plus il se déplace rapidement, plus il est stable. Cependant, si vous arrêtez le vélo et ne le supportez pas artificiellement de l’extérieur, il tombe, simplement. C’est la situation dans laquelle nous nous trouvons en ce moment : nos institutions ne fonctionnent plus, et ça n’a rien d’une situation souhaitable.

Si le ralentissement soudain provoqué par le Covid-19 a des conséquences tragiques, nous dit-il, c’est aussi un moment où l’avenir est ouvert. « Avant le virus, il semblait que nous ne pouvions rien faire contre la logique de l’accélération, le dynamisme des marchés et la puissance des grandes entreprises. Les acteurs politiques et la démocratie semblaient impuissants. […] Nous venons de réaliser que nous pouvions réellement agir politiquement : nous avons le pouvoir d’arrêter les roues – et c’est un premier pas vers un autre chemin, vers l’adoption d’un nouveau paradigme. » 

Voilà en quoi, aussi dure soit l’épreuve aujourd’hui, même si la décélération n’est pas pour tout le monde, même si « nous ne vivons pas l’utopie de la décélération », le philosophe nous enjoint à « réinventer collectivement la modernité ». « Ce sont précisément ces rares moments historiques où l’avenir est ouvert, où nos délibérations et nos actions peuvent faire la différence : aucun modèle économique ou sociologique, aucune science future ne peut désormais prédire comment nous allons continuer, si nous allons retourner dans les anciennes voies ou trouver de nouvelles idées et solutions. Ce n’est pas une question de connaissance, mais d’action politique. »

Cependant, le pouvoir du gouvernement sur nos vies et sur nos libertés n’est pas sans poser des questions. Aujourd’hui, dans les pages Vox du Figaro, c’est l’essayiste et historien Maxime Tandonnet qui s’interroge sur la légitimité du confinement. « Dans quelle mesure le confinement général de la population au minimum pour deux mois est-il compatible avec les principes de nécessité et de proportionnalité qui peuvent seuls autoriser un gouvernement démocratique à mettre entre parenthèses la liberté d’aller et venir, c’est-à-dire une liberté qui est la mère de toutes les libertés ? »

Liberté qui selon Maxime Tandonnet nous amène à nous questionner sur celle de la responsabilité : « La tentation sera grande d’accuser les fonctionnaires. Si ces derniers ont commis des fautes en n’appliquant pas les règles ou les consignes, leur responsabilité est engagée. Mais si la catastrophe est venue d’un manque d’anticipation ou de réactivité, la responsabilité incombe alors aux dirigeants politiques concernés, dont la mission intrinsèque est de prévoir et d’effectuer les bons choix. »

Face à ce qu’il nomme « un vaste consentement populaire au sacrifice temporaire de la liberté », il estime que « l’opinion est un grand fauve dont la docilité et la résignation apparentes peuvent basculer, sous l’effet de la douleur ou de la colère, le temps d’un éclair, en foucade imprévisible. »

ET L’EUROPE DANS TOUT ÇA ?

Même si l’on assiste au grand retour de l’Etat-nation, dans The New Statesman, l’ancien Premier ministre du Royaume Uni Gordon Brown insiste quant à lui sur la nécessité de coordonner les efforts à l’échelle mondiale. Après avoir reconnu que cette crise soulève des questions sur la mondialisation et qu’elle invite à repenser notre modèle, il souligne qu’elle intervient en plein retour du protectionnisme, et que la coopération internationale est cruciale. « Si on ne peut pas se mettre d’accord sur le multilatéralisme sanitaire, alors sur quelle sorte de multilatéralisme peut-on s’accorder ? »

Nécessaire pour penser l’après-crise, la coopération internationale l’est notamment sur le plan économique. D’où un appel à toutes les bonnes volontés : 

Dans les prochaines semaines et les prochains mois, nous allons devoir parler du rétablissement de la croissance. Nous devrons être capable de soutenir l’économie. Nous devrons être capable de remettre les gens au travail. Mais nous aurons besoin de demande si nous voulons que les gens retrouvent du travail et que la croissance reprenne. Nous aurons donc besoin de stimulation monétaire et fiscale, et pour cela, les pays devront travailler ensemble. Même les Etats-Unis n’auront pas le pouvoir de ressusciter leur économie sans coopérer avec les autres pays. Au lieu de revenir en arrière, il est donc essentiel de se demander : quels problèmes peuvent seulement être réglés à une échelle globale, dont on ne peut pas trouver des solutions à une échelle nationale ? Trouvons un moyen de coordonner nos actions.

« Ne cherchez plus le penseur de l’après-Covid-19. Nous l’avons trouvé. Il s’appelle Luigi Zingales et c’est l’un des économistes les plus écoutés de la planète. Pour cet Italien, professeur à l’université de Chicago, le monde d’après devra revenir aux origines de ce qu’est vraiment le capitalisme en en corrigeant ses insoutenables déviances. » Voilà les premières lignes de l’article que l’économiste Mathieu Laine consacre à Luigi Zingales dans Le Point. « L’enseignement de Zingales est essentiel : évitons de sauter à pieds joints « dans ce qui n’a jamais marché » et s’est toujours soldé dans la pauvreté et les larmes. Hayek et l’histoire l’ont admirablement démontré. Le socialisme, l’autoritarisme et l’étatisme, tout ce qui semble collectivement nous tenter, sont des routes de servitude. Pour autant, « nous ne pourrons tout reprendre comme avant » et Zingales, ce penseur du retour au « capitalisme émancipateur », ce défenseur « de la liberté et du mérite comme socles de la civilisation » doit nous inspirer. »

Critique de Donald Trump qu’il irait jusqu’à comparer à Berlusconi, l’économiste italien porte un regard critique sur la gestion de la crise du Covid 19 des deux côtés de l’Atlantique : « Zingales regrette que « l’Europe, et pas seulement la BCE, ne s’investisse considérablement plus pour faire jaillir, enfin, un sentiment viscéral de citoyenneté européenne chez ses habitants ». Quant au plan de sauvetage américain, il l’estime « dangereusement capturé par les lobbys au bénéfice des groupes proches du pouvoir qui ne sont pas les plus touchés par la crise. »

L’Europe, tiens, parlons-en. Alors que les dirigeants européens sont de nouveau réunis aujourd’hui pour chercher des solutions économiques à la récession, l’ancien président Valéry Giscard d’Estaing signe avec une vingtaine de personnalités européennes une tribune publiée simultanément dans une quinzaine de médias européens dont La Repubblica, Die Welt ou Le Soir ou en France L’Opinion.

Face à cette crise mondiale, leur texte pose la question de l’Europe de demain, de ses compétences et de son rôle à venir : 

Le paradoxe d’aujourd’hui est que nous savons que nous avons besoin d’une Union européenne plus forte et plus résistante, mais que les crises de la dernière décennie ont provoqué des réactions nationalistes qui compliquent des efforts supplémentaires vers de vraies solutions. Nous sommes conscients qu’une partie de la confiance des citoyens européens a été ébranlée, ces dernières années, et nous espérons que l’esprit de coopération et d’unité saura prévaloir.

Tandis que Yanis Varoufakis explique que ce n’est pas de solidarité que l’Europe a besoin dans une tribune publiée sur la plateforme Project Syndicate, où il dit que le blocage autour des « eurobonds » repose sur un problème de vocabulaire (on devrait parler de « rationalité »), Valéry Giscard d’Estaing en appelle lui à la solidarité des citoyens : « Un Conseil européen vital se tient ce jeudi. Le temps n’est plus aux hésitations ou aux réticences anciennes. Que les dirigeants européens fassent preuve de courage et parlent d’une même voix pour apporter toute l’aide nécessaire aux pays les plus cruellement touchés par le coronavirus ! »

Dans un contexte géopolitique fait de tensions, l’Europe doit se positionner : « Dans un monde qui retombe dans la tentation des luttes de pouvoir, à Pékin, Washington, Moscou, Delhi et Ankara, nous, Européens, devons défendre les valeurs qui fondent notre Union, à savoir la dignité de l’être humain, la liberté, la démocratie, l’État de droit et la paix. Cela est unique au monde. Ce n’est qu’en donnant à l’Europe une dimension politique à part entière que nous pourrons construire la société de demain et empêcher le monde de retomber dans les tragiques erreurs du passé. »

  • POUR ALLER PLUS LOIN :

On lira par ailleurs avec intérêt Le 1 sur les frontières dans lequel on trouve notamment un entretien avec le géographe Michel Foucher et un article du sociologue François Dubet. On prendra du temps pour comprendre ce qui se passe au Japon grâce à l’écrivain Akira Mizubayashi dans L’Obs. On s’arrêtera sur les analyses de ceux qui nous montrent, chiffres à l’appui, combien le virus touche en priorité certaines populations déjà fragiles. C’est le cas aux Etats-Unis, comme le décrit Romain Huret dans Libération, c’est le cas en France, où, « loin d’égaliser les chances devant la mort, l’épidémie de Covid-19 va probablement creuser les inégalités sociales de mortalité » nous dit Olivier Galland dans Telos. On étudiera avec attention les propositions de George Soros publiée sur la plateforme Project Syndicate, traduite en français sur le site de l’Echo et les craintes en matière de surveillance numérique de l’économiste Jean Tirole dans L’Obs, sur lesquelles nous reviendrons (peut-être) demain… 3

Caroline Broué, Stéphanie Villeneuve et Hélaine Lefrançois

2 réponses »

  1. remarquable publication , pluralité de pensées et d’analyses, Merci METAHODOS pour cette publication si essentielle en cette période de nécessaire créativités institutionnelles,

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  2. Un lecteur nous invite à publier ce texte pour completer l’article ci dessus

    Pierre-Henri Tavoillot : « Les démocraties deviennent plus faciles à gouverner en temps de crise »

    07/04/2020 

    Par Pierre Neveux

    Entretien |Nos dirigeants tracent la route dans la solitude du pouvoir, constate le philosophe Pierre-Henri Tavoillot. Mais à terme, ils devront rendre des comptes. C’est la règle de la démocratie.

    Le Parthénon sous l’orage en 2006• Crédits :Aris Messinis – AFP

    L’an dernier, Pierre-Henri Tavoillot réfléchissait à l’art de gouverner et d’être gouverné dans son essai Comment gouverner un peuple-roi ? (Ed. Odile Jacob. Prix du livre politique des députés 2019). Ce questionnement prend un relief particulier aujourd’hui avec la crise sanitaire liée à la pandémie de coronavirus. L’état protecteur joue son rôle, dit-il, mais les lendemains pourraient être difficiles. 

    Pierre-Henri Tavoillot est philosophe, président du collège de philosophie. Maître de conférences à Sorbonne Université et à Sciences Po.

    Cette crise souligne un peu plus la fracture entre les Français et l’exécutif. 63% des personnes interrogées pensent que le pouvoir en place cache des choses. 55% expliquent ne pas faire confiance au gouvernement pour limiter les effets de la pandémie (sondage Opinion Way du 30 mars 2020). Pourquoi ne faisons-nous plus confiance en ceux qui incarnent l’Etat protecteur ?

    Il faut prendre ces chiffres avec mesure. L’idée d’une défiance, c’est aussi le fait que l’on attend beaucoup de l’exécutif. Les choses sont en fait ambivalentes. A la fois, la critique révèle que l’on exigerait d’être mieux gouverné, que l’information devrait être davantage transparente. Mais d’un autre côté, tous les regards sont focalisés sur cet exécutif. D’une certaine façon, puisque l’on attend tout d’eux, ils ne peuvent que décevoir.

    Il y a une structure très binaire dans nos démocraties contemporaines. Notamment en France où le rôle de l’Etat est tout à fait central. Si nous attendons tout de l’état, on est inévitablement déçu du fait qu’il ne réponde pas à nos attentes individuelles et particulières. C’est spécifique au monde Français et à la démocratie Française. On a là un reste de monarchie qui est le trait caractéristique de la démocratie française.

    Cette crise ne risque-t-elle pas de creuser un peu plus le fossé entre « la France des premiers de cordée » et la « France d’en bas » ?

    Je serais un peu plus nuancé. Il est évidemment trop tôt pour faire le bilan complet de cette situation. Mais nous avons deux forces en présence. 

    Nous avons, d’un côté, la révélation directe de ce que Jérôme Fourquet appelle « l’archipellisation » de la France, c’est-à-dire le fait que notre pays tend à se fragmenter en différents univers. Il y a toujours les classes sociales entre les élites et la France d’en bas, des clivages entre les territoires, non seulement entre les centres villes et les banlieues, mais aussi entre les métropoles et ce que l’on appelle la France périphérique. Toute cette tendance était déjà présente. On avait bien identifié le problème avec la crise des « gilets jaunes ». D’une certaine façon, on voit ces séparations, ces séparatismes, apparaître au grand jour. C’est une des dimensions de la réalité. 

    L’autre dimension, qu’il ne faut pas négliger, ce sont aussi des tendances à la réunification. Pour le moment, c’est très symbolique. La plupart des élites, celles qui télétravaillent chez elles, ont une sorte de gratitude qui devient palpable à l’égard de ceux qui sont au front. Il y a un sentiment de reconnaissance, une prise de conscience que nous sommes une Nation. Une Nation a besoin de tout le monde pour vivre ensemble. Les deux tendances sont présentes, à la fois « l’archipellisation » et la conscience de l’unité.

    « Gouverner, c’est prévoir » disait Adolphe Thiers. Cette antienne est aujourd’hui rappelée par certains médecins qui pointent ainsi le manque d’anticipation du pouvoir exécutif. Cela concoure-t-il au discrédit de la parole publique ?

    Pas totalement. Il y a des médecins qui disent : on vous l’avait bien dit, tout cela était largement prévisible. Mais n’oublions pas qu’il y a eu aussi des médecins et des autorités médicales qui ont dit, il n’y a pas si longtemps, que tout cela n’était pas très grave, que c’était une grosse grippe, un gros rhume. Des experts ont également contribué à limiter la puissance d’anticipation que l’on pouvait avoir. Et si l’on se remémore l’état d’esprit dans lequel nous étions il y a deux semaines ou un mois, il y avait, certes, une part d’inquiétude qui commençait à poindre, mais nous avions encore le sentiment d’avoir anticiper et de maîtriser la situation. Les autorités médicales, les experts sont extrêmement partagés. On a aujourd’hui un retour d’expertise. On écoute davantage les scientifiques. Mais n’oublions pas que les scientifiques eux-mêmes sont parfois très partagés, divisés et aussi très péremptoires.

    Sommes-nous entrés dans une société systématique du reproche ?

    Oui, c’est clair. Les choses ont été démultipliées par les réseaux sociaux. Si l’on prend un peu de recul, il y a cinquante ans, le nombre de paroles qui portaient dans notre espace public, le nombre d’éditorialistes était limité. Il y avait 30, 40 ou 50 personnes dont la parole portait. Aujourd’hui, nous sommes tous des éditoriaux par la grâce des réseaux sociaux. De la même manière, il y a cinquante ans, le nombre de décisionnaires susceptibles d’influer au niveau du monde était relativement modéré. Il y avait des chefs d’Etats et quelques rares grandes entreprises. Aujourd’hui, le nombre des décisionnaires qui peuvent changer le destin de la planète est beaucoup plus important. De ce point de vue-là, la parole et le pouvoir se sont démultipliés, se sont fragmentés. 

    Pour nous autres citoyens qui sommes largement impuissants par rapport à cette situation, le seul pouvoir qui nous reste, c’est le reproche, c’est l’indignation, c’est la critique. Parce que, ce faisant, nous avons l’impression de retrouver une petite marge de manœuvre. La tentation de l’indignation, la tentation de l’action par l’indignation sont donc très fortes. Nous avons évidemment tous les droits de critiquer, d’émettre des reproches. C’est notre moyen d’exister. Veillons cependant à ce que ces pouvoirs individuels n’entravent pas le pouvoir collectif de décider.

    Dans votre traité politique, vous constatez que l’exercice d’un pouvoir démocratique devient impossible à l’heure de la mondialisation et de la médiatisation. Est-ce d’autant plus vrai en temps de crise ?

    Justement pas. Je crois que les démocraties sont extrêmement difficiles à gouverner par temps calme. Elles deviennent plus faciles à gouverner en temps de crise. Les choses deviennent plus simples. La résilience des démocraties dans les périodes de crise est peut-être supérieure à ce qu’elles peuvent exercer pendant les périodes de temps calme. Dans les périodes de temps calme, tout le monde s’indigne, critique, dénonce. Tout le monde a son avis sur tout. Les majorités (d’opinion) seront extrêmement diluées… En regardant la situation aujourd’hui, certes, tout le monde râle, tout le monde se place dans la position du Premier ministre et croit pouvoir l’être aujourd’hui, mais il y a néanmoins un but commun qui réunit l’ensemble de la Nation. Cet adversaire commun n’est pas un ennemi humain mais un virus. Cela unit la réflexion et fait sens commun, non seulement au sein de la Nation, mais au sein de l’Europe et du monde tout entier. Il y a là quelque chose de commun. Ce commun, d’une certaine façon, est un élément qui permet d’orienter la politique de manière beaucoup plus claire que dans les situations de temps calme.
     

    Face à une crise aussi incertaine dans sa conduite au jour le jour, le politique doit prendre des décisions qui, de toute façon, seront critiquées. Quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, le chef est-il seul face au destin ?

    (Quoiqu’il arrive), le chef reste seul face au destin. Mais cette dimension de décision qui est très difficile dans les situations de temps calme, parce que la décision est critiquée avant même qu’elle soit prise, devient plus aisément possible dans les périodes de crise. Quand on entend ceux qui dénoncent les dérives autoritaires de nos démocraties contemporaines, il faut garder en tête qu’en temps de crise, nous avons besoin d’une direction claire et de décisions qui soient prises. Sont-elles bonnes, sont-elles mauvaises ? Le problème ne se pose pas sur le moment. Il se posera après coup. Nos dirigeants auront des comptes à rendre. C’est ce qui caractérise la démocratie. On peut donner les pleins pouvoirs à un dirigeant pendant un temps limité, pourvu que ce dirigeant ait des comptes à rendre à l’avenir. C’est le critère de démarcation entre les démocraties qui ont besoin de décisions autoritaires à un moment donné, et des régimes qui ne le sont pas comme la Chine. De ce point de vue-là, je vois avec un peu d’inquiétude qu’en Hongrie, régime qui tend vers l’illibéralisme, Viktor Orbán a fait voter les pleins pouvoirs. En soit, ce n’est pas scandaleux. Ce qui est beaucoup plus dangereux, et là on sort de la démocratie, c’est que ces pleins pouvoirs sont votés pour une durée indéterminée. La logique des pleins pouvoirs en démocratie libérale est qu’on les vote pour un temps limité. Après ce temps limité, le Parlement reprend la main pour examiner s’il est légitime de poursuivre ou non cet octroi des pleins pouvoirs. C’est un critère décisif. 

    En démocratie, on ne sait pas trop comment demander des comptes. La seule manière que l’on connaisse, c’est la réélection ou pas. Cette reddition des comptes est un trou noir actuel dans nos démocraties contemporaines. On peut donner les pleins pouvoirs au Premier ministre, au Président, mais il faut savoir comment il pourra rendre des comptes dans l’avenir, dans le cadre de quel type de commission d’enquête mise en place et à travers quelle procédure. Il est très important qu’un responsable politique engage précisément sa responsabilité.

    N’est-il pas trop tôt pour évoquer l’après. Et quel pourrait être cet après ?

    C’est au contraire le moment d’y réfléchir très sérieusement. Il est impératif de faire ce travail en ce moment. L’immédiat, c’est la sortie du confinement, dont il faut bien mesurer qu’il va être extrêmement problématique. Va-t-on en sortir brutalement ou de manière progressive ? Cela va créer des tensions. Nous avons pris des habitudes. Le confinement est assez simple. On est soumis à une règle qui s’impose à nous et on doit s’y soumettre. On ne se pose pas de question, même si c’est très compliqué à vivre au quotidien. La sortie du confinement, c’est le retour de la complexité. Les problèmes vont apparaître de façon massive, colossale, pour tout le monde. Cette situation de l’immédiate sortie du confinement, il faut vraiment l’anticiper. 

    Il faut aussi anticiper un deuxième point : tout de suite après le confinement, nous aurons une énorme crise économique avec certains secteurs totalement dévastés. A ce moment-là, le rôle de l’Etat, son soutien, sera absolument décisif. Le rôle de l’Europe sera probablement aussi important sur le plan économique, même si la solidarité européenne n’a pas été la chose la plus spectaculaire jusqu’ici. 

    Troisième élément, il nous faut penser le monde de demain. Quelles conséquences pourra-t-on tirer de cette période, de cette crise, de cette pandémie pour envisager un avenir non pas dramatique mais un peu plus serein ? Quelles promesses après ce confinement ? 

    Dans ses dernières interventions, le chef de l’Etat appelle à retrouver la souveraineté nationale pour des biens de première nécessité, comme les médicaments par exemple. Quid de la souveraineté européenne ?

    C’est une vraie difficulté. Cette souveraineté européenne est assez inexistante sur le plan sanitaire. Ce qui n’est pas, en soi, absolument anormal, puisque le sanitaire n’est pas l’une des grandes missions de l’Europe. On aurait quand même pu souhaiter davantage de collectif dès lors qu’un pays comme l’Italie était touché. La solidarité ne s’est pas exprimée. Or sans solidarité, l’Europe n’existe pas. L’Europe n’a pas de souveraineté. L’idée même de souveraineté européenne, sans cette solidarité de base, n’a pas de sens. De ce point de vue-là, c’est une vraie difficulté. L’avenir dira si le constat et les conséquences à tirer de cette situation engagent à repenser ou à accroître la souveraineté européenne. On peut le souhaiter. Mais à cet égard, on peut aussi être pessimiste. 

    Écouter

    Écouter Pierre-Henri Tavoillot : « L’exercice du pouvoir est nécessairement solitaire. Et il se paye, au bout du compte, par la reddition de comptes. Le pouvoir en place va devoir rendre des comptes »

    1 MIN

    Pierre-Henri Tavoillot : « L’exercice du pouvoir est nécessairement solitaire. Et il se paye, au bout du compte, par la reddition de comptes. Le pouvoir en place va devoir rendre des comptes »

    Dans ses Mémoires de guerre, Charles de Gaulle écrit « toujours, le chef est seul en face du mauvais destin ». Est-ce la situation de tous les gouvernants de la planète aujourd’hui ?

    Je ne veux pas faire de leçon de morale. Il me semble que le citoyen aujourd’hui, face à cette solitude des dirigeants, doit se poser la question : « A sa place, qu’est-ce que je ferais ? ». C’est la question que se posait Raymond Aron comme ligne conductrice de sa réflexion politique. Je pense que cette solitude-là est la caractéristique du décisionnaire. Clémenceau disait : « Pour bien décider, il faut être un nombre impair. Et trois, c’est déjà trop ». Une décision, c’est donc une personne individuelle, c’est donc la solitude. Cette solitude se paie de la reddition de comptes. Après les décisions, il faut rendre des comptes. Il y a une dimension tragique dans cette affaire. On peut envisager de très bonnes décisions sur le papier qui se révèlent exécrables dans la réalité. Un des éléments de cette situation contemporaine est que nous retrouvons le sens du tragique. Le sens du tragique est le fait de considérer qu’en politique le choix n’est jamais entre une bonne et une mauvaise décision, mais entre la mauvaise et la pire. S’il n’y avait pas ce choix, il n’y aurait pas besoin de politique. 

    Si tout le monde voyait la bonne décision, il n’y aurait pas besoin de politique. Nous retrouvons donc ce sens du tragique qui est le cœur de la politique. De ce point de vue-là, c’est aussi une belle leçon pour la démocratie.

    Pierre Neveux

    BIBLIOGRAPHIE

    Comment gouverner un peuple roi ? : Traité nouveau d’art politiquePierre-Henri TavoillotOdile Jacob, 2019

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