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La France, les femmes et le pouvoir

PRESENTATION

La place faite aux femmes dans l’espace politique français

Il s’agit d’un sujet majeur en démocratie. Un retour vers l’histoire éclaire l’actualité.

C’est dans les années 1990 qu’Éliane Viennot a commencé son enquête sur la place que fait la France aux femmes dans les sphères du pouvoir.

Elle en présente aujourd’hui le quatrième volume, consacré aux années 1804-1860 : L’Âge d’or de l’ordre masculin (CNRS Éditions).

L’âge d’or de l’ordre masculin

Dans ce nouveau tome de son histoire politique de la place des femmes en France, l’historienne montre la « rage masculiniste » à l’œuvre du Premier au Second Empire.

Les femmes s’étaient ménagé au XIXe siècle une place dans les lettres, en particulier au sein du roman, où elles étaient présentes à plus de 40 % dans les premiers temps, à un moment où le genre était encore considéré comme un passe-temps populaire.

Aurore Dudevant

Il est vrai qu’à partir des années 1830, lorsque Hugo, Balzac ou Stendhal s’imposèrent, la guerre contre les « bas-bleus » fit rage. La proportion de romancières avait déjà drastiquement chuté quand Aurore Dudevant publia son premier roman, Indiana (1832), sous un pseudonyme masculin : George Sand.

Si l’égalité était loin d’être acquise au lendemain de la Révolution, le XIXe siècle nous paraît néanmoins avoir préparé la lente révolution féministe du siècle suivant. N’est-il pas celui du progrès social, de la lutte pour le suffrage universel et de toutes les utopies politiques ? On pourrait penser que, en dépit des préjugés en vigueur, la marche vers la libération était enclenchée. L’Age d’or de l’ordre masculin, d’Eliane Viennot, prend le contre-pied de cette approche irénique.

La femme est-elle soluble dans l' »Homme » ?

L’historienne Eliane Viennot donne, dans ses ouvrages, un florilège des définitions, à travers les âges, de la femme par rapport à l’homme : « La femme est un mâle imparfait » (Aristote) ; « Créature raisonnable faite de la main de Dieu pour tenir compagnie à l’homme » (Patru, membre de l’Académie française, dans son Dictionnaire françois au XVIIe siècle)…

Reste que, avant l’Académie française, aucun lexicologue ne songe à soutenir qu’ »homme » peut signifier « les deux sexes ». Ce n’est qu’en 1694 qu’apparaît, parmi de nombreuses autres acceptions, cette définition de l’homme : « Animal raisonnable. En ce sens, il comprend toute l’espèce humaine, et se dit de tous les deux sexes. » Que « homme » désigne l’espèce humaine constitue une nouveauté radicale, explique Eliane Viennot, « qui force un trait jusqu’ici implicite dans la tendance des hommes à s’estimer ses représentants les plus réussis et les plus intéressants, les mieux servis par Dieu ou la nature.« 

L’article de Robert Kopp relatif à l’ouvrage d’Eliane Viennot nous a été proposé, nous le publions ici.

ARTICLE

La France, les femmes et le pouvoir

Robert Kopp JUIN 29, 2020 La Revue des Deux Mondes

« Son point de départ a été la découverte d’une enquête qui l’a révoltée : la patrie des droits de l’homme figurait au 62e rang de pays du monde pour la féminisation de ses instances dirigeantes. Elle a donc décidé d’étudier cette exception française, d’autant que ce mauvais classement contrastait singulièrement avec l’expérience qu’elle avait acquise comme historienne du Moyen Âge et du XVIe siècle.

« La période révolutionnaire, malgré quelques tentatives d’étendre le régime de l’égalité aux deux sexes, n’a que cimenté leur inégalité, et l’on sait que le Code Napoléon a fait des femmes des mineures à vie »

En effet, la relégation des femmes dans la sphère privée est relativement récente : la fameuse « loi salique » qui écarte les femmes du trône est une « invention » de l’époque d’Henri IV et ce sont les philosophes des Lumières qui ont théorisé la différence des sexes et fait des femmes « le sexe qui devrait obéir » (Rousseau, Discours sur l’inégalité).

La période révolutionnaire, malgré quelques tentatives d’étendre le régime de l’égalité aux deux sexes, n’a que cimenté leur inégalité et l’on sait que le Code Napoléon, de 1804, a fait des femmes des mineures à vie. Et la modernité fut masculine, tel est le titre du troisième volume de l’enquête d’Éliane Viennot, qui couvre les années 1789-1804, celles qui voient se mettre en place le dispositif qui reste en vigueur pratiquement sans changement deux générations durant, du Premier Empire jusqu’au milieu du Second.

« Les figures de proue de l’émancipation, comme Marie d’Agoult ou George Sand, estimaient que le temps de l’égalité n’était pas venu, et que si les hommes faisaient les lois, les femmes faisaient les mœurs »

Ni les Trois Glorieuses, ni la révolution de Février n’apporteront aux femmes l’égalité au nom de laquelle elles avaient été faites et le suffrage universel de la Deuxième République n’a bénéficié qu’aux « Français en âge viril », malgré quelques protestations. Celles-ci n’émanaient d’ailleurs pas de figures de proue de l’émancipation, comme Marie d’Agoult ou George Sand, qui estimaient que le temps de l’égalité n’était pas venu, qu’il valait mieux composer et que si les hommes faisaient les lois, les femmes faisaient les mœurs.

Souvent, le XIXe siècle est présenté comme celui de la lente mais néanmoins effective émancipation féminine, de Mme de Staël à Marceline Desbordes-Valmore et de la Comtesse d’Agoult à George Sand. Éliane Viennot prend le contre-pied de ce récit ; elle renverse la perspective pour s’intéresser non pas aux progrès de l’émancipation, mais aux freins qui ont ralenti, voire empêché cette marche vers l’égalité. À commencer par un appareil législatif puissant et commandant tous les domaines de la vie privée et les relations entre personnes, le fameux Code Napoléon, que la France a exporté dans presque toute l’Europe continentale.

Après le départ des troupes françaises, ce modèle masculiniste a généralement été conservé, élargissant ainsi son assise et rendant sa réforme plus aléatoire encore.

« Hommes politiques, représentants de l’église, anatomistes, médecins, sociologues, historiens, linguistes, tous se lancent dans la défense de cet ordre masculin qui cantonne le sexe dit faible dans la sphère privée »

La séparation des sphères du masculin et du féminin une fois inscrite dans la loi et la prééminence masculine actée, ces principes s’imposent aisément dans tous les domaines de la vie : religion, politique, éducation, sciences, lettres, arts.

Dans toutes les disciplines sont élaborés des discours d’accompagnement qui expliquent les différences de nature entre les deux sexes et justifient le bien-fondé de la domination masculine. Hommes politiques, représentants de l’église, anatomistes, médecins, sociologues, historiens, linguistes, tous se lancent dans la défense de cet ordre masculin qui cantonne le sexe dit « faible » dans la sphère privée, lui réservant les emplois les moins qualifiés, loin de toute visibilité.

« De l’apparition des premières scientifiques, des premières sportives, des premières exploratrices, le chemin sera encore long jusqu’à l’égalité politique »

Ces discours se font d’autant plus argumentés, plus fermes, voire violents que des contestations commencent à s’élever et qu’au fil des années, elles deviennent de plus en plus nombreuses. Mais l’émancipation ne se fait pas par voie directe, elle emprunte des détours, par la littérature, par des projets éducatifs, en utilisant des complicités masculines, car il en existe. Les choses commencent à bouger dans les années 1860. Ce sera le sujet du volume suivant.

Toutefois, de l’apparition des premières scientifiques, des premières sportives, des premières exploratrices, le chemin sera encore long jusqu’à l’égalité politique. Et tout au long de cette émancipation grandira la peur d’une résurgence de la guerre des sexes qui n’est pas prête de disparaître. »

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