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« Le nouveau chic décolonial : novlangue, indigénisme et tendances »

Cet article de la Revue des Deux Mondes nous est signalé dans le prolongement de notre publication sur la réécriture de l’histoire https://metahodos.fr/2020/07/06/reecrire-lhistoire-avec-en-exemple-cesaire-et-schoelcher/

ARTICLE

Le nouveau chic décolonial : novlangue, indigénisme et tendances

Par Valérie Toranian JUIL 6, 2020 

 
« Dans un article sur la mort d’Ennio Morricone, maestro génial, auteur de musiques de films culte, je lis qu’il commença sa carrière comme nègre musical. Malgré moi, je tique. Peut-on écrire nègre musical en 2020 ? On ne dit plus « tête de nègre » mais « meringue chocolatée ». L’auteur dans l’ombre qui travaille anonymement mais pas gratuitement est-il un nègre ? Les maisons d’édition continuent-elles à utiliser cette expression ? Je pense que non. La connotation colonialiste et esclavagiste est trop forte et c’est de l’appropriation d’un statut victimaire indue. Un blanc ne saurait être un nègre. Dois-je écrire : Un « blanc » ne saurait être un « nègre » ? J’écris blanc sans majuscule. J’opte pour la nouvelle écriture préconisée par le New York Times concernant les catégories de personnes : le quotidien référent de la gauche américaine écrit désormais black avec une majuscule (Black) mais white continuera à s’écrire avec une minuscule. Car « il y a moins le sentiment que « blanc » décrit une culture et une histoire partagées ».

« Surtout pas de critique à gauche, le moins de culture historique possible, un pseudo regard distancié qui fait le lit des mouvements néo-féministes, décoloniaux, indigénistes et racisés. Le gauchisme a toujours amené la droite dure au pouvoir mais ça, on s’en fout, ce n’est pas « tendance » de le dire. »

Dans les années 1920, nous apprend la rubrique fact checking (vérification de l’information) de Libé, le sociologue William Edward Burghardt Du Bois avait demandé aux médias de « capitaliser » le terme « Negro » plutôt que « negro », estimant que la minuscule était « un signe d’irrespect et de racisme ». En 1930, le New York Times avait adopté cette forme, estimant que c’était un « acte de reconnaissance et de respect pour ceux qui ont passé des générations en minuscule ». Martin Luther King utilisait Negroes mais Malcom X popularisa en 1964 l’expression Afro-Americans pour reconnecter la cause aux racines africaines. Depuis les années 2000, les études universitaires utilisent le terme African American jugé plus approprié. Mais attention beaucoup de Noirs américains rejettent cette expression car « c’est un manque de respect pour ceux qui sont vraiment africains, parlent la langue de leur pays d’origine, et ont migré vers les États-Unis de leur propre choix », explique l’universitaire Cécile Coquet (1). Ce qui n’est pas le cas des descendants d’esclaves. Pas faux. Le politiquement correct est un enfer pavé de bonnes intentions.

Foin de majuscules et de minuscules. C’est en majesté que Assa Traoré trône en couverture de M, le magazine du Monde dans son édition du 3 juillet. Un « modèle pour les femmes noires », souligne l’article qui tend complaisamment le micro à tous les proches radicaux de la jeune femme et aux historiens décoloniaux qui balayent d’un revers de main toutes les critiques sur l’idéologie identitariste et les zones d’ombre de la famille Traoré, les reléguant en arguments « de la droite et de l’extrême droite ». Critiquer les Traoré, c’est critiquer l’antiracisme. Leur nom est devenu intouchable. « Des soutiens de poids se sont fait l’écho de son combat », écrit Zineb Dryef : Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie, Aïssa Maïga, Adèle Haenel et Omar Sy, les rappeurs Kery James, Gradur, Mokobé, Leto ou encore Joey Starr et Abd al Malik, la chanteuse Camélia Jordana, les cinéastes Céline Sciamma et Rama Toulay, les politiques Olivier Besancenot, Christiane Taubira et Esther Benbassa… « Aucun soutien n’est négligé, précise la journaliste, bientôt elle doit rencontrer des influenceuses lifestyle »…

Il en va ainsi de la culture gauchiste dont Le Monde est le temple bienveillant : tout se vaut et tout se rejoint, tout est affaire de mode et de style, de moment, de tendance. L’ex-journal de référence est désormais celui de la révérence aux icônes identitaristes de l’époque. Surtout pas de critique à gauche, le moins de culture historique possible, un pseudo regard distancié qui fait le lit des mouvements néo-féministes, décoloniaux, indigénistes et racisés. Le gauchisme a toujours amené la droite dure au pouvoir mais ça, on s’en fout, ce n’est pas « tendance » de le dire.

« Pas de meilleur allié que le capital pour ses mouvements gauchistes et identitaristes qui ne cessent de le décrier tout en s’en servant comme il se sert d’eux… »

Certains s’indignent de l’empressement à faire patte blanche du « woke capitalism » ou capitalisme « éveillé » aux causes sociétales et communautaristes. Mais l’entreprise n’est pas la République. Elle a pour but de faire du commerce. Elle soigne sa clientèle et son image. Aujourd’hui une polémique sur les réseaux sociaux peut gravement nuire aux bénéfices. Retirer l’expression « blanchiment » des produits de beauté est un impératif catégorique fondé sur l’évolution de la société. Commercialiser ces mêmes produits dans les années quatre-vingt-dix, lorsque les Asiatiques, les Indiens, les Noirs en raffolaient, était l’impératif catégorique de l’époque. Un marché est un marché. Refuser de soutenir publicitairement les réseaux sociaux qui publient les messages de Trump au moment où l’Amérique s’indigne de son comportement dans l’affaire George Floyd, afin de ne pas heurter une clientèle noire, est une bonne décision marketing. Tout comme lancer des modes « pudiques » et des hijabs fashion lorsqu’un marché islamique s’est imposé. Les marques sont là pour accompagner le client. Pas de meilleur allié que le capital pour ses mouvements gauchistes et identitaristes qui ne cessent de le décrier tout en s’en servant comme il se sert d’eux…

Dans Alignez-vous !, l’excellent Régis Debray constate mi-amer mi-ironique l’avènement définitif de la culture américaine dont l’allégeance aux codes du combat antiraciste noir américain est l’une des dernières manifestations. Le succès de cette domination « se reconnaît à ceci qu’elle est intériorisée non comme une obligation mais comme une libération », écrit-il. Avec quel enthousiasme nos élites universitaires ont fait de nos campus des annexes de Harvard et de Stanford ! Le fin du fin consistant à « classer les individus d’après leur “race”, leur sexe, leur handicap physique ou leur provenance, une manie jusqu’ici réservée, dans nos provinces reculées, à l’extrême droite. Maurras a remplacé Jaurès. »

« Le privilège blanc est un concept qui rend suspect donc inaudible tout argument critique fondé sur l’universalisme occidental. »

La gauche n’est plus mobilisée elle est immobilisée. Tétanisée. Ayant peur de paraître raciste si elle questionne les termes idéologiques du combat antiraciste. Pourtant déplore Régis Debray, « le progressiste ne peut pas ne pas voir une fieffée régression dans le remplacement de la classe par l’ethnie, des arguments de raison par des cris du cœur […] et du militant par le pénitent ». La novlangue identitaire a triomphé. Le privilège blanc est un concept qui rend suspect donc inaudible tout argument critique fondé sur l’universalisme occidental. Nous sommes, sans jeu de mots, en pleines années noires idéologiques. Pour continuer d’exister à gauche, il faut se taire, laisser le populisme prospérer et accompagner joyeusement l’émergence des nouvelles icônes décoloniales chic et tendance. Top !3

1 Cécile Coquet est maîtresse de conférences en civilisation américaine à l’université de Versailles-Saint-Quentin.

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