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Réécrire l’histoire, avec en exemple Césaire et Schoelcher

BILLET

Sommes nous dans l’incapacité à nous projeter vers l’avenir tout en considérant le passé ?

Racisme et antiracisme, violences policières, déboulonnage des statues, mémoire historique, statistiques ethniques…: le débat sur ces sujets semble occuper l’actualité.

La France est engagée dans une mutation qui met en cause l’ intégration de son Vivre ensemble, de son État-nation et de son modèle démocratique et républicain. Ce processus de transformation n’est pas nouveau mais l’ articulation fonctionnelle entre ces éléments est de plus en plus difficile dans une société en mutation profonde.

Un mouvement des 50 dernières années, amplifié aujourd’hui

Le racisme est de plus en plus « différentialiste »: défini par le rejet de l’altérité, perçue comme une menace pour l’intégrité culturelle de la nation, alors qu’ au paravent il se caractérisait davantage par des logiques d’infériorisation facilitant l’exploitation de ses victimes. Le soutien éventuel d’acteurs politiques et d’intellectuels vient accentuer cette évolution.

Il en découle des revendications accentuées, par exemple, sur les demandes de statistiques ethniques (et de fait aussi religieuses et raciales), dont il était alors attendu qu’elles permettent de mieux cerner les discriminations.

La République peine à incarner les valeurs universelles – liberté, égalité, fraternité : le discours est devenu ici incantatoire. L’école publique a cessé d’alimenter l’idéal de l’égalité républicaine. La laïcité, valeur républicaine par excellence, est devenue l’objet de polémiques exacerbées par les affaires dites de « foulard ».

Ce phénomène est observable depuis une cinquantaine d' »années: la République et la nation se fragmentent. Et les débats actuels traduisent une amplification de ces phénomènes, qui ont fait l’objet de nombreuses recherches en sciences sociales et politiques, dès les années 80.

Les phénomènes récents

Ainsi apparaît un clivage qui serait central alors qu’il n’est peut etre secondaire et qui déboucherait sur une lutte violente entre trois camps, tous radicalisés. Manuel Valls Élisabeth Badinter, mais aussi par l’extrême droite y contribuent selon certains observateurs.

Les tenants d’une conception pure et dure de la République, tels les animateurs du mouvement « Printemps républicain » constituent le premier camp; le deuxième regroupe les partisans d’une version fermée et homogène de la Nation, voire de la race blanche, qu’inquiète ce que Renaud Camus a appelé « le grand remplacement ».;Vient enfin le troisième camp avec les « Indigènes de la République » et autres « décoloniaux » extrêmes, promoteurs d’un combat semblant tendre à la guerre des races.

Les échanges informés, démocratiques, ouverts sont devenus très difficiles

Cette présentation radicale des enjeux contemporains enflamme l’atmosphère. Alors qu’à la fin des années 80, Régis Debray – dont nous avons récemment publié un papier –  nous invitait élégamment à choisir entre être « républicain » et être « démocrate ». Cela laissait de la place à de véritables échanges alors que l’outrance actuelle des positionnements radicaux interdit le débat en rejetant des échanges informés, démocratiques, ouverts.

Exit l’Histoire comme récit national ?

Jusque dans les années 70, le ciment qui reliait la société, l’idée républicaine et la nation était fait aussi d’une conception de l’Histoire comme récit national porté par la République. L’ouvrage monumental « Les lieux de mémoire », paru sous la direction de Pierre Nora, est l’expression de cette époque.

Des « mémoires » ont contesté les conceptions républicaines et nationales , à propos de la colonisation, de la question juive, de la question régionale. Cela ne pouvait que mettre en cause l’État républicain ou la Nation , qui parfois laissent peu de visibilité aux minorités dans l’espace public.

Que l’on déboulonne les statues !

Les demandes actuelles que l’on déboulonne des statues ou que l’on débaptise des rues, des places ou des établissements scolaires poussent cette logique beaucoup plus loin. Elles aussi mettent en cause le récit national et républicain, et, au-delà, le récit qui s’intéresse à la longue phase monarchique de la construction de l’ État.

Une statue, un nom propre affecté à un lieu, une école, une place, en effet, ne sont pas en eux-mêmes le fruit de l’histoire, c’est à dire de la recherche historique. Cela résulte du choix d’une collectivité, nationale, locale, ou d’une institution. Il ne résulte que rarement d’une demande portée par un groupe identifiable.

Rendre hommage, reconnaitre

En fait, il s’est plutôt généralement agi, dans un passé plus ou moins éloigné, de rendre hommage à une personnalité, de mettre en valeur son apport, de rappeler son existence. Peut-être le mieux est-il de parler ici de reconnaissance.

Cette demande de déboulonner une statue ou qu’on débaptise un lieu illustre la décomposition du cadre en fonction sous la Troisième République et les Trente Glorieuses. Ce cadre intégrait la société, la Nation et la République, avec pour ciment l’Histoire.

Des raidissements en tous genres, républicanistes, nationalistes, racialisés et racialisants se multiplient et menacent notre vie démocratique et notre vivre ensemble. . Le débat , sous des apparences historiques est en fait politique. Il n’est pas porté par des historiens.

La mémoire devient un enjeu politique

Le rôle de la mémoire n’est plus le même: elle était essentiellement une « force venue d’en bas », portée par les descendants de groupes minoritaires dont les souffrances historiques étaient passées sous silence, niées, oubliées ou minimisées.

Elle visait à interpeller le pouvoir, en même temps que l’Histoire. Désormais, la mémoire est devenue un enjeu politique, un élément dont tout un chacun use dans le jeu des pouvoirs et des oppositions.

Pour les historiens, la mémoire est désormais est instrumentalisée de manière politicienne. Des la stratégies d’acteurs qui veulent flatter tel ou tel secteur de l’opinion, ou se positionner sur le passé, se développent, loin de la « vérité historique ».

Cela contribue à crisper une vie démocratique déjà affaiblie dans ses domaines traditionnels de l’action publique

Ces débats interrogent, voire déstructurent, le modèle national et républicain et affaiblissent la portée de l’Histoire, à la fois comme récit national et d’État.

Le débat actuel sur les violences policières contribue lui aussi à l’accentuation de la déstructuration du modèle classique. Nous ne l’aborderons pas davantage ici, et nous y reviendrons vraisemblablement dan un futur papier.

Le risque majeur pour la démocratie

Dénaturer le débat et affirmer avec violence qu’il faut choisir entre le chaos et l’autoritarisme préparent le terrain de l’un, ou de l’autre. L’urgence est d’enrichir le débat démocratique et de la vivifier.

La statue de Schoelcher renversée à Fort-de France

Pierre RIDEAU nous propose contribution avec comme point de départ la statue de Schoelcher renversée à Fort-de France.


« Mon fil rouge, indique t il, est d’éviter de sur-réagir à des images certes violentes/fortes  et de préférer  tenter de comprendre une situation .Je fais appel à deux grands  » anciens »  ô combien présents (pour moi) Deleuze et Castoriadis mais surtout à la formidable personnalité d’Aimé Césaire pour donner des éléments de compréhension de ce qui se joue avec cet acte »


« Face à la tentation de réécrire l’histoire, il y a au fond la tentation de la figer. Or, elle s’écrit, se réécrit tous les jours, ne serait-ce que par les travaux des historiens. Mais si ceux-ci donnent des éléments factuels, il entre dans notre perception de ces faits des grilles de lecture variées selon nos histoires, origines, parcours….Alors il faudrait considérer que ces grilles de lecture comportent des écarts qui peuvent se réduire par l’échange plutôt que des différences qui isoleraient chacun au milieu de ses seuls semblables. »


ARTICLE

Réécrire l’histoire: Césaire et Schoelcher

La statue de Schoelcher renversée à Fort-de -France, ce ne serait que l’image de Martiniquais contre un Français de métropole ? D’ hommes Noirs contre la représentation d’un homme Blanc ?

Ou… ? Ou… ?

Il est vital, de résister de toutes forces à la tentation de ces images réductrices donc trompeuses.

Deleuze parlait de « gros concepts », « aussi gros que des dents creuses », qui permettent « des dualismes sommaires », « des mélanges grotesques ». Il ajoutait « plus le contenu de pensée est faible, plus le penseur prend d’importance ».

On pourrait alors s’inspirer de Castoriadis quand il proposait de refuser la conformité, la banalité, la stérilité. De mettre de la distance entre soi et ce qui est donné afin , disait-il dans une expression saisissante « de conquérir son point de vue ».

Et pour cela, remonter la rivière, aller vers la source.

Aimé Césaire considérait que l’oeuvre de Schoelcher était essentielle pour l’abolition de l’esclavage en France en 1848.

Le 17 décembre 1982, il déclarait à l’Assemblée Nationale :

Il ne faut pas demander aux hommes du siècle dernier de résoudre des problèmes qui ne se posaient pas à eux. Le problème qui se posa à Victor Schoelcher, ce n’était pas de choisir entre centralisation et décentralisation, entre paternalisme et responsabilité, entre identité culturelle et acculturation. C’était, condition première de tout futur débat, celui, élémentaire, de la liberté de tous les hommes, quelle que fût leur race ou leur couleur, et celui de l’égalité de tous devant la loi. La finalité de l’action de Schoelcher n’est pas un statut juridique, mais la qualité et la valeur de la condition humaine.

En conclusion, monsieur le secrétaire d’État, l’initiative du Gouvernement de permettre pour tous la commémoration, dans des conditions de dignité, de la date anniversaire de l’abolition de l’esclavage en 1848 est une excellente initiative. Elle permettra de rappeler la figure d’un homme qui fut l’un des premiers combattants de la cause des droits de l’homme. Elle permettra aux Antillais et aux Réunionnais de prendre une plus claire conscience de leur passé et d’être ainsi mieux à même de préparer leur avenir. Elle permettra à tous de se rappeler que le combat, le séculaire combat pour la liberté, l’égalité et la fraternité, n’est jamais entièrement gagné, et que c’est tous les jours qu’il vaut la peine d’être livré.

Quelques années plus tard, alors que le lycée Schoelcher à Fort-de-France est menacé de destruction compte tenu de son état, le député maire honoraire de Fort-de-France, Aimé Césaire demande en octobre 2007, à la ministre de la Culture, le classement du lycée comme monument historique. Ce qui sera fait le 19 janvier 2010.

Puis il y eut en Martinique une initiative visant à débaptiser le lycée Schoelcher pour le renommer lycée Aimé Césaire. L’initiative était portée par les Martiniquais indépendantistes dont un leader était président du conseil régional.

Qui s’y opposa ? Aimé Césaire. Et avec lui, le parti progressiste martiniquais dont une représentante, Catherine Conconne, sénatrice, s’exprimera ainsi :

« Le nom qu’il (le lycée) porte dérange, démange, obsède, rend fou. Schoelcher est un blanc, un français bon teint et ça dérange.
Non, la longue lutte des abolitionnistes du siècle des lumières n’existe pas pour M.… et ses comparses. Les Abbé Grégoire, Schoelcher, Perrinon, les pétitionnistes des ouvriers de Paris etc….ne sont pas dignes de notre mémoire. L’abolition est une histoire de noirs, d’esclaves uniquement et rien d’autre. Que cela se sache et que cela s’entende. Non, le colon geôlier ne peut pas se muer en libérateur, c’est impossible. Et s’attaquer à ce symbole, le Lycée Schoelcher devient emblématique d’une démarche révisionniste, calculée, stratège, bien travestie, outrageusement maquillée.»

Cependant,  Aimé Césaire ajoutait qu’à côté de la statue de Schoelcher, il faudrait une statue commémorant « l’Esclave anonyme » et « le Nègre marron inconnu », indiquant ainsi que bien d’autres avaient mené ce combat.

Ce qu’indique aussi Christiane Taubira quand elle dit « je pense que Victor Schoelcher mérite le respect. Alors pas plus de respect que nos nègres marrons, nos héros et héroïnes comme Solitude, Delgrès et Boni »

En 1998, Patrick Chamoiseau propose aux Noirs, descendants des esclaves de surmonter leur mémoire d’ombre en considérant qu’ils ont été victimes en tant qu’humains et que leur combat, leur souffrance et leur dignité appartiennent à l’humanité. L’esclavage assimilé à un crime contre l’humanité libèrerait la mémoire des Noirs.

Le 18 février 1999, Christiane Taubira à l’Assemblée Nationale présente la proposition de loi (elle est alors députée de la Guyane) reconnaissant la traite et l’esclavage comme un crime contre l’Humanité. Elle veut préciser ce que n’est pas le texte qu’elle présente.

Il n’est pas non plus un acte d’accusation, parce que la culpabilité n’est pas héréditaire et parce que nos intentions ne sont pas de revanche. Il n’est pas une requête en repentance, parce que nul n’aurait l’idée de demander un acte de contrition à la République laïque, dont les valeurs fondatrices nourrissent le refus de l’injustice. Il n’est pas un exercice cathartique, parce que les arrachements intimes nous imposent de tenaces pudeurs. Il n’est pas non plus une profession de foi, parce que nous avons encore à ciseler notre cri de foule. Pourtant, nous allons décrire le crime, l’œuvre d’oubli, le silence, et dire les raisons de donner nom et statut à cette abomination.

Le 21 mai 2001, la loi dite loi Taubira stipule dans son article 1 que La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité.

Il faudrait maintenant faire l’effort de vouloir comprendre pourquoi cette action contre la statue de Schoelcher, ne pas la réduire à une image ni clore le débat avec la question de l’indemnisation des colons.

Il y a derrière cet acte des motivations qu’il faut entendre et comprendre, un cheminement qu’il faut entreprendre et pas simplement ne voir que le geste final de ce cheminement.

Nous le savons, l’Histoire est en réécriture permanente.

Comment peut-on s’y refuser ?

N’est-pas ce qu’a fait Aimé Césaire, renverser une lecture ? Renverser une histoire ?

Un collègue martiniquais m’a raconté une rencontre inoubliable, avec son professeur de latin-français, Aimé Césaire « il nous a appris la valeur de l’effort et de la rigueur, c’était un excellent pédagogue et il a mis la Martinique debout, avec lui, c’était la fin de l’humiliation, fini de se courber et de se taire… ».

Pierre Rideau. 20 juin 2020

4 réponses »

  1. Un lecteur qui nous remercie et félicite Pierre RIDEAU pour son superbe papier, nous signale :

    États-Unis : une statue de Christophe Colomb déboulonnée à Baltimore

    Le navigateur est aujourd’hui vu par certains comme le symbole de l’arrivée des Européens et de la conquête de terres ne leur appartenant pas.

    Par Le Figaro
    Des protestataires ont déboulonné une statue de Christophe Colomb ce samedi 4 juillet à Baltimore, sur la côte est des Etats-Unis, dernière attaque en date contre des monuments ou statues de personnages historiques liés à l’esclavage ou la colonisation.

    Longtemps célébré comme «celui qui a découvert l’Amérique», Christophe Colomb est aujourd’hui vu par certains comme le symbole de l’arrivée des Européens et de la conquête de terres ne leur appartenant pas. Plusieurs statues de Christophe Colomb ont été enlevées ou vandalisées, notamment à Boston, Miami, Richmond, en Virginie ou Camden, dans le New Jersey. Pour sa part, la municipalité de San Francisco a retiré une statue du navigateur de son parlement local.

    Dans la foulée des manifestations contre les inégalités raciales déclenchées par la mort de George Floyd, un Afro-Américain tué par un policier blanc à Minneapolis le 25 mai,de nombreuses statues de personnages liés à l’histoire coloniale ou aux discriminations ont été déboulonnées ou attaquées, aux Etats-Unis et ailleurs dans le monde.

    Dans son discours ce samedi à l’occasion de la fête nationale du 4 juillet, marquant le Jour de l’indépendance, lorsqu’en 1776 treize colonies britanniques proclamèrent leur séparation de la couronne britannique, le président Donald Trump a mentionné le navigateur génois. «Nous nous battrons ensemble pour le rêve américain, et nous défendrons, protégerons, et préserverons le mode de vie américain qui a commencé en 1492 quand Christophe Colomb a découvert l’Amérique», a-t-il déclaré, s’en prenant aux manifestants qui dénoncent les discriminations raciales. «Nous sommes en train de vaincre la gauche radicale, les marxistes, les anarchistes, les agitateurs et les pilleurs», a ajouté Donald Trump lors d’une cérémonie dans les jardins de la Maison Blanche. «Nous ne permettrons jamais à une foule en colère de démolir nos statues, d’effacer notre histoire et d’endoctriner nos enfants», a-t-il encore dit. Trump avait déjà demandé vendredi 3 juillet à la police d’arrêter et poursuivre toute personne qui endommagerait un monument.

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  2. Cet article de la Revue des Deux Mondes nous est signalé :

    Le nouveau chic décolonial : novlangue, indigénisme et tendances

    ParValérie Toranian

    JUIL 6, 2020 

     
    Dans un article sur la mort d’Ennio Morricone, maestro génial, auteur de musiques de films culte, je lis qu’il commença sa carrière comme nègre musical. Malgré moi, je tique. Peut-on écrire nègre musical en 2020 ? On ne dit plus « tête de nègre » mais « meringue chocolatée ». L’auteur dans l’ombre qui travaille anonymement mais pas gratuitement est-il un nègre ? Les maisons d’édition continuent-elles à utiliser cette expression ? Je pense que non. La connotation colonialiste et esclavagiste est trop forte et c’est de l’appropriation d’un statut victimaire indue. Un blanc ne saurait être un nègre. Dois-je écrire : Un « blanc » ne saurait être un « nègre » ? J’écris blanc sans majuscule. J’opte pour la nouvelle écriture préconisée par le New York Times concernant les catégories de personnes : le quotidien référent de la gauche américaine écrit désormais black avec une majuscule (Black) mais white continuera à s’écrire avec une minuscule. Car « il y a moins le sentiment que « blanc » décrit une culture et une histoire partagées ».

    « Surtout pas de critique à gauche, le moins de culture historique possible, un pseudo regard distancié qui fait le lit des mouvements néo-féministes, décoloniaux, indigénistes et racisés. Le gauchisme a toujours amené la droite dure au pouvoir mais ça, on s’en fout, ce n’est pas « tendance » de le dire. »

    Dans les années 1920, nous apprend la rubrique fact checking (vérification de l’information) de Libé, le sociologue William Edward Burghardt Du Bois avait demandé aux médias de « capitaliser » le terme « Negro » plutôt que « negro », estimant que la minuscule était « un signe d’irrespect et de racisme ». En 1930, le New York Times avait adopté cette forme, estimant que c’était un « acte de reconnaissance et de respect pour ceux qui ont passé des générations en minuscule ». Martin Luther King utilisait Negroes mais Malcom X popularisa en 1964 l’expression Afro-Americans pour reconnecter la cause aux racines africaines. Depuis les années 2000, les études universitaires utilisent le terme African American jugé plus approprié. Mais attention beaucoup de Noirs américains rejettent cette expression car « c’est un manque de respect pour ceux qui sont vraiment africains, parlent la langue de leur pays d’origine, et ont migré vers les États-Unis de leur propre choix », explique l’universitaire Cécile Coquet (1). Ce qui n’est pas le cas des descendants d’esclaves. Pas faux. Le politiquement correct est un enfer pavé de bonnes intentions.

    Foin de majuscules et de minuscules. C’est en majesté que Assa Traoré trône en couverture de M, le magazine du Monde dans son édition du 3 juillet. Un « modèle pour les femmes noires », souligne l’article qui tend complaisamment le micro à tous les proches radicaux de la jeune femme et aux historiens décoloniaux qui balayent d’un revers de main toutes les critiques sur l’idéologie identitariste et les zones d’ombre de la famille Traoré, les reléguant en arguments « de la droite et de l’extrême droite ». Critiquer les Traoré, c’est critiquer l’antiracisme. Leur nom est devenu intouchable. « Des soutiens de poids se sont fait l’écho de son combat », écrit Zineb Dryef : Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie, Aïssa Maïga, Adèle Haenel et Omar Sy, les rappeurs Kery James, Gradur, Mokobé, Leto ou encore Joey Starr et Abd al Malik, la chanteuse Camélia Jordana, les cinéastes Céline Sciamma et Rama Toulay, les politiques Olivier Besancenot, Christiane Taubira et Esther Benbassa… « Aucun soutien n’est négligé, précise la journaliste, bientôt elle doit rencontrer des influenceuses lifestyle »…

    Il en va ainsi de la culture gauchiste dont Le Monde est le temple bienveillant : tout se vaut et tout se rejoint, tout est affaire de mode et de style, de moment, de tendance. L’ex-journal de référence est désormais celui de la révérence aux icônes identitaristes de l’époque. Surtout pas de critique à gauche, le moins de culture historique possible, un pseudo regard distancié qui fait le lit des mouvements néo-féministes, décoloniaux, indigénistes et racisés. Le gauchisme a toujours amené la droite dure au pouvoir mais ça, on s’en fout, ce n’est pas « tendance » de le dire.

    « Pas de meilleur allié que le capital pour ses mouvements gauchistes et identitaristes qui ne cessent de le décrier tout en s’en servant comme il se sert d’eux… »

    Certains s’indignent de l’empressement à faire patte blanche du « woke capitalism » ou capitalisme « éveillé » aux causes sociétales et communautaristes. Mais l’entreprise n’est pas la République. Elle a pour but de faire du commerce. Elle soigne sa clientèle et son image. Aujourd’hui une polémique sur les réseaux sociaux peut gravement nuire aux bénéfices. Retirer l’expression « blanchiment » des produits de beauté est un impératif catégorique fondé sur l’évolution de la société. Commercialiser ces mêmes produits dans les années quatre-vingt-dix, lorsque les Asiatiques, les Indiens, les Noirs en raffolaient, était l’impératif catégorique de l’époque. Un marché est un marché. Refuser de soutenir publicitairement les réseaux sociaux qui publient les messages de Trump au moment où l’Amérique s’indigne de son comportement dans l’affaire George Floyd, afin de ne pas heurter une clientèle noire, est une bonne décision marketing. Tout comme lancer des modes « pudiques » et des hijabs fashion lorsqu’un marché islamique s’est imposé. Les marques sont là pour accompagner le client. Pas de meilleur allié que le capital pour ses mouvements gauchistes et identitaristes qui ne cessent de le décrier tout en s’en servant comme il se sert d’eux…

    Dans Alignez-vous !, l’excellent Régis Debray constate mi-amer mi-ironique l’avènement définitif de la culture américaine dont l’allégeance aux codes du combat antiraciste noir américain est l’une des dernières manifestations. Le succès de cette domination « se reconnaît à ceci qu’elle est intériorisée non comme une obligation mais comme une libération », écrit-il. Avec quel enthousiasme nos élites universitaires ont fait de nos campus des annexes de Harvard et de Stanford ! Le fin du fin consistant à « classer les individus d’après leur “race”, leur sexe, leur handicap physique ou leur provenance, une manie jusqu’ici réservée, dans nos provinces reculées, à l’extrême droite. Maurras a remplacé Jaurès. »

    « Le privilège blanc est un concept qui rend suspect donc inaudible tout argument critique fondé sur l’universalisme occidental. »

    La gauche n’est plus mobilisée elle est immobilisée. Tétanisée. Ayant peur de paraître raciste si elle questionne les termes idéologiques du combat antiraciste. Pourtant déplore Régis Debray, « le progressiste ne peut pas ne pas voir une fieffée régression dans le remplacement de la classe par l’ethnie, des arguments de raison par des cris du cœur […] et du militant par le pénitent ». La novlangue identitaire a triomphé. Le privilège blanc est un concept qui rend suspect donc inaudible tout argument critique fondé sur l’universalisme occidental. Nous sommes, sans jeu de mots, en pleines années noires idéologiques. Pour continuer d’exister à gauche, il faut se taire, laisser le populisme prospérer et accompagner joyeusement l’émergence des nouvelles icônes décoloniales chic et tendance. Top !

    1 Cécile Coquet est maîtresse de conférences en civilisation américaine à l’université de Versailles-Saint-Quentin.

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