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La démocratie ressemble de plus en plus à une coquille vide

BILLET

Un de nos contributeurs nous propose de publier un article paru dans The Conversation France de Michel Wieviorka Sociologue, 1 mars 2020 dont le titre est : La France n’est pas une dictature, c’est l’histoire qui nous le dit.

La France, un Etat autoritaire ?

Cet article part de l’interrogation : La France est elle une dictature ? Il rebondit sur la réponse du Président de la République « Essayez la dictature et vous verrez »  à ceux qui avaient comparé la France à un état autoritaire, justifiant de facto une certaine violence politique et sociale.

Non, mais la tendance est dessinée : une coquille vide

La lecture de l’article et de l’ouvrage récent de Michel Wieviorka – « Pour une démocratie de combat », éditions Robert Laffont – permet de diagnostiquer une démocratie qui mute et qui, tout en conservant certaines apparences, devient une coquille vide qui dissout le corps social.

L’article du même auteur récemment apporté en complément de notre publication (Les « armes » de la démocratie face au populisme ) complète le sujet. Nous le reproduisons ci contre. Son titre: Démocratie participative, délibérative ou directe : le grand leurre

L’instrumentalisation du populisme

Cotons en un extrait: « Dans un tel contexte, parler de délibération, de participation et de démocratie directe revient non pas à promettre d’enrichir ou de relancer la vie civique, mais bien à maintenir la tête sous l’eau à d’éventuels partis politiques de droite ou de gauche en dehors de forces populistes plus ou moins radicalisées. Cela devient un leurre. Le paradoxe, ici, est que les Gilets jaunes ont développé cette même logique, sur un mode horizontal, rétif à toute tentative de structuration partisane, faisant la part belle à ce qui constitue à bien des égards un renforcement, ou tout au moins une chance de survie, et non une critique du pouvoir. »

ARTICLE 1

La France n’est pas une dictature, c’est l’histoire qui nous le dit

« Essayez la dictature et vous verrez » a récemment répondu Emmanuel Macron à ceux qui avaient comparé la France à un état autoritaire, justifiant de facto une certaine violence politique et sociale.

Sans reprendre les mêmes arguments que lui, essayons de nous souvenir, tout près de nous, dans l’espace et dans le temps, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, de la nature des régimes qui nous entouraient.

L’Espagne de Franco, le Portugal de Caetano et la Grèce des colonels étaient sous dictature. La liberté d’expression était proscrite, la violence d’État régnait, adossée aux forces militaires et policières de la répression ; il n’y avait place ni pour la moindre opposition ni pour les droits de l’homme.

L’Empire soviétique semblait devoir se perpétuer sur la longue durée ; le totalitarisme, même essoufflé, régnait en URSS, mais aussi dans les soi-disant « Démocraties populaires » en Pologne en Hongrie, en Tchécoslovaquie, en Roumanie, ou dans les Républiques baltes.

La dissidence nous émerveillait par son courage. Les révoltes en Europe centrale avaient été réprimées dans le sang – Berlin-Est en 1953 (des dizaines de morts au moins), Budapest en 1956 (peut-être 2500 morts), Prague en 1968 (quelque 80 morts), Szczecin, Gdansk et Gdynia en 1970 (40 morts). Et ailleurs qu’en Europe, dans le monde entier, de la Chine à l’Amérique latine en passant par l’Afrique, les pires régimes florissaient.

La réflexion sur la démocratie, en Occident, n’allait alors pas très loin : il suffisait généralement d’y voir le contraire des dictatures ou du totalitarisme, cela tenait presque lieu d’analyse.

L’ère post-démocratique des années 2000

Mais aujourd’hui, les démocraties, dont la notre, ne sont-elles pas de plus en plus enclines à se muer en régimes autoritaires, démocratiquement, par le vote, ne vivons-nous pas dans l’ère post-démocratique décrite dès le tournant du siècle par Colin Crouch ou dans la « fake démocratie » ?

Les uns, tels l’essayiste américain Evgeny Morozov, soulignent l’emprise qu’autorisent les technologies du numérique, l’intelligence artificielle, les « big data », les objets « smart » et autres connectivités qui captent nos moindres gestes. D’autres voient dans les réseaux sociaux un instrument d’enfermement de l’individu dans des communautés de pensée homogènes, façonnant un univers fragmenté propice à la haine, à la violence, et de là au populisme et finalement à l’extrémisme et à la fin de la démocratie.

Vivons-nous pour autant en « dictature » comme aiment à le répéter à l’envi certains ?

Les démocraties doutées en temps de crise

En fait, deux questions méritent d’être posées. La première tient à la capacité des démocraties à répondre aux défis du temps présent : ne sont-elles pas comme entraînées, même malgré elle, sur les pentes de l’autoritarisme – et peut-être aussi du chaos ? Et deuxième question, comparative : les régimes dictatoriaux ne sont-ils pas plus efficaces que la démocratie, mieux à même de répondre aux principales attentes de la population, notamment en matière économique et de sécurité ? L’expérience actuelle de la Chine vient ici immédiatement à l’esprit : sa gestion de l’épidémie du coronavirus ne serait-elle pas supérieure à celle que proposent les démocraties occidentales ?

Il est vrai que les immenses défis auxquels un pays comme la France est confronté ne sont traités qu’imparfaitement de façon démocratique, comme si seules des réponses non démocratiques étaient en mesure de sauver l’essentiel – la démocratie elle-même.

On le constate empiriquement, chaque fois que des contestations sociales, faute de débouché politique pour aboutir à des négociations et des compromis, se soldent par des logiques de rupture, voire de violence.

La crise de la représentation, l’affaissement des partis classiques de droite et de gauche façonnent un paysage où ne surnagent pour seule opposition qu’une extrême droite nationale-populiste, et une extrême gauche tentée elle aussi par le populisme. L’État de droit est affecté quand le pouvoir, déjà rétif à tout ce qui est médiation ou corps intermédiaires entre lui et le peuple, s’assied sur les recommandations d’une institution comme le Conseil d’État : celui-ci n’a pas été écouté dans ses critiques récentes relatives à la loi sur les retraites.

La violence fraye son chemin

Dès lors, la violence rôde et fraye son chemin. Les excès policiers dans l’usage de la force, lors des manifestations, mettent en cause le monopole légitime du pouvoir à user de la violence ; l’idée que la violence peut payer s’étend, et les appels à l’insurrection ou à la révolution bénéficient d’un certain écho.

Tabou depuis la fin des années 70, la violence politique ou sociale retrouve une légitimité : c’est un échec pour la démocratie.

Par ailleurs, le principe démocratique de la séparation des pouvoirs est affaibli au nom de l’urgence face au risque, notamment terroriste. Comme le montre jour après jour le réseau « antiterrorisme-droits-libertés », composé de juristes, d’avocats, de militants associatifs, d’intellectuels, l’exécutif multiplie les mesures et les déclarations.

Il renforce sa capacité d’action au détriment du judiciaire et du législatif : état d’urgence, militarisation du maintien de l’ordre, renforcement des logiques de renseignement, justice préventive, extension des autorisations en matière de contrôles, de garde à vue ou de perquisition, etc.

Affirmer l’unité d’un corps social

Parmi les innombrables définitions de la démocratie, retenons ici celle qui y voit le seul régime permettant d’affirmer l’unité d’un corps social, ce qui passe par des références à la Nation, à la République, mais aussi à la solidarité et au lien social, tout en assurant le traitement non violent de ce qui le divise. Deux points méritent examen à partir de là.

Affirmer démocratiquement l’unité du corps social, c’est être capable de répondre sans se nier à des défis qui menacent la collectivité dans son intégrité – le terrorisme, et autres risques globaux, dont la perspective était au cœur des analyses d’Ulrich Beck : changement climatique, catastrophe nucléaire, épidémie…

Et rendre possible le traitement institutionnel des différends, en renforçant tout ce qui est de l’ordre de la représentation, complétée par des modes de fonctionnement participatifs et délibératifs, c’est faire confiance aux acteurs, leur ouvrir un maximum de possibilités de rencontres, de négociations.

Or l’unité du corps social est trop souvent présentée en termes incantatoires (à propos de la République) ou identitaires (à propos de la Nation) qui impliquent la fermeture du pays sur lui-même, et une homogénéité vite anti-migrants ou anti-islam. Et le pouvoir ne donne l’image ni de pouvoir ni de vouloir régler la crise, patente, de la représentation.

Dictature et efficacité

Une dictature n’apporte par définition aucune réponse à ce dernier enjeu. Mais n’assure-t-elle pas l’ordre et la sécurité, ne répond-elle pas aux attentes économiques de la population ?

Un examen approfondi de l’expérience chinoise dépasserait de loin le cadre de cet article. Toujours est-il qu’il ne faut ni s’arrêter au constat d’une certaine efficacité, comme, peut-être, dans la gestion actuelle de l’épidémie du coronavirus ; ni réduire la Chine aux images, réelles, certes, de la privation des libertés, de la censure, des abus de pouvoir, du mensonge et de la propagande, du contrôle affiné de la vie la plus quotidienne, de la répression violente de toute contestation sociale, culturelle ou religieuse. Pensons aux Ouïgours, à Tian-an-Men ou à Hongkong.https://www.youtube.com/embed/MHqcDaqpRbo?wmode=transparent&start=0Les dessous des cartes/Arte.

La capacité d’action collective, la réussite économique, le rayonnement international dont se parent la dictature chinoise et ses idéologues ne sont pas en complète contradiction avec des attentes sociales qui relèvent de l’individualisme, du désir d’entreprendre, du besoin de communiquer, d’attentes de vérité, de justice et de liberté, elles s’y mêlent.

S’il n’y avait pas en même temps des possibilités, certes limitées, de créativité et d’expression, de reconnaissance de la subjectivité des individus, le régime ne tiendrait pas. Sa force, finalement, n’est pas seulement dans ses dimensions purement dictatoriales, elle tient au fait qu’il n’est pas entièrement anti – ou non démocratique. Ce qui, paradoxalement, plaide là aussi pour la démocratie. »

ARTICLE 2

Démocratie participative, délibérative ou directe : le grand leurre

OUEST FRANCE du 22 04 2019 de Michel WIEVIORKA, sociologue

Un accord semble exister, sur le fond, entre Emmanuel Macron et les Gilets jaunes, analyse le sociologue Michel Wieviroka : les deux camps combattent à leur façon un système politique reposant sur un système partisan. Si bien que les propositions du gouvernement pour relancer la vie civique, thème cher aux contestataires, ressemblent à un leurre.

Avec le mouvement des Gilets jaunes, puis avec le Grand débat, l’idée d’un renouveau de la démocratie semble pouvoir être résumée par trois adjectifs : parlons, nous est-il demandé, de démocratie participative, délibérative ou directe.

Ces qualificatifs ne sont pas synonymes. La participation implique que les citoyens disent leur mot dans la prise de décisions qui ne sont donc plus le monopole des parlementaires ou de l’exécutif ; la délibération, qu’ils ont le droit de discuter de questions sur lesquelles leur éclairage est requis, mais sans prendre part dans la décision proprement dite. Enfin, la démocratie directe consiste essentiellement à refuser toute médiation entre le peuple et le pouvoir et à se passer, ou presque, de députés, de sénateurs, de maires, etc. : le référendum est ici la formule reine, les citoyens votent, et leur vote vaut décision.

Macron joue de la déstructuration du système gauche/droite


Et quelle que soit l’option mise en avant, un point mérite d’être retenu : ceux qui veulent promouvoir la démocratie directe, participative ou délibérative considèrent qu’elle permet de remplacer, ou tout au moins, compléter la représentation politique. C’est ainsi qu’un accord étonnant semble exister, sur le fond, entre le pouvoir et la contestation des Gilets jaunes. Des deux côtés, en effet, on s’éloigne de la perspective d’un système politique où des partis de gauche et de droite, et pas seulement un centre sans véritable opposition, proposeraient aux électeurs de leur faire confiance.

Dans cet accord non-dit, le gouvernement va très loin : si Emmanuel Macron a été élu sur les décombres d’un système gauche/droite en ruines, il ne fait rien, ensuite, pour aider à sa reconstruction. Bien au contraire, il joue de sa déstructuration, avec une Assemblée nationale à sa botte et aussi bien une gauche qu’une droite classiques bien incapables de se relancer.

Dans ces efforts, pour ne rien changer au vide du système politique, le pouvoir peut s’appuyer sur un centre hégémonique, à son service, tandis que l’opposition se réduit à des forces radicales sans prise réelle sur la décision politique – la France Insoumise et le Rassemblement national, que prolongent les partis d’une droite dure qui tend à en devenir les supplétifs.

Suggérer qu’il est possible de continuer à fonctionner verticalement
Dans ces conditions, les appels à la démocratie délibérative, participative ou directe véhiculent un message simple : pour bien montrer qu’il s’agit de ne surtout pas contribuer à la formation d’un système de partis où une droite et une gauche retrouveraient un sens et un espace réels, le président et son Premier ministre réfléchissent à des formules directes, participatives ou délibératives, supposées pallier les carences du système politique contemporain. Les mérites de ces formules ne sont pas nuls, bien sûr. Mais leur contribution est ailleurs : suggérer, pour le pouvoir exécutif, qu’il est possible de continuer à fonctionner verticalement, en se passant de médiations et de corps intermédiaires, à commencer par les partis politiques.

Dans un tel contexte, parler de délibération, de participation et de démocratie directe revient non pas à promettre d’enrichir ou de relancer la vie civique, mais bien à maintenir la tête sous l’eau à d’éventuels partis politiques de droite ou de gauche en dehors de forces populistes plus ou moins radicalisées. Cela devient un leurre. Le paradoxe, ici, est que les Gilets jaunes ont développé cette même logique, sur un mode horizontal, rétif à toute tentative de structuration partisane, faisant la part belle à ce qui constitue à bien des égards un renforcement, ou tout au moins une chance de survie, et non une critique du pouvoir. »

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