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Le «décolonialisme», une stratégie hégémonique : l’appel de 80 intellectuels

En septembre 2019 déjà, une tribune :

« La pensée “décoloniale” renforce le narcissisme des petites différences  »

Un collectif de 80 psychanalystes s’insurge, dans une tribune au « Monde », contre l’emprise croissante d’un dogme qui, selon eux, ignore la primauté du vécu personnel et dénie la spécificité de l’humain.

EXTRAITS:

« Les intellectuels ont une mentalité plus totalitaire que les gens du commun », écrivait George Orwell (1903-1950) dans ses Essais, Articles et Lettres. Aujourd’hui, des militants, obsédés par l’identité, réduite à l’identitarisme, et sous couvert d’antiracisme et de défense du bien, imposent dans le champ du savoir et du social des idéologies racistes. Ils usent de procédés rhétoriques qui consistent à pervertir l’usage de la langue et le sens des mots. Ils détournent la pensée de certains auteurs engagés dans la lutte contre le racisme qu’ils citent abondamment, comme Frantz Fanon (1925-1961) ou Edouard Glissant (1928-2011) et qui, au contraire, reconnaissent l’altérité et prônent un nouvel universalisme.

La pensée dite « décoloniale » s’insinue à l’université. Elle menace les sciences humaines et sociales sans épargner la psychanalyse. Ce phénomène se répand de manière inquiétante. Nous n’hésitons pas à parler d’un phénomène d’emprise, qui distille subrepticement une idéologie aux relents totalitaire en utilisant des techniques de propagande. Réintroduire la « race » et stigmatiser des populations dites « blanches » ou de couleur comme coupables ou victimes, c’est dénier la complexité psychique, ce n’est pas reconnaître l’histoire trop souvent méconnue des peuples colonisés et les traumatismes qui empêchent sa transmission.

C’est une idéologie qui nie ce qui fait la singularité de l’individu, qui nie les processus toujours singuliers de subjectivation pour rabattre la question de l’identité sur une affaire de déterminisme culturel et social. Cette idéologie qui relègue au second plan, voire ignore la primauté du vécu personnel, qui sacrifie les logiques de l’identification à celle de l’identité unique ou radicalisée, dénie ce qui fait la spécificité de l’humain.

De la lutte des classes à la lutte des races

Le racialisme, courant de pensée qui prétend expliquer les phénomènes sociaux par des facteurs ethniques – une forme de racisme masquée – pousse à la position victimaire, au sectarisme, à l’exclusion et finalement au mépris ou à la détestation du différent et à son exclusion de fait. Il s’appuie sur une réécriture fallacieuse de l’histoire, qui nie les notions de progrès de civilisation mais aussi des racismes et des rivalités tout aussi ancrés que le racisme colonialiste. C’est par le « retournement du stigmate » que s’opère la transformation d’une identité subie en une identité revendiquée et valorisée, qui ne permet pas de dépasser la « race ». Il s’agit là d’« identités meurtrières », pour reprendre le titre d’un essai d’Amin Maalouf publié chez Grasset en 1998, qui prétendent se bâtir sur le meurtre symbolique de l’autre.… »

La Tribune publiée par Le Point le 17 juillet 2020

Parmi les 80 signataires de l’appel contre le « décolonialisme », Boualem Sansal, Jean-Claude Michéa, Dominique Schnapper, Mona Ozouf (en bas), Elisabeth Badinter et Alain Finkielkraut.

Ils sont philosophes, historiens, professeurs… Ils dénoncent des mouvances qui, sous couvert de lutte pour l’émancipation, réactivent l’idée de « race ».

ARTICLE DU POINT  

Le «décolonialisme», une stratégie hégémonique : l’appel de 80 intellectuels

17/07/2020

C’est au rythme de plusieurs événements universitaires et culturels par mois que se multiplient les initiatives militantes portées par le mouvement « décolonial » et ses relais associatifs (1). Ces différents groupes sont accueillis dans les plus prestigieux établissements universitaires (2), salles de spectacle et musées (3). Ainsi en est-il, par exemple, du séminaire « Genre, nation et laïcité » accueilli par la Maison des sciences de l’homme début octobre, dont la présentation regorge de références racialistes : « colonialité du genre », « féminisme blanc », « racisation », « pouvoir racial genré » (comprendre : le pouvoir exercé par les « Blancs », de manière systématiquement et volontairement préjudiciable aux individus qu’ils appellent « racisés »).

Or, tout en se présentant comme progressistes (antiracistes, décolonisateurs, féministes…), ces mouvances se livrent depuis plusieurs années à un détournement des combats pour l’émancipation individuelle et la liberté, au profit d’objectifs qui leur sont opposés et qui attaquent frontalement l’universalisme républicain : racialisme, différentialisme, ségrégationnisme (selon la couleur de la peau, le sexe, la pratique religieuse). Ils vont ainsi jusqu’à invoquer le féminisme pour légitimer le port du voile, la laïcité pour légitimer leurs revendications religieuses et l’universalisme pour légitimer le communautarisme. Enfin, ils dénoncent, contre toute évidence, le « racisme d’Etat » qui sévirait en France : un Etat auquel ils demandent en même temps – et dont d’ailleurs ils obtiennent – bienveillance et soutien financier par le biais de subventions publiques.

La stratégie des militants combattants « décoloniaux » et de leurs relais complaisants consiste à faire passer leur idéologie pour vérité scientifique et à discréditer leurs opposants en les taxant de racisme et d’islamophobie. D’où leur refus fréquent de tout débat contradictoire, et même sa diabolisation. D’où, également, l’utilisation de méthodes relevant d’un terrorisme intellectuel qui rappelle ce que le stalinisme avait naguère fait subir aux intellectuels européens les plus clairvoyants.

C’est ainsi qu’après les tentatives d’ostracisation d’historiens (Olivier Pétré-Grenouilleau, Virginie Chaillou-Atrous, Sylvain Gouguenheim, Georges Bensoussan), de philosophes (Marcel Gauchet, Pierre-André Taguieff), de politistes (Laurent Bouvet, Josepha Laroche), de sociologues (Nathalie Heinich, Stéphane Dorin), d’économistes (Jérôme Maucourant), de géographes et démographes (Michèle Tribalat, Christophe Guilluy), d’écrivains et essayistes (Kamel Daoud, Pascal Bruckner, Mohamed Louizi), ce sont à présent les spécialistes de littérature et de théâtre Alexandre Gefen et Isabelle Barbéris qui font l’objet de cabales visant à les discréditer. Dans le domaine culturel, l’acharnement se reporte sur des artistes parmi les plus reconnus pour les punir d’avoir tenu un discours universaliste critiquant le différentialisme et le racialisme.

La méthode est éprouvée : ces intellectuels « non conformes » sont mis sous surveillance par des ennemis du débat qui guettent le moindre prétexte pour les isoler et les discréditer. Leurs idées sont noyées dans des polémiques diffamatoires, des propos sont sortis de leur contexte, des cibles infamantes (association à l’extrême droite, « phobies » en tout genre) sont collées sur leur dos par voie de pétitions, parfois relayées dans les médias pour dresser leur procès en racisme… Parallèlement au harcèlement sur les réseaux sociaux, utilisés pour diffuser la calomnie, ces « anti-Lumières » encombrent de leurs vindictes les tribunaux de la République.

Nos institutions culturelles, universitaires, scientifiques (sans compter nos collèges et lycées, fortement touchés) sont désormais ciblées par des attaques qui, sous couvert de dénoncer les discriminations d’origine « coloniale », cherchent à miner les principes de liberté d’expression et d’universalité hérités des Lumières. Colloques, expositions, spectacles, films, livres « décoloniaux » réactivant l’idée de « race » ne cessent d’exploiter la culpabilité des uns et d’exacerber le ressentiment des autres, nourrissant les haines interethniques et les divisions. C’est dans cette perspective que s’inscrit la stratégie d’entrisme des militants décolonialistes dans l’enseignement supérieur (universités ; écoles supérieures du professorat et de l’éducation ; écoles nationales de journalisme) et dans la culture.

La situation est alarmante. Le pluralisme intellectuel que les chantres du « décolonialisme » cherchent à neutraliser est une condition essentielle au bon fonctionnement de notre démocratie. De surcroît, l’accueil de cette idéologie à l’université s’est fait au prix d’un renoncement à l’exigence pluriséculaire de qualité qui lui valait son prestige.

Nous appelons les autorités publiques, les responsables d’institutions culturelles, universitaires, scientifiques et de recherche, mais aussi la magistrature, au ressaisissement. Les critères élémentaires de scientificité doivent être respectés. Les débats doivent être contradictoires. Les autorités et les institutions dont ils sont responsables ne doivent plus être utilisées contre la République. Il leur appartient, à tous et à chacun, de faire en sorte que cesse définitivement le détournement indigne des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité qui fondent notre démocratie§

1. Par exemple : Parti des Indigènes de la République, Collectif contre l’islamophobie en France, Marche des femmes pour la dignité, Marches de la dignité, Camp décolonial, Conseil représentatif des associations noires, Conseil représentatif des Français d’outre-mer, Brigade antinégrophobie, Décoloniser les arts, Les Indivisibles (Rokhaya Diallo), Front de mères, collectif MWASI, collectif Non MiXte.s racisé.e.s, Boycott désinvestissement sanctions, Coordination contre le racisme et l’islamophobie, Mamans toutes égales, Cercle des enseignant.e.s laïques, Les Irrécupérables, Réseau classe/genre/race.

2. Par exemple : Collège de France, Institut d’études politiques, Ecole normale supérieure, CNRS, EHESS, université Paris-VIII Vincennes-Saint-Denis, université Paris-VII Diderot, université Panthéon-Sorbonne Paris-I, université Lumière-Lyon-II, université Toulouse-Jean-Jaurès.

3. Par exemple : Philharmonie de Paris, Musée du Louvre, Centre dramatique national de Rouen, Mémorial de l’abolition de l’esclavage, Philharmonie de Paris, musée du Louvre, musée national Eugène-Delacroix, scène nationale de l’Aquarium.

LES SIGNATAIRES

Waleed Al-Husseini, essayiste Jean-Claude Allard, ancien directeur de recherche à l’Iris Pierre Avril, professeur émérite de l’université Panthéon-Assas Vida Azimi, directrice de recherche au CNRS – Elisabeth Badinter, philosophe Clément Bénech, romancier Michel Blay, historien et philosophe des sciences Françoise Bonardel, philosophe Stéphane Breton, ethnologue et cinéaste Virgil Brill, photographe Jean-Marie Brohm, sociologue – Marie-Laure Brossier, élue de Bagnolet– Sarah Cattan, journaliste Philippe de Lara, philosophe Maxime Decout, maître de conférences et essayiste Bernard de La Villardière, journaliste Jacques de Saint-Victor, professeur des universités et critique littéraire Aurore Després, maître de conférences Christophe de Voogd, historien et essayiste Philippe d’Iribarne, directeur de recherche au CNRS Arthur Dreyfus, écrivain, enseignant en cinéma David Duquesne, infirmier Zineb El Rhazaoui, journaliste Patrice Franceschi, aventurier et écrivain Jean-Louis Fabiani, sociologue Alain Finkielkraut, philosophe et académicien Renée Fregosi, philosophe et politologue Jasmine Getz, universitaire Jacques Gilbert, professeur des universités Marc Goldschmit, philosophe Philippe Gumplowicz, professeur des universités Claude Habib, professeure des universités et essayiste Noémie Halioua, journaliste Marc Hersant, professeur des universités Marie Ibn Arabi, professeure agrégée de philosophie Pierre Jourde, écrivain Gaston Kelman, écrivain Alexandra Lavastine, philosophe Françoise Lavocat, professeure de littérature comparée Barbara Lefebvre, enseignante et essayiste Jean-Pierre Le Goff, sociologue Damien Le Guay, philosophe Noëlle Lenoir, avocate au barreau de Paris Anne-Marie Le Pourhiet, professeure de droit public Laurent Loty, chercheur au CNRS Catherine Louveau, professeure émérite Yves Mamou, journaliste Laurence Marchand-Taillade, présidente de forces laïques Jean-Claude Michéa, philosophe Isabelle Mity, professeure agrégée Yves Michaud, philosophe Franck Neveu, professeur des universités en linguistique Pierre Nora, historien et académicien Fabien Ollier, directeur des éditions QS ? Mona Ozouf, historienne et philosophe Patrick Pelloux, médecin – René Pommier, universitaire et essayiste Céline Pina, essayiste Monique Plaza, docteure en psychologie Michaël Prazan, cinéaste, écrivain Charles Ramond, professeur des universités et philosophe Philippe Raynaud, professeur des universités et politologue – Dany Robert-Dufour, professeur des universités, philosophe Robert Redeker, philosophe Anne Richardot, maître de conférences des universités Pierre Rigoulot, essayiste – Jean-Pierre Sakoun, président du Comité Laïcité République – Philippe San Marco, essayiste Boualem Sansal, écrivain Jean-Paul Sermain, professeur des universités en littérature française Dominique Schnapper, politologue Jean-Eric Schoettl, juriste Patrick Sommier, homme de théâtre Véronique Taquin, professeure et écrivaine Jacques Tarnero, chercheur et essayiste Carine Trévisan, professeure des universités en littérature Michèle Tribalat, chercheuse démographe – Caroline Valentin, avocate et éditorialiste André Versaille, écrivain et éditeur Ibn Warraq, écrivain Aude Weill Raynal, avocate Yves Charles Zarka, professeur des universités en philosophie.

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