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Crise démocratique: le recroquevillement du politique sur l’économie et l’individu

Photo de Burak K sur Pexels.com

PRÉSENTATION

Le 14 juillet, à l’occasion de l’entrevue télévisée, le chef de l’Etat a indiqué qu’il pense que nous vivons une crise démocratique profonde.

Beaucoup de Français en sont, quant à eux, persuadés

Et l’urgence est désormais à l’action pour clarifier les fondamentaux de la démocratie et de l’action publique, mais aussi à la mise en place des solutions à même de rétablir les équilibres et mécanismes indispensables, sans lesquels – comme le disent désormais un grand nombre de personnes devant la personnification du pouvoir – quelle différence resterait il entre un régime dit démocratique et un autre qui serait autocratique, ou technopopuliste pour reprendre le concept étudié par Nicolas Baverez.

Voir notre article « démocrature, le technopopulisle, la démocratie illébérale: dissolution de la démocratie »

https://metahodos.fr/2020/07/27/democrature-neo-populisme-democratie-illiberalle-dissolution-de-la-democratie/

Nous vous proposons, avec l’accord de Rémi Tell , consultant indépendant chez Marianne Conseil, la publication de l’article qu’il a coécrit avec Nicolas Germain président du Cabinet 37. Ces auteurs apportent une belle contribution à nos réflexions au sein de matahodos.fr.

Nous tentons une synthèse, en tous cas une lecture, de cet article, en réclamant la bienveillance des auteurs (Remi, nous en reparlerons)

Considérant que notre régime – qualifié de démocratie libérale – « marche sur deux jambes«  pour avoir été qualifié de :

  • démocratique, car il fait émerger d’une communauté d’individus une force collective et souveraine,
  • libéral, car qu’il apporte la protection aux libertés individuelles – possiblement menacées par un exercice trop prononcé de la volonté générale.

Ils précisent: « les deux principes, démocratique et libéral, n’ont de validité que dans leur coexistence »

La lecture de cet article permet une vision renouvelée de la (des) crise(s) de la démocratie et des « solutions » sans lendemain: le libéralisme doctrinaire de François Guizot, la révolution permanente d’Auguste Blanqui, le césarisme de Louis-Napoléon Bonaparte, et plus recemment, l’autogestion de Michel Rocard, les conseils de quartiers de Bertrand Delanoë, les jurys citoyens de Ségolène Royal…

Ils rappellent que les initiatives participatives, telles que la Convention citoyenne pour le climat, « sont à manier avec précaution puisqu’au moins deux éléments de contexte fragilisent les digues intellectuelles destinées à légitimer le caractère représentatif de notre régime. Il est fort à parier qu’elles résisteraient difficilement au torrent du tout participatif, plus que jamais renforcé par ses affluents très contemporains de la transparence et de l’immédiateté. »

Mais, éclair ? une ligne de fond contextuele nouvelle porte sur l’émergence du numérique.qui rend d’un point de vue pratique, la participation directe des citoyens à la chose publique posssible par l’émergence des nouvelles technologies.

Au « coeur de la France », le « malheur français » : opposition à la mondialisation et nécessité de moderniser …

S’agissant des phénomènes comme les Gilets HJaunes, ils indiquent que « ce serait manquer le cœur de la France que de réduire ce mouvement à une crise du pouvoir d’achat: l’immensité du problème déborde le cadre de la domination économique et fonde ce que Marcel Gauchet nomme «le malheur français». Ce malheur est celui d’un décalage. Décalage entre une population française que le spectre de la mondialisation effraie, et un gouvernement convaincu que le blocage de la société provient de son insuffisante modernisation. »

Le recroquevillement du politique sur l’économique

Dans une logique économiciste et individualiste, précisent les auterus, « c’est le principe libéral qui a pris l’ascendant. Le participatif en est le dernier avatar, lorsqu’il s’érige en contre-pouvoir à la force collective et souveraine, si bien qu’il serait parfois plus pertinent de parler de libéralisme participatif que de démocratie participative ».

Rééquilibrer les deux principes: le démocratique et le libéral, par la volonté

« L’urgence est ainsi de rééquilibrer l’équation: il importe en ce sens de réactualiser les termes d’une démocratie de la volonté pour lutter contre les maux, éminemment actuels, d’anonymisation, de déresponsabilisation et de normalisation du politique, concluent ils.

T.L.

ARTICLE

Crise démocratique: «Le politique s’est replié sur une logique économiciste et individualiste»

Le Figaro 16 juillet 2020, Rémi Tell et Nicolas Germain

«Je pense que nous vivons une crise démocratique profonde.» Le constat établi par le président de la République, à l’occasion de l’entrevue accordée le jour de la fête nationale, est sans appel. Il est d’ailleurs immédiatement repris lors du discours de politique générale du Premier ministre, prononcé ce 15 juillet, qui invoque la restauration d’un indispensable lien de confiance entre représentants et représentés.

Cette crispation n’est pas nouvelle. Et les mesures avancées par le couple exécutif pour la résorber, au premier rang desquels la démocratie directe (ou participative), ne le sont pas davantage. Déjà, les Constituants de 1789 se sont-ils interrogés sur le caractère proprement démocratique d’un gouvernement représentatif, perçu par les uns comme un impératif pratique dans la mise en œuvre de l’expression de la volonté générale et vilipendé, par les autres, pour être son travestissement «défectueux» et «chimérique».

La démocratie contre elle-même

Puisque les données du problème démocratique sont anciennes, l’histoire regorge de tentatives pour le résoudre. Au rang des espoirs avortés, se retrouvent le libéralisme doctrinaire de François Guizot – apôtre d’une sélection des représentants parmi les citoyens les plus «capables» -, la révolution permanente d’Auguste Blanqui ou bien encore le césarisme de Louis-Napoléon Bonaparte. Tous ont prétendu œuvrer pour la «souveraineté du peuple», en la privant par ailleurs de ce qui fonde désormais les évidences d’une démocratie moderne: le suffrage universel et la liberté d’opinion. C’est dire que la démocratie a un lourd passif en matière d’auto-cannibalisme.

Le talent des gouvernants réside dans leur capacité à jouer des circonstances, que la loi ne peut entièrement anticiper, afin d’être toujours en mesure de poursuivre les fins de la volonté générale.

Le gouvernement direct procède d’une même aporie. En souhaitant déployer pleinement la promesse d’un pouvoir détenu et exercé par l’ensemble du corps citoyen, sans intermédiaires, ses premiers théoriciens ouvrent la voie vers un rétrécissement du politique. Bien avant l’autogestion de Michel Rocard, les conseils de quartiers de Bertrand Delanoë ou les jurys citoyens de Ségolène Royal, le concept de gouvernement direct fait florès à partir de 1850 sous la plume du socialiste allemand Moritz Rittinghausen. À ce dernier revient la paternité de l’expression, d’une efficacité conceptuelle et rhétorique implacable puisqu’elle se nourrit de toutes les insatisfactions dirigées à l’encontre des représentants, tout en faisant l’économie d’une cohérence pratique dans sa mise en œuvre.

À chaque plume couchant les termes de gouvernement direct correspond un système qui lui est singulier. Il peut s’agir par exemple d’une législation directe, c’est-à-dire la systématisation du vote pour ratifier les lois: dès lors, les députés «délégués» préparent les propositions de lois qui sont ensuite soumises pour approbation au vote de tous. La perspective d’un Rittinghausen est plus ambitieuse puisqu’elle charge directement les électeurs, réunis en sections locales, d’élaborer et de voter la loi. Cette élaboration «participative» de la loi suppose la simplification de celle-ci en énoncés clairs et réduits en nombre, et relègue le pouvoir exécutif à la seule application des «détails».

C’est méconnaître que la politique est un art ; le talent des gouvernants réside dans leur capacité à jouer des circonstances, que la loi ne peut entièrement anticiper, afin d’être toujours en mesure de poursuivre les fins de la volonté générale. Dans l’entreprise du gouvernement direct, le demos s’ampute du kratos, de sorte à ce que Pierre Rosanvallon y voit «[l’]une des figures paradoxales du retournement de la démocratie contre elle-même».

Essor du numérique et désenchantement politique

Bien sûr, lorsque Jean Castex évoque à la tribune de l’Assemblée nationale «[ces] citoyens qui aspirent de plus en plus à participer à la chose publique sous des formes nouvelles», la transformation du Conseil économique, social et environnemental en Conseil de la participation citoyenne et la nécessité de «trouver les modalités de conciliation entre démocratie directe et démocratie représentative», il s’agit davantage d’ajustements du cadre existant que d’une refonte substantielle des dispositifs institutionnels. Pour autant, ces adaptations, telles que la Convention citoyenne pour le climat, sont à manier avec précaution puisqu’au moins deux éléments de contexte fragilisent les digues intellectuelles destinées à légitimer le caractère représentatif de notre régime. Il est fort à parier qu’elles résisteraient difficilement au torrent du tout participatif, plus que jamais renforcé par ses affluents très contemporains de la transparence et de l’immédiateté.

La première ligne de fond contextuel porte sur l’émergence du numérique. L’argument d’une impossible mise en œuvre, d’un point de vue pratique, de la participation directe des citoyens à la chose publique est mis à mal par l’émergence des nouvelles technologies. Il convient de citer à cet égard le possible recours au vote dématérialisé ou l’utilisation d’outils collaboratifs pour modifier et commenter en ligne un texte législatif, à l’instar de l’examen en 2016 de la loi pour une République numérique. Les civic tech essaiment, réactivant plus que jamais les sirènes de la participation politique malgré les enjeux afférents à la fiabilité et à la traçabilité des algorithmes.

L’argument d’une impossible mise en œuvre, d’un point de vue pratique, de la participation directe des citoyens à la chose publique est mis à mal par l’émergence des nouvelles technologies.

Cette attraction pour la démocratie directe est, en outre, raffermie par un deuxième trait contextuel: celui du désenchantement politique. Le mouvement des gilets jaunes en a été la plus éclatante illustration, traduite par la revendication d’un référendum d’initiative citoyenne sur fond d’exaspération fiscale et sociale. Ce serait manquer le cœur de la France que de réduire ce mouvement à une crise du pouvoir d’achat: l’immensité du problème déborde le cadre de la domination économique et fonde ce que Marcel Gauchet nomme «le malheur français». Ce malheur est celui d’un décalage. Décalage entre une population française que le spectre de la mondialisation effraie, et un gouvernement convaincu que le blocage de la société provient de son insuffisante modernisation.

Principe démocratique, principe libéral

Ici se joue le drame démocratique évoqué tour à tour par le président de la République et son Premier ministre. La réalité est que le politique ne semble plus faire de politique, pour s’être replié principalement sur le champ de la régulation économique et de la redistribution sociale, à l’exception notable du confinement adopté dans le cadre de la crise sanitaire. La démocratie est sortie victorieuse des totalitarismes du XXème siècle, et pourtant son triomphe a sonné le temps de son recroquevillement conceptuel.

Notre régime marche sur deux jambes pour avoir été qualifié de démocratie libérale: démocratique en cela qu’il fait émerger d’une communauté d’individus une force collective et souveraine, et libéral pour la protection qu’il apporte aux libertés individuelles – possiblement menacées par un exercice trop prononcé de la volonté générale. Les deux principes, démocratique et libéral, n’ont de validité que dans leur coexistence.

Or, dans une logique économiciste et individualiste, c’est le principe libéral qui a pris l’ascendant. Le participatif en est le dernier avatar, lorsqu’il s’érige en contre-pouvoir à la force collective et souveraine, si bien qu’il serait parfois plus pertinent de parler de libéralisme participatif que de démocratie participative. L’urgence est ainsi de rééquilibrer l’équation: il importe en ce sens de réactualiser les termes d’une démocratie de la volonté pour lutter contre les maux, éminemment actuels, d’anonymisation, de déresponsabilisation et de normalisation du politique.

1 réponse »

  1. Bonjour, Thierry,Il ne me semble pas qu’il s’agissent d’un « recroquevillement » du politique mais d’une victoire provisoire et culturelle du néolibéralisme, type Thatcher et Reagan : pas de société, que des individus, l’appât du gain comme démarche juste et profitable, la concurrence comme seul lien social. C’est là la culture d’une « désociétalisation ». Mais un nouveau monde se lève fait de liens social, d’entraide et de solidarité : les « Alternants culturels ». La posmodernité, chère au sociologue Maffesoli, n’est qu’un temps néolibéral et de transition entre la modernité et le temps d’après comme l’a suggéré la psychanalyste canadienne Hélène Richard. C’est de ce temps d’après dont il faut nous préoccuper car les néolibéraux, en situation de fin de queue de comète, freinent des quatre fers pour ne pas assister à son avènement. Voir « Lancer la société du temps d’après ».
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    | | | | Jean-Marc SAURET Docteur en Sociologie clinique, conseiller, Conférenci…
    Consultant Coach manager dirigeant, management organisations projets, conseil consulting coaching conduite chang… |
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    Bien amicalement Jean-Marc Jean-Marc SAURETSociologue clinicien77000 Melun Senart06 80 65 74 70Un Blog ouvert à tous, de trucs, astuces et réflexions autour du management des personnes et des projets. http://jmsauret-managerconseil.blogspot.fr/
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