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Lire Nicolas Baverez : «(Re)constructions» Démocratie, Capitalisme…

L’ heure n’est pas à la déploration mais à l’action. Démocratie, capitalisme, Europe, France : tout est à repenser

Nicolas Baverez publie « (Re)constructions » aux éditions de L’Observatoire. L’épidémie de Covid sera-t-elle la matrice du XXIe siècle, comme la Grande Guerre fut celle du XXe siècle ? En tout cas, la décennie 2020 sera décisive. L’heure n’est donc pas à la déploration mais à l’action. Démocratie, capitalisme, Europe, France : tout est à repenser.

VOIR LES PRECEDENTES PUBLICATIONS DE METAHODOS A PROPOS DE NICOLAS BAVEREZ

Face au krach de la démocratie, relire Tocqueville. Baverez https://metahodos.fr/2020/04/11/face-au-krach-de-la-democratie-relire-tocqueville/

Démocrature, techno-populisme, démocratie illibéralle : Dissolution de la démocratie ? https://metahodos.fr/2020/07/27/democrature-neo-populisme-democratie-illiberalle-dissolution-de-la-democratie/

Crise démocratique: le recroquevillement du politique sur l’économie et l’individu https://metahodos.fr/2020/07/31/crise-democratique-le-recroquevillement-du-politique-sur-leconomie-et-lindividu/

Nicolas Baverez: «France, les caves se rebiffent» https://metahodos.fr/2020/10/13/nicolas-baverez-france-les-caves-se-rebiffent/

Atlantico a publié deux extraits de l’ouvrage de Nicolas Baverez que nous vous proposons ici.

BONNES FEUILLES EXTRAIT 2/2

Extrait 2/2.Nicolas Baverez ATLANTICO

Monde d’après et post-pandémie : La France face à l’heure de vérité

«  » » » »Comme toute grande crise historique, la pandémie a déchiré le voile de l’ignorance et des mensonges, en faisant la vérité sur la situation réelle de la France. Elle a montré l’inconséquence et l’impuissance de l’État, incapable d’anticiper, puis de gérer la pandémie. Elle a révélé la marginalisation de l’industrie et de la recherche françaises, lesquelles ne se limitent pas au secteur de la santé. Elle a mis au jour l’atomisation des individus et la déchirure de la Nation en communautés, en minorités, en tribus, en bandes qui ne partagent plus que la peur et la haine des autres. Elle a souligné la perte de souveraineté d’un pays qui dépend de la Chine pour l’approvisionnement de ses biens essentiels, des États-Unis pour sa sécurité et de l’Allemagne pour le financement de sa gigantesque dette. Dans la continuité du mouvement des Gilets jaunes, avec la mobilisation contre le pass sanitaire, elle a creusé le fossé de défiance qui sépare les citoyens des dirigeants et des institutions de la démocratie représentative.

Loin d’entraîner une clarification politique, l’épidémie se traduit pour l’heure par une immense confusion. Les urgences tiennent lieu de politiques. Le déversement aveugle de dépenses publiques financées par la dette, au nom du mantra absurde « quoi qu’il en coûte », est érigé en stratégie. Et ce, alors même qu’elles financent pour l’essentiel des charges de fonctionnement et les « clientèles » de la fonction publique, et non pas des investissements permettant d’améliorer la croissance potentielle ou de moderniser le pays. Et ce, alors même que le mythe du caractère gratuit et illimité de l’argent public –  ignorant le fait que la dette publique est celle des Français qui devront la rembourser  – prépare méthodiquement la faillite du pays. Le débat public se dissout en vaines polémiques et entretient les illusions sur la situation du pays comme l’infantilisation des Français. La France ne sort donc pas seulement de l’épidémie avec une économie, une société et un État effondrés ; elle a perdu le fil de son histoire ; elle s’est coupée de sa culture ; elle doute de ses valeurs.

La sortie de l’épidémie pourrait ainsi donner raison une nouvelle fois à Alexis de Tocqueville, qui situait le plus fort risque de secousse politique non pas au cœur des chocs historiques, mais au moment où la sortie de crise se profile. La France n’est pas seulement menacée de manquer la reprise et de se trouver marginalisée par l’Allemagne, qui prend de plus en plus ses distances avec elle pour se tourner vers les pays d’Europe centrale et orientale. Elle se trouve dans une situation prérévolutionnaire, comme l’a montré le mouvement des Gilets jaunes. Et la révolution, dans une période de déflation, de montée de la violence et de déchaînement des passions nationales, a basculé à l’extrême droite, comme dans les années 1930. Tous les facteurs favorables au vote populiste se trouvent en effet réunis dans notre pays : violente crise économique et sociale, désintégration de la classe moyenne, insécurité galopante, déclassement du pays et de ses citoyens, implosion des partis dits de gouvernement, délégitimation des institutions et des dirigeants.

La France fait donc face à une heure de vérité  : elle doit choisir entre la débâcle programmée, comme en  1940, ou la reconstruction, comme en  1945. Et ce choix conditionnera largement le destin de l’Europe. L’élection présidentielle de  2022 se présente ainsi comme la dernière chance pour les Français de sortir du déni, de se livrer à un examen de conscience sur leur responsabilité dans le déclassement de notre pays, de débattre d’un projet de redressement qui permette de mobiliser les énergies, de rassembler la Nation, de la repositionner dans le XXIe  siècle tout en la réconciliant avec ses valeurs. Voilà pourquoi il est vital que le débat ne soit pas tronqué, occulté, confisqué par la démagogie, comme ce fut trop souvent le cas par le passé.

L’épidémie de Covid-19, par le choc inouï qu’elle a provoqué pour chaque citoyen, constitue aussi une occasion unique. Elle a confronté tous les Français aux conséquences concrètes de la liquidation de l’industrie, de la marginalisation de la recherche, de l’incapacité de l’État de délivrer les services de base concernant la santé, l’éducation, la sécurité ou la justice. Par ailleurs, cette débâcle de l’État – symbolisée par les pénuries de masques, de tests, de respirateurs, de vaccins et de lits de réanimation, comme par l’incapacité à mettre en place effectivement le traçage et l’isolement des malades ou le contrôle des frontières –, dans son extravagance même, a suscité un sursaut de la société. Les soignants ont sauvé l’honneur du système de santé, faisant la preuve de leur réactivité, de leur excellence clinique et de leur sens éthique. La paralysie de l’État central a été contournée par l’imagination et l’agilité des élus locaux, de l’approvisionnement en masques à la vaccination de la population. L’organisation du territoire, polarisée autour des métropoles qui avaient capté les quatre cinquièmes de la croissance et des créations d’emplois depuis le début du siècle, a commencé à se rééquilibrer en faveur des villes moyennes. Les blocages de la bureaucratie ont dû céder devant les innovations médicales et technologiques. Les entreprises se sont adaptées avec une rapidité stupéfiante aux contraintes des confinements, ont basculé vers le télétravail et massivement accéléré leur recours aux technologies de l’information.

La France n’est pas finie. Elle dispose encore, grâce à ses citoyens, des talents et de l’énergie pour se redresser.

Mais il faut tirer rapidement les leçons de l’épidémie de Covid-19 en engageant une véritable révolution. Il est temps de cesser de sanctuariser tout ce qui nous ruine et de condamner tout ce qui pourrait nous sauver. Les Français doivent renoncer à attendre le salut d’un homme ou d’une femme providentiels, ou à s’en remettre à l’État pour reprendre collectivement en main notre destin. Cessons de rêver et de commémorer l’âge d’or mythifié des Trente Glorieuses pour affronter les problèmes du présent et reconstruire une France moderne dans l’histoire universelle du XXIe siècle, en renouant avec le fil de son histoire et de sa culture, qui conservent un lien indissoluble avec la dignité et la liberté des hommes.

Le déclin n’a rien de fatal

Le déclin de la France ne résulte ni de la loi d’airain du capitalisme mondialisé, ni de la construction européenne, comme le montre la réussite de l’Allemagne ou de l’Europe du Nord. Il est le fruit de la démagogie politique, basée sur le refus des réalités du XXIe siècle ; elle a enfermé les Français dans le renoncement pour les transformer en spectateurs de leur chute à travers le culte de la commémoration. Pourtant, le déclin n’a rien d’inéluctable : il peut être enrayé par un sursaut national, dont notre histoire comme nombre de démocraties montrent l’exemple.

Faute d’avoir réussi à conjuguer stabilité des institutions et liberté politique, la France présente un profil très heurté depuis 1789, alternant les phases de violents décrochages et de brillants rattrapages. Comme aimait à le souligner le général de Gaulle, elle est le pays qui ne fait des réformes qu’à l’occasion des révolutions. Ainsi en fut-il sous l’empire libéral, à la Belle Époque, au cours des Années folles et surtout durant les Trente Glorieuses.

BONNES FEUILLES EXTRAIT 1/2

La pandémie de Covid-19 ou le sacrifice des libertés

Extrait 1/2.Nicolas Baverez ATLANTCO

L’épidémie de Covid-19 déstabilise tout particulièrement les démocraties, car les mesures sanitaires, notamment le recours au confinement, portent atteinte aux libertés fondamentales, tandis que l’organisation des élections et le débat public se trouvent profondément perturbés. La France fait cependant exception par la concentration extrême des décisions entre les mains du président de la République, comme par l’ampleur des restrictions aux libertés. La Ve République, organisée autour du primat de l’État et de son chef, n’a jamais été un régime libéral. La présidentialisation et la centralisation du pouvoir n’ont cessé de s’amplifier. La pandémie marque cependant un tournant, en poussant à l’extrême la tentation étatique et autoritaire qui caractérise le quinquennat d’Emmanuel Macron. L’absence d’anticipation de l’État, puis la perte de contrôle de la situation sanitaire, économique et sécuritaire ont provoqué un effet de sidération et de panique chez les dirigeants comme chez les Français, créant une quête frénétique de sécurité au détriment de la liberté.

Nombre de démocraties ont eu recours à des dispositions de temps de crise, à l’image de l’état d’urgence nationale en Italie ou de l’état d’alerte en Espagne. La France demeure cependant la seule à avoir créé, avec la loi d’urgence sanitaire du 23  mars 2020, un nouveau régime d’exception, qui s’ajoute à l’article 16 de la Constitution, à l’état de siège et à l’état d’urgence. Notre pays expérimente ainsi l’état d’urgence permanent, de 2015 à 2017 en raison du terrorisme, puis depuis 2020 en raison de la Covid-19.

L’état d’urgence sanitaire a autorisé l’exécutif, par simple décret, à restreindre ou supprimer les libertés, à mettre en place des mesures de quarantaine ou d’isolement, à réquisitionner tous biens et services, à contrôler les prix. Tous les pouvoirs sont en réalité transférés au président de la République, qui les exerce à travers le Conseil de défense sanitaire. La gestion de l’épidémie se trouve ainsi placée sous un cadre militaire et régie par le secret-défense, alors qu’elle relève du Conseil des ministres ou du conseil restreint. Le recours au Conseil de défense, qui s’inscrit dans le droit fil de la rhétorique guerrière, constitue un détournement de pouvoir. Il contribue à expliquer la faillite sanitaire de la France face aux vagues successives de l’épidémie : son fonctionnement interdit en effet d’associer aux décisions les élus, les entreprises et les citoyens – coopération qui se trouve, à l’inverse, au principe de la réussite du CoronaKabinett, mis en place par Angela Merkel.

La concentration des décisions entre les mains du président est allée de pair avec le désarmement des contrepouvoirs. Le Parlement s’est transformé en chambre d’enregistrement, sans jamais débattre au fond de l’état d’urgence sanitaire ni du plan de relance. De leur côté, les tribunaux se sont arrêtés durant trois mois, au printemps, avant de partir en vacances, ce qui n’a pas d’équivalent dans le monde développé. Les ultimes garde-fous en matière de libertés publiques proviennent désormais des juridictions et du droit européens.

Force est de constater que les démocraties qui ont le mieux répondu à la crise sanitaire et économique n’ont pas eu recours à des législations d’exception, ni suspendu les contre-pouvoirs, ni dégradé leur État de droit. Au prétexte de remédier à la faillite de l’État dans la lutte contre l’épidémie et la montée de la violence, la France s’est engagée dans une course à la limitation des libertés individuelles et à l’extension incontrôlée des pouvoirs de l’exécutif, qui pourrait prendre un tour tragique en cas d’arrivée à la tête de l’État d’un dirigeant populiste. Les instruments d’une démocratie illibérale se mettent en place dans l’indifférence générale ; il ne leur manque plus que d’être mis en action par un véritable autocrate.

La sécurité est la première des libertés, mais la remise en question des libertés individuelles n’améliore en rien la sécurité collective. Au lieu de prétendre donner des leçons de liberté d’expression au monde, nous serions mieux inspirés de restaurer l’État de droit. Benjamin Franklin rappelait à juste titre que « un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre ».

Nicolas Baverez

Nicolas Baverez est docteur en histoire et agrégé de sciences sociales. Un temps éditorialiste pour Les Echos et Le Monde, il analyse aujourd’hui la politique économique et internationale pour Le Point.

Il est l’auteur de Lettres béninoises et de Chroniques du déni français aux Editions Albin Michel.Voir la bio »

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