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Relire Michel SCHNEIDER: Miroir des princes

PRÉSENTATION

Qui est Johan Rivalland ?

Johan Rivalland, dont nous publions de nombreux articles très demandés par nos lecteurs, est ancien élève de l’École Normale Supérieure de Cachan et titulaire d’un DEA en Sciences de la décision et microéconomie, est actuellement professeur de Marketing et responsable de suivi professionnel en BTS Management des Unités Commerciales à Paris.

Il intervient également à l’IUT Paris-Descartes, où il assure des TD en Histoire de la Pensée Économique, ainsi qu’en Fondamentaux du Marketing, Concepts et Stratégies Marketing.

Miroir des princes

Le présent papier concerne « Miroir des princes », par Michel Schneider. Les princes de notre temps ne parlent plus qu’à eux-mêmes. Ou à leurs miroirs médiatiques.

ARTICLE

Par Johan Rivalland Contreproints

La démocratie souffre de nombreux maux. La propension des politiques à se mettre en scène et s’auto-contempler n’en est pas le moindre. Plutôt que de rechercher l’efficacité avant toute autre considération, la plupart des décisions sont malheureusement perverties par le désir de se faire réélire, ou même plus immédiatement de plaire et s’auto-complaire. C’est à ce dernier point que le psychanalyste et écrivain Michel Schneider s’intéresse, même s’il s’en tient à un constat que nous pouvons tous faire au quotidien.

En effet, au sein du monde de la politique règnent orgueil, narcissisme, mauvaise foi et mensonges. Un spectacle pitoyable. Mais il s’agit en réalité d’un jeu de miroirs à trois faces entre le pouvoir, les médias et l’opinion, sorte de désir triangulaire aux multiples facettes. Une relation qui a changé au fil de l’histoire.

Un changement d’angle de vue

Les « miroirs des princes », nous dit Michel Schneider, « étaient des livres écrits par des philosophes ou des clercs à l’intention des souverains ». Une manière pour eux de se confronter à l’image qu’ils renvoyaient, à ce que leurs proches n’osaient pas leur dire. Un éclairage apporté à leur action terrestre et sur les vertus morales nécessaires ou le regard de Dieu. Ainsi Sénèque, par exemple, joua-t-il ce rôle face à Néron.

Aujourd’hui, nous dit l’auteur, le miroir des princes est plutôt joué par « des journalistes qui les aveuglent de leur propre reflet ou par des communicants qui les saturent du son répercuté de leur parole, les laissant à la jouissance solipsiste d’eux-mêmes ». Et les écrans (TV, facebook, Twitter, etc.) jouent le rôle des miroirs. Les images éphémères et les sondages, autrement dit la superficialité, remplacent désormais les idées de fond.

Quand les politiques ne font plus de la politique, et les journalistes du journalisme, que le sondage remplace le suffrage, et que l’opinion n’est plus l’opinion publique, mais l’éclatement versatile entre opinions privées, le pouvoir devient virtuel, reality show entre initiés dont le public se détourne entre colère et ennui.

Ainsi, les princes, terme aujourd’hui usurpé, ne parlent plus « qu’à eux-mêmes. Ou à leurs miroirs médiatiques. De quoi ? D’eux-mêmes. De leurs ambitions ». Et, dans cette démocratie des crédules, où le mensonge prolifère, règnent les croyances. « On ne croit pas une chose parce qu’elle est vraie, on la juge vraie parce qu’on y croit ». Dès lors, « une croyance peut survivre à tout démenti de l’expérience ». Et c’est ainsi que prolifèrent les idées qui vont dans le sens de ses intérêts, voire que règnent les idéologues.

Le rôle des médias

Entre docilité et désir de reconnaissance, les médias jouent le rôle de miroir (du miroir), atteints eux-mêmes fortement par le narcissisme et refermant ainsi le triangle, en cherchant à se faire aimer des « basiques » (l’opinion). « C’est le règne des mages et des mots, plus que des idées et des valeurs ». Or, comme le souligne Michel Schneider, qui a l’art de trouver des formules justes, « les miroirs ne gardent ni ne transforment rien, ils enregistrent un reflet qui disparaît sitôt le sujet sorti de leur champ ». Belle formule aussi que celle reprise de Jean Cocteau : « Les miroirs feraient bien de réfléchir avant de renvoyer les images ».about:blank

Et que penser de cette tyrannie de l’impudeur, qui amène les politiques même les plus réservés à étaler leur vie privée au grand jour devant les caméras et photographes ou autres réseaux sociaux, cultivant leur image d’humanité, bien plus que des idées ? Société du spectacle, règne de l’éphémère et de la superficialité. Doublé d’une « aspiration à leur ressembler » (aux Français) plutôt que de les « rassembler ». Le contraste avec les grands dirigeants de naguère fait dire à l’auteur que « les uns sèment, les autres s’aiment ».

Une analyse des différentes formes de narcissisme

S’ensuit une analyse des différentes formes de narcissisme, à travers de multiples exemples récents, que l’on ne connait tous que trop, de nos politiques contemporains. Mais aussi, au-delà, de l’ensemble de la société médiatique, tant cette gangrène semble avoir perverti les esprits au sens large.

Reflet de ce jeu de miroirs lancinant, les sondages jouent un rôle malheureusement indu, et même dangereux pour la démocratie, sur les décisions des politiques. Ce que Michel Schneider appelle le « narcissisme pérégrinateur », tant les politiques sont sensibles à leur « cote d’amour personnelle ». Ce qui s’accorde bien, d’ailleurs, avec ce que l’auteur nous décrit comme étant un « peuple de narcisses », avec son « abus du mobile dans les lieux publics ou la prolifération des blogs », un peuple de « moi d’abord, et tout tout de suite ». Il évoque aussi le cas de toutes ces « lois inutiles ou nocives, inapplicables et inappliquées à seule fin d’y attacher le nom d’un député ou d’un ministre ».

Un livre, au total, bien sympathique et image de notre temps. Au-delà, de vraies interrogations sur la démocratie et sa perversion, au sujet desquelles on restera ici, hélas, sans réponses. Trop inscrit, probablement, dans l’observation de l’immédiat et les nombreuses anecdotes qui le parsèment, pas assez dans une vision plus longue et la critique dynamique qu’elle sous-tendrait.

— Michel Schneider, Miroir des princes, Flammarion, collection Café Voltaire, septembre 2013, 141 pages.

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