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Les coupures chirurgicales d’internet

PRÉSENTATION

Internet bloqué dans tout le pays, ou bien de manière parcellaire pendant de longues minutes. Voici le quotidien des Biélorusses depuis qu’une partie d’entre eux contestent la réélection du président Alexandre Loukachenko, quand ce dernier évoque des cyberattaques venues de « puissances étrangères ». 

Certes, d’après le rapport annuel We Are Social, le nombre d’internautes dans le monde est aujourd’hui de 4,54 milliards, soit 298 millions de plus qu’en janvier 2019. Mais le réseau est de plus en plus l’objet de coupures unilatérales, comme l’explique Jean-Marc Bourguignon – dans l’entretien accordé au Point – , cocréateur et secrétaire général de l’ONG Nothing2Hide, active dans le monde entier, comme en Indonésie, au Burkina Faso, en Tanzanie, ou encore au Ghana.

Presentation de l’ONG Nothing2Hide

« Notre structure travaille sur la technologie comme moyen de favoriser la diffusion et la protection de l’information. Nous animons des formations à la sécurité numérique et fournissons des outils de contournement de la censure.

ADN technologique : la plupart des structures impliquées dans le soutien média ou la protection de la liberté d’expression (RSF, CPJ, Freedom Voices) externalisent les compétences techniques et sont rarement en capacité d’apporter un soutien technique sur le long terme. Nothing2Hide est une structure légère et agile dont l’ADN est la technologie pour tous. Notre expérience nous permet d’être au plus près des besoins terrain et des évolutions techniques.

Experts en pédagogie : les journalistes, militants et activistes ne sont pas des techniciens. Notre expérience d’animation de formations au sein d’écoles (ESJ Lille, ESJ Pro, école de journalisme de Tours, école de journalisme de Grenoble, IUT de journalisme de Lannion) et auprès de professionnels de l’information (Cash Investigation, Radio France, France télévision) nous a appris à échanger sur des sujets techniques avec un public de non-techniciens.

Expérience terrain : nous intervenons régulièrement de manière informelle auprès de journalistes partis sur le terrain et confrontés à des problèmes de censure ou de surveillance. Nos missions sur le terrain nous ont également appris à mettre en œuvre des solutions efficaces, rapidement, avec des moyens simples et parfois dans des contextes de forte surveillance (Turquie, Syrie).

Partenaires opérationnels : nous avons développé au cours de ses missions un réseau de journalistes et d’experts en technologie sur le terrain, qui peuvent venir en aide à des journalistes confrontés à des situations de surveillance. Ainsi Nothing2Hide a été le premier membre français du réseau de journalisme d’investigation Global Investigative Journalism Network (GIJN), est membre fondateur du Réseau de journalistes francophones Initiative, Impact, Investigation 3i. Nous sommes également partenaires de Africans Rising, une organisation opérant dans toute l’Afrique sub-saharienne. »

ARTICLE

« La coupure d’Internet s’opère de manière de plus en plus chirurgicale »

Par Guillaume Grallet  19/08/2020 | Le Point.fr

Le Point.fr : Que faites-vous en ce moment en Biélorussie ?

Jean-Marc Bourguignon : Nous fournissons des moyens de communication sécurisés à des journalistes biélorusses couvrant les événements à Minsk, et qui n’ont aujourd’hui pas les moyens de travailler. C’est le cas, par exemple, de Kristina [le prénom a été changé, NDLR], qui, dès le début des événements, nous a fait confiance. Nous l’avons aidée à installer des logiciels adéquats, comme WireGuard, qui permet des communications sécurisées de point à point, et nous lui avons mis à disposition un coffre-fort numérique pour héberger des fichiers. Nous fournissons également des outils d’analyse d’appareils compromis, qui vous permettront, par exemple, de savoir si votre smartphone a été piraté. Enfin, avec notre projet Techforpress, nous voulons enrichir notre boîte à outils de logiciels de visioconférence comme BigBlueButton qui peuvent être particulièrement utiles pour rendre compte d’une situation à distance.

Êtes-vous témoin d’une hausse des coupures d’Internet dans le monde ?

Oui. D’ailleurs, il est très facile de bloquer Internet dans un pays entier. Dans les pays peu démocratiques, les opérateurs mobiles et les fournisseurs d’accès se plient aux requêtes de blocage du ministère des Télécommunications par peur de représailles. On peut, par exemple, utiliser le Deep Packet Inspection, en redirigeant tous les flux vers un unique canal, ce qui conduit à un fort ralentissement de la connexion Internet. Il est aussi possible de filtrer toutes les communications entrantes dans un pays en s’appuyant sur des algorithmes discriminants. Mais ce n’est pas la seule méthode : depuis deux ou trois ans, on voit se multiplier le blocage de services ciblés, comme l’accès à Twitter, YouTube, ou encore la messagerie Telegram.

Ce fut notamment le cas de la République démocratique du Congo. Le blocage peut se faire de manière encore plus fine, en bloquant l’envoi d’une image ou bien d’un fichier précis, sur WhatsApp. La coupure d’Internet s’opère de manière de plus en plus chirurgicale. Ce blocage à la carte permet aux autorités d’un pays de ne pas se priver de l’activité commerciale d’Internet. Cela a par ailleurs le « mérite » de ne pas attirer l’attention, et donc de susciter moins de réactions de la communauté internationale. Ainsi, la censure d’Internet est de plus en plus imperceptible. D’ailleurs, pendant les premières heures du blocage, les citoyens pensent à un problème technique plutôt qu’à un blocage volontaire, c’est autant de temps de gagné.

C’est tout sauf une méthode centralisée…

Oui, c’est à l’exact opposé des méthodes que peut pratiquer une partie de la Chine, via son « great firewall », la grande muraille qui interdit le fonctionnement de la grande majorité des services occidentaux à domicile. Ou encore des autorités iraniennes qui, le 19 novembre 2019, avaient brutalement coupé l’accès à Internet pour limiter la portée des protestations liées à la hausse du prix du carburant. Il est relativement facile de mettre en place un système de censure décentralisé, ce qui permet de bloquer de façon beaucoup plus sélective une partie de la population, une ville, par exemple, ou encore un simple pâté de maisons… Cela rend la censure plus sournoise et permet d’isoler un quartier d’une ville où il y a des manifestations, par exemple.

Dans une très grande partie de la Chine, il est ainsi difficile d’accéder à Google.

Comment empêcher Internet de fonctionner normalement ?

Tout simplement en désorganisant la manière dont fonctionne notre navigation. Internet s’appuie sur des millions d’appareils connectés et identifiés grâce à une adresse numérique (IP) unique. Des annuaires font correspondre un nom de domaine, par exemple Lepoint.fr, avec l’IP du serveur. Ces « annuaires » sont des serveurs DNS (système de nom de domaine) interrogeables par tout le monde. Quand vous tapez Lepoint.fr dans votre navigateur, votre ordinateur va d’abord interroger cet annuaire pour connaître l’adresse IP et ensuite s’y rendre pour afficher le site. Si vous bloquez l’accès à cet annuaire, vous n’avez plus accès à rien du tout. C’est simple et efficace. Vous pouvez également décider de bloquer l’accès à certains sites. Dans une très grande partie de la Chine, il est ainsi difficile d’accéder à Google.

Votre organisation vient également en aide aux citoyens qui ont besoin de communiquer malgré une interdiction…

Il y a beaucoup d’outils pour contourner des restrictions mises en place par un gouvernement ou un pouvoir coercitif. Cela va de l’utilisation d’un VPN, un outil qui masque votre adresse IP, à l’utilisation de Tor, un réseau qui permet d’anonymiser l’origine des connexions. Lorsque la communication est totalement coupée, nous pouvons équiper ceux qui ont besoin d’une connexion d’une carte SIM assortie d’un forfait data d’un pays frontalier.

Vous insistez sur l’éducation…

Oui, l’éducation numérique suppose de savoir ce qu’est un nom de domaine, une adresse IP, ou encore la manière dont un navigateur Internet fonctionne. Nous avons mis des moocs à disposition à ce sujet en partenariat avec Freepress Unlimited. C’est aussi le cas sur les messageries sécurisées, pour que tout un chacun protège au mieux ses communications. Nous pensons que l’accès à Internet est un droit fondamental, et, alors que le réseau se fragmente, cet accès devrait être le même dans le monde entier.

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