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Hartmut ROSA: Les vertus démocratiques de la relation aux autres et au monde

PRÉSENTATION

Dans son dernier essai, le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa se penche sur la quête moderne qui veut contrôler et exploiter la nature, les individus et les choses. Une obsession qui s’illustre notamment dans la gestion de la crise sanitaire liée à l’épidémie de Covid-19 et qui implique un rapport agressif au monde et empêche toute possibilité de résonance.

Burn-out et «to-do list». Deux petits mots qui ont envahi nos vies et qui disent beaucoup de la condition dans laquelle se trouve l’homme moderne, rendu malade d’accélération d’une part, et obsessionnel du contrôle d’autre part. L’ auteur a engagé un travail sur l’élaboration des remèdes depuis près de vingt ans; et si son nom est mal connu du grand public, il est bien l’un des intellectuels contemporains qui aident le mieux à penser à notre époque.

Dans la lignée de la théorie critique de l’Ecole de Francfort (Max Horkheimer, Theodor W. Adorno…), le professeur à l’université Friedrich-Schiller de Iéna et directeur du Max-Weber-Kolleg à Erfurt dissèque la réalité sociale propre à la modernité capitaliste et propose des concepts métaphysiques à même d’en soulager les pathologies.

Rosa propose la notion de résonance au cœur d’un précédent essai prolifique. Le concept désigne une capacité à s’approprier le monde, quand quelque chose, quelqu’un nous touche, fait vibrer corps et âme, et que le monde et nous-mêmes en ressortons transformés. Une expérience qui nécessite une forme d’indisponibilité dans une époque où tout est rendu disponible en un clic…

« Si nous redonnons vie et sens à notre capacité de résonance, j’en suis sûr, nous trouverons certainement et rapidement des moyens de vaincre l’injustice », c’est ainsi que Harmut ROSA conclue l’entretien donné à l’Expresse que nous reproduisons ici.

« La modalité d’échange, qui consiste à écouter avant de répondre, est indispensable au processus démocratique« 

« La modalité d’échange, qui consiste à écouter avant de répondre, est indispensable au processus démocratique et à son fonctionnement. La démocratie ne peut être efficace que si elle fonctionne comme sphère de résonance : il nous faut penser que les autres ont une chose importante à partager, pour y répondre à notre tour, et ainsi, à travers un processus de mise en contact, être transformés et entrer dans une nouvelle forme de communauté »

Concernant la « qualité » de notre rapport au monde, il y a, selon lui, trois niveaux de connexion possible :

  • « être en résonance avec autrui;
  • « avec la matérialité ;
  • « avec la vie en tant que telle.

C’est ce qu’il jappelle les trois axes de la résonance:

  • « l’axe social qui nous relie aux autres, à travers l’amour, l’amitié ou la relation démocratique ;
  • « l’axe matériel qui nous connecte aux choses et aux objets ;
  • « l’axe existentiel qui déploie une connexion avec la vie, l’univers ou la nature. 

Le changement de soi même et de la structure institutionnelle

Hartmut ROSA invite à une double révolution : « travailler au changement de nous-mêmes et de notre structure sociale institutionnelle, mieux adaptée à la coopération résonante. »

Vaincre le sentiment d’impuissance qui paralyse la vie politique


« Ce sentiment résulte d’une fausse compréhension de l’auto-efficacité individuelle dans le domaine politique. Il ne s’agit pas d’une manière d’imposer mon intérêt particulier, mais de comprendre l’efficacité politique en lien avec le concept de résonance, c’est-à-dire de faire entendre ma voix et faire entendre collectivement nos voix pour faire avancer les choses. « , avait il déclaré dans une interview à Libération.

Il poursuivait, « la réussite politique ne consiste pas à imposer une voix particulière, mais à faire au contraire résonner les voix ensemble. Il faut se départir d’une vision de la politique qui est celle de Carl Schmitt, et qui consiste à distinguer l’ami et l’ennemi, et au contraire organiser une action collective, un agir ensemble. »

Une démocratie réussie : « atteindre l’autre et se transformer« 

Il déclarait su France Culture: « Une démocratie réussie ne veut pas dire le contrôle et la maîtrise, mais atteindre l’autre et se transformer. La question fondamentale de la politique est comment nous nous comportons avec l’autre, avec celui qui est différent« 

Extrait de l’entretien ci contre: « Pour éviter une perte politique du monde, il faut empêcher la désolidarisation progressive et le creusement des inégalités. « 

ARTICLE

« Entrer en résonance avec le monde »

Propos recueillis par Aliocha Wald-Lasowski,publié le 18/09/2018 L’Express

Pour le sociologue Hartmut Rosa, soigner notre relation aux autres, aux choses et au monde présente des vertus démocratiques.

Son précédent ouvrage, Accélération. Une critique sociale du temps (La Découverte, 2010), l’a fait connaître du public français. En cette rentrée, le sociologue allemand Hartmut Rosa propose une nouvelle théorie de la relation au monde comme remède à la frénésie de la société. Il suggère de développer un meilleur rapport à soi, à son environnement et aux autres, à travers la notion de « résonance », titre de son dernier livre*. 

L’EXPRESS. Notre société moderne exige la croissance, l’innovation et l’accélération afin de maintenir sa reproduction socio-économique. Est-ce la cause de l’actuelle crise écologique, démocratique et humaine, qui nous plonge dans un cycle sans fin ? 

Harmut Rosa. Tout le monde s’entend à dire que l’homme moderne a un appétit insatiable pour le progrès : nous faisons notre possible pour dépasser les frontières, aller toujours plus vite, plus loin, plus haut. Mais il faut admettre que nous ne sommes pas seulement motivés par l’avidité ou le désir d’avoir encore plus ; nous avons aussi la peur tout à fait justifiée de perdre ce que l’on a. C’est le sens de l’économie et du système de protection sociale, de nos modes d’éducation et du fonctionnement politique. J’appelle cela la « stabilisation dynamique » : une société moderne ne peut reproduire ou maintenir sa structure institutionnelle que grâce à la croissance. 

Cela signifie que, individuellement aussi bien que collectivement, nous ne sommes jamais assez rapides, jamais assez inventifs, jamais assez productifs. Nous sommes constamment poussés à optimiser et exploiter au maximum ce que l’on a, ce que l’on est et ce que l’on fait. Par conséquent, ce mode de stabilisation dynamique entraîne un mode existentiel d’agression permanente envers le monde extérieur, que nous devons conquérir, contrôler et exploiter. Ce qui conduit à un état d’aliénation profonde. Nous perdons nos repères et nos valeurs. 

La nature de l’homme s’en trouve-t-elle remise en question ?  

Oui, de même que la nature environnementale, comme ressource ou objet à consommer et à exploiter. Au lieu d’être en résonance avec elle, nous en faisons quelque chose que l’on détruit (comme la pollution écologique) et qui, en retour, nous menace (violence du changement climatique par exemple). De la même manière, en politique, ce mode d’existence par agression permanente conduit à une situation où nous cherchons à faire taire nos adversaires et à défendre rigoureusement nos propres intérêts. Se faire entendre, imposer nos idées sans écouter une tonalité différente de la nôtre. 

La modalité d’échange, qui consiste à écouter avant de répondre, est indispensable au processus démocratique et à son fonctionnement. La démocratie ne peut être efficace que si elle fonctionne comme sphère de résonance : il nous faut penser que les autres ont une chose importante à partager, pour y répondre à notre tour, et ainsi, à travers un processus de mise en contact, être transformés et entrer dans une nouvelle forme de communauté. 

La crise actuelle de la démocratie est-elle une crise de la résonance, selon vous ? 

Au parlement comme dans les émissions télévisées ou dans la rue, notre comportement consiste à réduire autrui au silence. Il n’est pas surprenant de constater l’augmentation des burn-out et des maladies liées au stress : la dépression est un état dans lequel tous les axes de résonance sont réduits au silence. Plus rien ne nous touche, rien ne nous atteint, rien ne nous importe. Le monde extérieur comme l’univers intérieur sont devenus froid et gris. Le mode d’identification se réduit à un état silencieux et non-résonant. La démocratie et l’humain sont perturbés. 

Le bonheur n’est alors qu’une illusion impossible à atteindre ? 

Selon moi, quand on nous demande si nous sommes heureux ou non, satisfaits de notre vie, nous avons une forte tendance à répondre en nous référant à ce que l’on a accompli ou ce que l’on possède : « Je suis heureux, j’ai un bon travail, un revenu suffisant, une belle maison, etc. ». En réalité, on peut posséder tout cela et se sentir malheureux, ou alors, ne rien avoir et se sentir en paix avec soi et le monde. La « vie bonne » n’est jamais statique, elle se construit de manière stratégique.  

Ensuite, la question n’est pas les ressources dont nous disposons, mais la « qualité » de notre rapport au monde. A partir de là, il y a trois niveaux de connexion possible : être en résonance avec autrui, avec la matérialité et avec la vie en tant que telle. C’est ce que j’appelle les trois axes de la résonance: l’axe social qui nous relie aux autres, à travers l’amour, l’amitié ou la relation démocratique ; l’axe matériel qui nous connecte aux choses et aux objets ; et l’axe existentiel qui déploie une connexion avec la vie, l’univers ou la nature. 

Que signifie pour vous « être en résonance » ? 

Se sentir touché, bouleversé ou affecté, par autrui, un morceau de musique, le travail que nous faisons, un paysage, une idée ou un coucher de soleil, etc. L’affection, ce sentiment d’être interpellé, est le premier des quatre éléments de la résonance. Le deuxième est l’auto-efficacité : la capacité de répondre à l’appel et d’aller à la rencontre de l’autre, pour ne pas rester passif, car être touché signifie changer d’état, se transformer – troisième caractéristique de la résonance.  

Enfin, comme il n’y a jamais de garantie d’entrer en résonance de manière efficace avec quelqu’un, un morceau de musique ou une idée, l’imprévisibilité est la quatrième fonction de la résonance. Cette imprédictibilité est d’ailleurs son aspect le plus intéressant. La recherche de résonance est l’exact contraire du besoin et du désir des temps modernes d’optimiser, de dominer et de contrôler. 

Il y a donc une quête de la vie bonne, qui n’est pas dictée par l’impératif de croissance ? 

Non seulement cette idée d’une vie bonne par résonance n’est pas liée au mode d’accélération et de développement de la société, mais elle est aussi un indicateur permettant d’évaluer la qualité de nos institutions sociales. Ces dernières, présentes à tous les niveaux de la société, ne sont efficaces que si elles permettent et encouragent les relations sociales, matérielles et existentielles résonantes. 

L’idée de résonance permet-elle de développer une politique de la relation entre les individus ? 

La résonance n’est pas en moi, mais entre vous et moi, ou entre le monde et nous. Elle peut échouer, et conduire au silence ou à l’aliénation, formes de destruction de la relation. Si un sujet est traumatisé, par exemple, il perçoit toute forme d’affection comme une menace et comme une violation, et sa peur de la vulnérabilité empêche la résonance.  

D’un point de vue politique, les institutions modernes sont conçues de manière à éviter toute forme de vulnérabilité. Les espaces publics et sociaux sont soumis à des impératifs de contrôle. Ils cherchent à entretenir, de manière inadaptée aux individus, la logique d’accroissement, et à perpétuer l’aliénation croissante. C’est pourquoi la résonance requiert une double révolution : travailler au changement de nous-mêmes et de notre structure sociale institutionnelle, mieux adaptée à la coopération résonante. Pour éviter une perte politique du monde, il faut empêcher la désolidarisation progressive et le creusement des inégalités. 

Peut-on parler d’une philosophie de la résonance ? 

Oui, car la caractéristique fondamentale des êtres humains est leur besoin, leur désir et leur capacité de résonance. Les bébés la recherchent d’emblée, dans les bras de leur mère, de leur nourrice. Lorsqu’un nourrisson tend les mains, il ne cherche pas à posséder quelque chose, mais à obtenir une réponse. Il fait l’expérience de l’auto-efficacité. Depuis la conception de la formation du sujet développée par le psychologue social George Herbert Mead, jusqu’aux travaux récents sur les neurones-miroir, il est incontestable que seule la réitération des processus de résonance nous procure le sentiment d’exister et d’être un sujet.  

Bien sûr, chaque société développe une sphère de résonance spécifique à sa culture. Entre la société occidentale moderne, l’époque de la Chine ancienne ou les peuples indigènes du Brésil, il y a des axes de résonance différents. La musique n’y est pas incarnée, par exemple, de la même manière. Mais ce qui nous relie les uns aux autres, c’est cette forme fondamentale de résonance. Nous sommes des êtres résonants, pour ainsi dire. Telle est ma philosophie. 

Les situations du quotidien ne nous permettent pas toujours d’adopter un comportement de ce genre… 

Il n’y a pas de plan de construction préétabli pour un monde résonant. Ce serait faux et incohérent. Cependant, il existe certainement des conditions préalables, des conditions psychologiques, matérielles, spatiales, temporelles et sociales préalables. A l’inverse, quand nous agissons sous contrainte, et que nous sommes soumis à des points d’agression, il est très peu probable que nous établissions une résonance avec le monde ou entre nous.  

Par exemple, si nous devons courir vers la gare parce que le train va partir, nous agissons sous une contrainte de temps. Impossible alors d’être affecté par la voix d’enfants ou d’étrangers, ni par une mélodie ou une émotion. Il nous faut devenir « aveugle et sourd » face au reste du monde pour atteindre notre objectif.  

J’ai tenté de montrer dans mon livre Accélération. Une critique sociale du temps (La Découverte), que les sujets modernes agissent sous contrainte temporelle. Dans un contexte d’agressivité extérieure, de concurrence féroce ou de compétition dominée par la peur, s’isoler du monde est parfois la seule option dont nous disposons. Si nous redonnons vie et sens à notre capacité de résonance, j’en suis sûr, nous trouverons certainement et rapidement des moyens de vaincre l’injustice. 

*Résonance, éd. La Découverte

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