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« On a cas­sé la Ré­pu­blique » – Commémorer 150 ans d’histoire de la Na­tion

BILLET

Commémorer ou ouvrir la voie à une refondation indispensable ?

Le choix du président Macron de célébrer les 150 ans de la proclamation de la IIIRépublique, souligne l’importance de ce moment historique, mêmes’il ne semble pas ouvrir la voie à une refondation pourtant indispensable.

Le modèle républicain est toutefois aujourd’hui remis en question dans ses valeurs et ses vertus démocratiques.

Comme le rappelle Dominique Rousseau, constitutionnaliste « il ne faut pas confondre République et démocratie, Il peut très bien y avoir des démocraties qui ont une forme monarchique, comme le Danemark ou l’Espagne. Et des républiques totalitaires comme le fut l’URSS ou l’actuelle république populaire de Chine ».

« Ce qui fait la spécificité de notre histoire républicaine, c’est la ténacité avec laquelle ce régime a été conquis, » explique Olivier Ihl, professeur à Sciences-Po Grenoble. Depuis la Révolution française, il y avait eu une succession d’expériences politiques, avec des restaurations monarchiques, des empires. » .

« Le moment républicain »

Ces années de la fin du XIXe siècle marquèrent ensuite ce que des historiens ont appelé « le moment républicain » par l’adoption de grandes lois sur la liberté de la presse ou de réunion, le droit syndical, l’éducation nationale et, plus tard, en 1905, sur la séparation des Églises et de l’État. « Les républicains du début de la IIIe République sont en plein progressisme positiviste, ils sont persuadés que la République est la fin de l’histoire », souligne l’historien Olivier Loubes. Et c’est ce modèle républicain qui, depuis, à l’exception du régime de Vichy, constitue une sorte de fil rouge de l’histoire politique française.

Un modèle construit sur une double ambition : réaliser l’unité de la nation et l’émancipation des individus

La Constitution de la Ve République s’inscrit pleinement dans cet héritage. L’article premier qualifie notre république, « indivisible, laïque, démocratique et sociale ». L’article 2 lui donne une devise, « Liberté, égalité, fraternité » et un principe de fonctionnement : « Le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. »

Voir notre publication: https://metahodos.fr/2020/09/06/souverainete-du-peuple-de-la-nation-oudes-deux-par-henri-pena-ruiz/

Des revendications identitaires bousculent le modèle

Ce sont tant les valeurs et dans les conditions de l’exercice de la démocratie qui sont gravement touchées. . « La tradition française, c’est une conception abstraite de la citoyenneté qui consiste à considérer tous les citoyens au-delà de leur singularité, dans le cadre d’un état unitaire », analyse Olivier Ihl.

Faut il réactiver le projet républicain ou l’adapter adaptation, l’ accommoder ?

Dans On a cassé la république  Pierre Vermeren dénonce le processus de sape de toutes les valeurs républicaines depuis les années 1970, et, sur le terrain culturel, le renoncement de l’État au modèle d’assimilation. « On assiste à une américanisation de la société et une poussée de la conception communautariste de la nation, regrette l’universitaire. On le voit aujourd’hui avec la question des “races” qui est en train de fracturer la société. »

Comment ignorer plus longtemps les nouvelles aspirations de participation des citoyens ?

Pour l’historien Patrick Weil, il existe un socle de valeurs, construites par l’histoire, qui reste suffisamment fort pour garantir notre unité dans la diversité. « J’identifie à ce titre quatre piliers de l’identité nationale républicaine : le principe d’égalité, la mémoire de la Révolution française, la langue française et la laïcité », résume l’auteur d’un livre sur Clemenceau. À ses yeux, les tensions identitaires qui parcourent la société sont surtout liées aux plaies d’une histoire jamais véritablement assumée. « Il faut enseigner l’histoire de notre empire colonial », insiste-t-il.

Pour le juriste Dominique Rousseau, c’est ainsi le système même de la démocratie représentative qui atteint ses limites. Tirage au sort, référendum, assemblées citoyennes…

Une « verticalité du pouvoir, en contradiction avec les nouvelles aspirations des citoyens

À « l’État c’est moi » de Louis XIV succède la « verticalité du pouvoir, l’idée que l’autorité s’incarne dans une personne ». Un legs de plus en plus en contradiction avec les nouvelles aspirations des citoyens.

RAPPEL HISTORIQUE

La Ire République (1792-1804) ne dure que douze ans et la IIe (1848-1952) seulement quatre ans. Entre la Révolution française et 1870, la France aura connu sept régimes successifs.

Après la défaite de Napoléon III à Sedan, les Républicains se donnent donc le temps pour établir un nouveau cadre institutionnel.

La IIIRépublique est proclamée le 4 septembre mais les lois constitutionnelles ne sont établies qu’en 1875 et la constitution achevée en 1879. La IIIe République va durer 70 ans, jusqu’en 1940.

Sous ce régime sont adoptées les grandes lois républicaines. Liberté de réunion, liberté de la presse et gratuité de l’éducation en 1881. Légalisation des syndicats en 1884. Lois sur les associations en 1901 et sur la séparation des Églises et de l’État en 1905.

La IIIe République sera encore marquée par le Front populaire (1936-1938).

On a cassé la République

Depuis 1870, la République gouverne le peuple français. Si les Français ont largement adhéré à ce régime, c’est qu’il a contribué à leur bien-être, et surtout a permis aux plus modestes de s’élever par le travail et l’école. Pourtant, aujourd’hui, nos concitoyens s’interrogent sur les impasses de notre démocratie, les manquements face aux nouvelles inégalités et l’affaiblissement de leur État. Notre République est-elle menacée ou obsolète ?

Pierre Vermeren revient de manière concrète sur la fabrique du républicanisme à la française. Il décrit les mécanismes et les conjonctures qui, depuis quelques décennies, ont conduit nombre de nos compatriotes à devenir méfiants envers leurs élites. Cent cinquante ans après la proclamation définitive de la République, il en retrace les constructions, les ambitions et les failles, nous questionnant au passage, en ce moment dont nous pressentons qu’il est un tournant, sur la démocratie que nous voulons pour construire l’avenir.

Quelles sont les constructions, les ambitions et les failles de la République ?

Ces questions sont essentielles au moment où nous pressentons que nous sommes à « un tournant, sur la démocratie que nous voulons pour construire l’avenir« , Pierre Ver­me­ren les pose dans son ouvrage sur les 150 ans de la République

Nous vous proposons des extraits du livre de Pierre Ver­me­ren ( 2 sept. 2020 le Figaro )

Nous avons cassé la République ; 150 ans d'histoire de la nation - Pierre  Vermeren - Tallandier - Grand format - Place des Libraires



EXTRAITS


« Je suis né à Ver­dun en 1966, et j’ai gran­di au 55, place de la Ré­pu­blique, dans une pe­tite com­mune de la Meuse. Pour l’en­fant que j’étais dans les an­nées 1970, vus de ma fe­nêtre, la com­mé­mo­ra­tion des deux guerres mon­diales et le pa­trio­tisme tri­co­lore du 14 Juillet étaient des évé­ne­ments ma­jeurs. La Lyre ste­nai­sienne (la fan­fare lo­cale) jouait au rythme ca­den­cé des tam­bours, sur fond de Vous n’au­rez pas l’Al­sace et la Lor­raine, de Au­près de ma blonde et de La Mar­seillaise, au son de la grosse caisse et des trom­pettes, tan­dis que dé­fi­laient les an­ciens com­bat­tants, leurs dra­peaux et leurs fa­nions, les pom­piers, les ga­lon­nés, avant que monte la son­ne­rie aux morts, que mon­sieur le maire et les au­to­ri­tés re­mettent des mé­dailles, et qu’éclatent les feux d’ar­ti­fice. Tout ce­la avait fière al­lure. De bon ma­tin dans les rues, quelques cen­taines d’en­fants sui­vaient le cor­tège des an­ciens com­bat­tants des deux guerres, et tout se ter­mi­nait, après une messe en grande pompe, à la mai­rie ou au mo­nu­ment aux morts, par un vin d’honneur, de grasses brioches ou autres ré­jouis­sances. Pour moi, c’était ce­la, la Ré­pu­blique. On n’avait pas be­soin d’y croire, on la vi­vait. Au pays des fron­tières de l’Est, ja­mais loin d’un vieux bun­ker ou d’une stèle com­mé­mo­ra­tive, ce pa­trio­tisme po­pu­laire à flon­flons ne sem­blait ja­mais de­voir s’ar­rê­ter. La France ru­rale, pa­triote, ou­vrière et en­core ca­tho­lique al­lait dis­pa­raître, mais elle ne le sa­vait pas. Elle était à l’ac­mé de sa réus­site, dé­jà riche des op­por­tu­ni­tés de la nou­velle so­cié­té de consom­ma­tion, mais en­core pleine des va­leurs et des so­li­da­ri­tés de l’an­cien monde.

LE CONSTAT DE VER­TI­GI­NEUX CHAN­GE­MENTS


(Alors que nous com­mé­mo­rons le 150e an­ni­ver­saire de la pro­cla­ma­tion de la Ré­pu­blique, le 4 sep­tembre 1870), tout ce qui avait fait en­trer et adhé­rer les Fran­çais à la Ré­pu­blique est ré­vi­sé, dé­va­lué, sou­vent re­je­té, voire hon­ni : le ro­man na­tio­nal, l’as­si­mi­la­tion à la fran­çaise, l’école des hus­sards noirs (ju­gée au­to­ri­taire et na­tio­na­liste), l’as­cen­sion au mé­rite, la mo­rale ré­pu­bli­caine et le Code ci­vil, le sabre et le gou­pillon (l’al­liance de l’ar­mée et de l’Église), le ca­pi­ta­lisme fa­mi­lial, l’agri­cul­ture pay­sanne, l’épargne et les va­leurs de la bour­geoi­sie de pro­vince, le res­pect des ins­ti­tu­tions et des corps consti­tués, la classe ou­vrière et le PCF, la fa­mille et l’au­to­ri­té du père de fa­mille, l’équi­libre bud­gé­taire, un na­tio­na­lisme co­car­dier, la fier­té fran­çaise, le sens du sa­cri­fice pour la col­lec­ti­vi­té, le pres­tige in­tel­lec­tuel, le tra­vail bien fait, l’ur­ba­ni­té et la po­li­tesse, mais aus­si la joie de vivre qui nous si­dère si nous re­gar­dons au­jourd’hui les films des an­nées 1970 (son­geons à Nous irons tous au pa­ra­dis, co­mé­die d’Yves Ro­bert de 1977, joyeuse et cy­nique, ma­cho et ri­go­larde, qui su­bi­rait au­jourd’hui les foudres de mul­tiples cen­seurs). Il se­rait long, cet in­ven­taire à la Pré­vert des va­leurs et des com­por­te­ments que la der­nière mo­der­ni­té fran­çaise a ban­nis. Les va­leurs et les ou­tils for­gés par cinq ré­gimes ré­pu­bli­cains se sont re­ti­rés comme une mer de grande ma­rée. Ne sub­siste qu’une plage à nu dont émergent des ro­chers dans la brume du loin­tain. Com­ment ce­la est-il ad­ve­nu ?


LA RÉ­PU­BLIQUE D’AN­TAN


Le peuple fran­çais n’a pas choi­si la Ré­pu­blique : ce sont les ré­pu­bli­cains qui, de­puis 1792, la lui ont des­ti­née. Les élites ré­pu­bli­caines for­gées par l’his­toire ré­vo­lu­tion­naire ont ru­doyé et édu­qué ce peuple pour édi­fier et for­ti­fier son ré­pu­bli­ca­nisme (…). Le tra­vail fut lent, dif­fi­cile et long­temps in­cer­tain, à tel point que les chefs ré­pu­bli­cains ont main­te­nu pen­dant trois quarts de siècle les femmes en de­hors d’une Ré­pu­blique qu’ils pen­saient me­na­cée (18701945). Mais si la Ré­pu­blique s’est im­po­sée à la France et aux Fran­çais, c’est aus­si qu’elle a contri­bué à leur bien-être et à leur en­ri­chis­se­ment. (…) Pen­dant ces dé­cen­nies cru­ciales de l’en­ra­ci­ne­ment ré­pu­bli­cain, elle sé­lec­tionne au compte-gouttes les élèves les plus brillants de tout le pays pour for­ger de nou­velles «ca­pa­ci­tés» ap­pe­lées de ses voeux par Léon Gam­bet­ta. L’as­cen­sion so­ciale par le mé­rite pour les meilleurs est le coeur du pro­jet ré­pu­bli­cain, et le grand ac­quis de la Ré­vo­lu­tion. Nous sommes alors très loin du bac­ca­lau­réat pour tous tel qu’il existe de nos jours. (…) En outre, l’his­toire mi­li­taire et l’aven­ture co­lo­niale ont peut-être été les prin­ci­paux ou­tils par les­quels des gé­né­ra­tions d’hommes, d’ou­vriers, de pay­sans et de bour­geois, se sont re­con­nues dans le nou­veau ré­gime. (…) Pour ces hé­ri­tiers de la Ré­vo­lu­tion, l’oeuvre de pro­grès s’im­pose ma­té­riel­le­ment et mo­ra­le­ment aux ré­pu­bli­cains : qu’il s’agisse de la pay­san­ne­rie bre­tonne sou­mise à un cler­gé qu’ils jugent obs­cu­ran­tiste, des peuples d’Eu­rope sou­mis au joug de l’au­to­cra­tie, ou des masses pay­sannes d’Al­gé­rie ou du Viet­nam sou­mises aux élites féo­dales et is­la­miques, il n’y a pas de dif­fé­rence de na­ture. L’aven­ture im­pé­riale de la Ré­pu­blique est à re­lire avec cette double grille de com­pré­hen­sion : re­bâ­tir la gloire na­tio­nale après Se­dan; pour­suivre l’oeuvre éman­ci­pa­trice de la Ré­vo­lu­tion. Ce­la n’en­lève rien aux écarts exis­tant entre les re­pré­sen­ta­tions et les actes.


L’AM­BI­GUÏ­TÉ DES TRENTES GLORIEUSES


C’est de l’ex­té­rieur que ce monde de « pe­tits» et des indépendants [qui avait été le socle de la IIIe Ré­pu­blique] va connaître une bru­tale re­mise en cause dès les an­nées 1950. Pour la gé­né­ra­tion des pa­trons, des tech­no­crates et des hauts fonc­tion­naires qui dé­cident de mo­der­ni­ser la France de l’après-guerre, de créer des grands équi­pe­ments et des in­fra­struc­tures nou­velles, d’adap­ter son éco­no­mie au ca­pi­ta­lisme en voie d’in­ter­na­tio­na­li­sa­tion sous la hou­lette de l’Amé­rique, lea­der du monde libre, ce pe­tit peuple vi­vant de sa pro­duc­tion et de son la­beur, dans la proxi­mi­té de ses ins­ti­tu­teurs et de ses prêtres, de ses chefs de cel­lule, de ses dé­lé­gués syn­di­caux ou de ses pe­tits pa­trons, a fait son temps. (…) Les nou­veaux mots d’ordre sont mo­der­ni­sa­tion agri­cole, re­mem­bre­ment, dé­cen­tra­li­sa­tion, in­dus­tria­li­sa­tion, tech­no­cra­tie, élé­va­tion de l’en­ca­dre­ment, amé­na­ge­ment du ter­ri­toire, pla­ni­fi­ca­tion, tout au­to­mo­bile et grande dis­tri­bu­tion, ter­tia­ri­sa­tion et tou­risme de masse. (…) L’alerte est don­née par le pou­ja­disme au mi­lieu des an­nées 1950. Ce cri de ré­volte contre le re­nou­veau à ou­trance qui se pro­file, les élites pa­ri­siennes ont tôt fait de l’as­si­mi­ler à l’es­prit des an­nées 1930 ou à la ré­ac­tion. C’est pa­ra­doxa­le­ment le re­tour de De Gaulle aux af­faires en 1958 (…) qui fait en­trer le pays dans une phase de mo­der­ni­sa­tion ac­cé­lé­rée et sans re­tour. C’est l’époque où Le Cor­bu­sier pro­po­sait à Pom­pi­dou de ra­ser le centre de Pa­ris, mais il se contente du quar­tier des Halles et de quelques îlots in­sa­lubres (…) Les pé­ri­pé­ties de la vie po­li­tique comptent moins que les trans­for­ma­tions de fond d’une so­cié­té qui, en trois dé­cen­nies, en­terre une fois pour toutes la vieille France qui avait, bon an mal an, sur­vé­cu au XIXe siècle. (…) Tant que les gé­né­ra­tions de la Se­conde Guerre mon­diale, de la re­cons­truc­tion et de la guerre d’Al­gé­rie fai­saient par­tie du corps so­cial, un contre­poids s’of­frait au néo­mo­der­nisme. Mais de­puis que ces té­moins de la France d’avant (comme les géo­graphes parlent des buttes té­moins, restes de pla­teaux en­glou­tis) ont dis­pa­ru de la scène pu­blique et pri­vée, la so­cié­té est comme en ape­san­teur.


LA FIN DE L’AS­SI­MI­LA­TION


Les mu­sul­mans d’ori­gine étaient 600 000 en mé­tro­pole au sor­tir de la guerre d’Al­gé­rie. Ils consti­tuent en 2020 un en­semble d’une di­zaine de mil­lions de per­sonnes (en ma­jo­ri­té dé­ta­chées de l’is­lam), ori­gi­naires d’Al­gé­rie pour moi­tié. Pas­sé la vague mi­gra­toire des an­nées 1960, le saut quan­ti­ta­tif pro­vient du re­grou­pe­ment fa­mi­lial, en­tré dé­fi­ni­ti­ve­ment en vi­gueur en jan­vier 1979. (…) Trois rai­sons prin­ci­pales ont pré­si­dé à ce choix à l’ori­gine d’un tour­nant his­to­rique ma­jeur de la so­cié­té fran­çaise. (…) La pre­mière rai­son est dé­mo­gra­phique. Quand Va­lé­ry Gis­card d’Es­taing et Jacques Chi­rac dé­cident le re­grou­pe­ment fa­mi­lial, quelques mois après l’ar­rêt de l’im­mi­gra­tion du tra­vail, ils re­doutent, à l’ins­tar de conseillers et de par­le­men­taires, que la crois­sance dé­mo­gra­phique du pays ne s’in­ter­rompe. La France veut tou­jours rat­tra­per l’Al­le­magne. Or, sa na­ta­li­té s’ef­fondre dans les an­nées 1970 la nou­velle gé­né­ra­tion des ba­by-boo­mers en âge de pro­créer prend son temps et jouit de l’exis­tence grâce aux nou­velles lois ul­té­rieu­re­ment qua­li­fiées de so­cié­tales; leur prio­ri­té n’est plus de re­peu­pler le ter­ri­toire. Or, le re­grou­pe­ment fa­mi­lial per­met de com­pen­ser sans mot dire la baisse an­nuelle de 120 000 nais­sances en­re­gis­trée entre 1965 et 1975. (…) La deuxième rai­son est éco­no­mique : la fin de l’im­mi­gra­tion du tra­vail ré­pond à la de­mande des syn­di­cats ou­vriers confron­tés au chô­mage. Or, le pa­tro­nat ré­clame dé­sor­mais de nou­veaux consom­ma­teurs pour com­pen­ser la baisse du pou­voir d’achat gri­gno­té par l’in­fla­tion. En 1974, la France dé­couvre le dé­fi­cit bud­gé­taire ; elle n’en sor­ti­ra plus. La ten­ta­tion est ré­cur­rente de faire des re­lances par la consom­ma­tion, d’ac­croître les in­ves­tis­se­ments pu­blics, les sub­ven­tions, les al­lo­ca­tions de toutes sortes, les mi­ni­ma so­ciaux, les primes, etc. Plus le chô­mage s’ac­croît, plus la crois­sance ré­gresse au fil des dé­cen­nies, plus nos di­ri­geants sont per­sua­dés que le sa­lut passe par la consom­ma­tion. À dé­faut de crois­sance par les ex­por­ta­tions ou par le pro­grès tech­nique, l’Hexa­gone en panne choi­sit le pou­voir d’achat : il consiste moins à aug­men­ter les sa­laires que le nombre de consom­ma­teurs. La troi­sième rai­son est so­ciale et so­cio­lo­gique. (…) au fil des dé­cen­nies, pé­tris par le dis­cours ré­pu­bli­cain éga­li­taire et mé­ri­to­cra­tique, les Fran­çais sont de­ve­nus exi­geants. Au point que beau­coup re­fusent de se mettre au ser­vice des plus riches, de tra­vailler pour de bas sa­laires ou d’af­fron­ter des condi­tions de tra­vail pé­nibles (tra­vaux pu­blics, res­tau­ra­tion, ser­vices d’aide à la per­sonne, tâches ju­gées dé­gra­dantes). (…) Ain­si, les classes po­pu­laires fran­çaises ont ces­sé de tra­vailler au ser­vice des classes ai­sées (…). Le vide ain­si créé consti­tue la vraie pompe as­pi­rante mi­gra­toire. [Ce chan­ge­ment] trans­forme pro­fon­dé­ment la Ré­pu­blique : la fin du mo­dèle as­si­mi­la­tion­niste, l’im­por­ta­tion du com­mu­nau­ta­risme ethno-re­li­gieux, la re­mise en cause de la laï­ci­té (ré­af­fir­mée ou «po­si­ti­vée »), les phé­no­mènes de sé­gré­ga­tion spa­tiale et les re­grou­pe­ments de po­pu­la­tion, la dis­lo­ca­tion de la culture com­mune, le chan­ge­ment des moeurs, ou la sou­mis­sion aux in­gé­rences po­li­tiques ou re­li­gieuses des mou­ve­ments ou États qui tentent de contrô­ler ces po­pu­la­tions nou­velles.

L’ÉCOLE ÉCARTELÉE


Le man­dat de Re­né Ha­by (en 1974) a consti­tué un tour­nant sans re­tour – du moins jus­qu’au mi­nis­tère Blan­quer, en 2017 – dans l’ap­proche de ce mi­nis­tère et de sa phi­lo­so­phie. Après un siècle de po­li­tique mal­thu­sienne de sé­lec­tion des «ca­pa­ci­tés», conforme à la phi­lo­so­phie de la Ré­vo­lu­tion, re­po­sant sur une grande ri­gueur in­tel­lec­tuelle et mo­rale, l’État et la classe po­li­tique dans son en­semble ont op­té pour un as­sou­plis­se­ment conti­nu des exi­gences, des connais­sances et ca­pa­ci­tés re­quises, mais aus­si de l’at­ti­tude, de l’en­ga­ge­ment et du tra­vail des ly­céens, par­fois ré­duits à une simple dé­cla­ra­tion d’in­ten­tion. (…) [Le bac­ca­lau­réat une fois ob­te­nu par 80% d’une classe d’âge], de ma­nière bru­tale et par­fois in­juste, la sé­lec­tion s’opère par l’échec et par l’hu­mi­lia­tion, au mo­ment de l’en­trée dans la vie adulte (plus de la moi­tié des ba­che­liers échouent en pre­mière an­née d’uni­ver­si­té). On a dit le des­tin de trois mil­lions de jeunes gens in­oc­cu­pés dans la so­cié­té fran­çaise de 2019. Est-ce étran­ger à ce­la? (…) (En outre,) non seule­ment l’école est en­trée par étapes dans une crise en­do­gène de la trans­mis­sion, mais elle est confron­tée à un vieux phé­no­mène so­cio­lo­gique : plu­sieurs gé­né­ra­tions sont né­ces­saires pour réa­li­ser l’as­cen­sion so­ciale d’une fa­mille très in­ves­tie, ain­si que l’illustre l’his­toire de la Ré­pu­blique. Or, à l’âge des in­di­vi­dus et de la rhé­to­rique vic­ti­maire, ne pas at­tri­buer un haut di­plôme à des en­fants d’ou­vriers non fran­co­phones fraî­che­ment ar­ri­vés en France ap­pa­raît comme at­ten­ta­toire au prin­cipe d’éga­li­té. Tout est ain­si réuni pour que l’école et la culture fran­çaise soient dé­cré­tées dis­cri­mi­nantes et dis­qua­li­fiées. (…) Pour­quoi nos po­li­tiques et ce mi­nis­tère ont-ils dé­ci­dé de faire en­trer la so­cié­té dans le moule du bac­ca­lau­réat, et se son­tils consa­crés pen­dant trente ans à cette uto­pie, au point de bri­ser la pro­messe éman­ci­pa­trice pre­mière du ré­pu­bli­ca­nisme : une so­lide for­ma­tion de base pour tous, et l’ex­cel­lence in­tel­lec­tuelle pour les meilleurs, sé­lec­tion­nés sur la base mé­ri­to­cra­tique des concours, pour faire rayon­ner les arts et les sciences, di­ri­ger et faire pros­pé­rer la so­cié­té – sous con­trôle et sanc­tion dé­mo­cra­tiques? Est-ce la lo­gique éga­li­ta­riste ré­vo­lu­tion­naire pous­sée à son ex­trême? Est-ce la pres­sion du mar­xisme gram­scien qui pos­tule que « tout homme est un in­tel­lec­tuel » ? Estce un grand mé­pris pour le tra­vail ma­nuel et pour les ac­ti­vi­tés de pro­duc­tion ? Estce un mil­lé­na­risme éga­li­taire chré­tien re­con­ver­ti en éga­li­ta­risme sans bous­sole ? (…) Les Fran­çais aiment les concepts plus que les choses.


LE PEUPLE A DIS­PA­RU DES RA­DARS


Le désen­ga­ge­ment des classes po­pu­laires n’est pas qu’élec­to­ral : au Par­le­ment et dans les grands mé­dias, elles ont qua­si­ment dis­pa­ru, et les lois de pa­ri­té ou les quo­tas de la di­ver­si­té n’y changent rien. Pour le dire clai­re­ment, les hommes bour­geois ont été rem­pla­cés par des femmes bour­geoises, et les «Blancs» ayant fait Sciences Po sont rem­pla­cés par des «per­sonnes de cou­leur» ayant fait Sciences Po (puisque notre amé­ri­ca­ni­sa­tion nous contraint à em­ployer ces ex­pres­sions an­ti­ré­pu­bli­caines). Mais la non-re­pré­sen­ta­tion des classes po­pu­laires est in­chan­gée. (…) C’est comme si la confiance entre ci­toyens était bri­sée au point de l’in­com­mu­ni­ca­bi­li­té. Les classes po­pu­laires se re­tirent des pro­ces­sus de la dé­mo­cra­tie re­pré­sen­ta­tive, et les élites de la dé­mo­cra­tie re­pré­sen­ta­tive leur re­fusent l’ex­pres­sion di­recte. C’est une im­passe. »


On a cas­sé la Ré­pu­blique 150 ans d’his­toire de la na­tion
Pierre Ver­me­ren


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