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La pénurie de mots est une des causes de la violence des adolescents

PRESENTATION

Les mots pour accepter les différences

« Une partie importante des jeunes Français ne possède que quelques centaines de mots, quand il leur en faudrait plusieurs milliers pour tenter d’examiner et d’accepter pacifiquement leurs différences et leurs divergences. » Lit on dans l’article d’ Alain Bentolila que nous vous proposons.

METAHODOS avait, sur ce même thème, présenté l’ouvrage de Jean-Paul FITOUSSI et l’article de Monique Canto-Sperber

https://metahodos.fr/2020/10/22/lappauvrissement-du-langage-conduit-a-laffaiblissement-de-la-democratie/

https://metahodos.fr/2020/11/05/monique-canto-sperber-retrouver-un-langage-commun-entre-tous-les-eleves/

ARTICLE

La pénurie de mots est une des causes de la violence des adolescents

Alain Bentolila* oct. 10, 2020 le Figaro

« Réduite à la proximité et à l’immédiate réaction, leur parole a renoncé à créer un temps de sereine négociation linguistique, seule capable d’éviter » le passage à l’affrontement physique.


Une partie importante des jeunes Français ne possède que quelques centaines de mots, quand il leur en faudrait plusieurs milliers pour tenter d’examiner et d’accepter pacifiquement leurs différences et leurs divergences. Lorsqu’ils doivent s’adresser sereinement et explicitement à des gens qu’ils ne connaissent pas, avec lesquels ils ne partagent pas les mêmes convictions, les mêmes croyances, la même appartenance, un vocabulaire exsangue et une organisation approximative des phrases et des discours ne leur donnent pas la moindre chance de relever le défi de l’explication sereine. Confinée dans des cercles étroits et oppressants des ghettos sociaux et des friches rurales, leur parole fut très rarement sollicitée pour l’analyse et la problématisation. S’expliquer leur paraît alors aussi difficile qu’incongru.


Beaucoup de jeunes en insécurité linguistique ont ainsi perdu cette capacité spécifiquement humaine de tenter d’inscrire pacifiquement leur pensée dans l’intelligence d’un autre par la force respectueuse des mots. Réduite à la proximité et à l’immédiate réaction, leur parole a définitivement renoncé à créer un temps de sereine négociation linguistique, seule capable d’éviter le passage à l’acte violent et à l’affrontement physique. Leur parole devenue « éruptive » n’est le plus souvent qu’un instrument d’interpellation brutale et d’invective qui banalise l’insulte et précipite le conflit plus qu’elle ne le diffère.


S’ils passent à l’acte de plus en plus vite et de plus en plus fort aujourd’hui, c’est en partie parce que l’école comme la famille n’ont pas défendu avec suffisamment de conviction et d’amour la vertu de rassemblent pacifique du langage.

L’une comme l’autre ont oublié que cultiver la langue de leurs enfants, veiller à son efficacité et à sa précision c’était permettre de mettre en mots ses frustrations, de formuler ses désaccords et… de lui apprendre à retenir ses coups. École et famille n’ont pas su mener un combat quotidien et combien nécessaire contre l’imprécision et la confusion des mots, sources de tous les malentendus ; elles ont ainsi renoncé à ce que chaque jeune puisse aller chercher au plus loin de lui-même celui qu’il ne connaît pas, celui qui ne lui ressemble pas, celui qui ne l’aime pas et à qui il le rend bien.


Comment peut-on appeler à une participation de tous les jeunes aux débats essentiels de notre nation alors que, pour certains, la langue qu’on leur a apprise ne leur permet pas de dénouer les incompréhensions et de jeter des ponts au-dessus des fossés culturels, sociaux et confessionnels qui les divisent ? Reconnaître leurs différences, les explorer ensemble, reconnaître leurs divergences, leurs oppositions, leurs haines et les analyser ensemble, ne jamais les édulcorer, ne jamais les banaliser, mais ne jamais leur permettre de mettre en cause leur commune humanité : voilà à quoi devrait servir la langue française qu’on leur a si mal transmise ; voilà à quoi devraient servir ses conventions non négociables qui devraient les lier, quelles que soient leurs appartenances respectives.


Il est certes des bavards violents et des taiseux doux comme des agneaux. La parole n’a pas le pouvoir magique d’effacer la haine, ou de faire disparaître les oppositions, mais elle a la vertu d’en rendre les causes audibles pour l’un et l’autre ; elle ouvre ainsi à chacun le territoire de l’autre. On a failli à enseigner à des jeunes égarés que, ce qui sépare l’homme de l’animal, c’est sa capacité d’épargner celle ou celui qui affiche ingénument sa vulnérabilité. Sa faiblesse, parce qu’elle est humaine, doit être la meilleure garantie de sa survie ; sa fragilité, parce que humaine, doit être sa plus sûre protection ; sa parole, parce que humaine, représente sa plus juste défense par sa vertu à échanger des mots plutôt que des coups de couteau.


Le désespoir de ne compter pour rien ni pour personne, le refus de se résigner à ne laisser ici-bas aucune trace de leur éphémère existence ont réduit certains des enfants de ce pays, au sein même de l’école de la République, à tenter de trouver d’autres moyens pour imprimer leurs marques : ils haïssent, ils meurtrissent, ils tuent ou ils se tuent. Leur violence s’est nourrie de l’impuissance à convaincre, de l’impossibilité d’expliquer, du dégoût d’eux-mêmes et de la peur des autres.

Leur violence est d’autant plus forte, d’autant plus immédiate qu’elle est devenue muette. Un regard de travers peut coûter une vie.


Trois axes me paraissent essentiels pour donner une chance à la langue d’imposer sa loi pacifique à la violence meurtrière. D’abord, nourrir très tôt nos enfants de mots en nombre et en qualité. Ensuite, privilégier absolument la compréhensi on des phrases et des textes afin que la lecture ne soit pas un déchiffrage aride. Enfin, ne pas coller son enfant devant les écrans de la télévision, de l’iPhone ou des jeux vidéo. Parlez et parlez encore, écoutez et écoutez encore, discutez, argumentez, racontez, et… regardez votre enfant dans les yeux, apprenez à soutenir son regard qui vous questionne, qui parfois vous jauge et souvent vous supplie de lui assurer qu’il existe et qu’il compte pour vous.

* Dernier ouvrage paru : « La Joie d’apprendre ensemble. 150 activités ludiques pour cultiver le langage et le plaisir de lire » (First Éditions, 2019).

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