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Pascale SEYS: « La liberté, ce n’est pas de pouvoir dire tout et n’importe quoi »

PRÉSENTATION

Audrey Vanbrabant est journaliste indépendante depuis trois ans et fervente lectrice depuis qu’elle est en âge de déchiffrer les mots.

Du plus loin qu’elle s’en souvienne, ce sont principalement des hommes qui ont constitué ses bibliothèques, les autrices étant souvent absentes des programmes scolaires et des remises de prix prestigieux.

Il y a quelques mois, elle a constaté qu’elle ne lisait pratiquement plus que des femmes. Tous les mois, elle propose de découvrir une autrice belge et sa dernière œuvre.

Pacale SEYS Le Panache de l’escargot (aux éditions Racines)

Docteur en philosophie, Pascale Seys est professeur de philosophie générale, d’esthétique et de Théorie des médias au Conservatoire Royal de Bruxelles,

à l’école des arts visuels saint-Luc (ESA) à Bruxelles et à la Faculté d’architecture (LOCI) de l’UCL. Elle a pris part à divers projets scientifiques et culturels et a été  journaliste dans la presse écrite (Courant d’art, Art et Culture, Revue philosophique de Louvain). Elle collabore à Musiq’3 depuis plus de vingt-cinq ans où elle a présenté régulièrement des concerts internationaux, le magazine culturel Hamlet (L’hebdo des arts, de la musique, de la littérature et du théâtre) et Big Bang, le magazine de la création.

Sous le titre  J’aime la philo mais pas trop, elle a réalisé une série de chroniques philosophiques sur la Première, un abécédaire philosophique, des émissions spéciales (Sartre, Fassbinder, Maurice Béjart), des portraits des lauréats du concours Reine Elisabeth  et un feuilleton radiophonique à l’occasion du bicentenaire de Musset sur Musiqu’3. De 2010 à 2017, elle a produit sur Musiq’3 Le Grand Charivari, une série de grands entretiens avec des artistes, des intellectuels et des acteurs de la vie culturelle et présente le micro-programme hebdomadaire Les tics de l’actu.

Elle a publié Un intellectuel sous le Second Empire. H. Taine ou l’avènement du naturalisme aux éditions L’Harmattan et Philosophie vagabonde sur la rumeur du monde aux éditions Racine.

Bonne lecture 

Et bonne vidéo (en fin d’article)

ARTICLE

Pascale Seys : « La liberté, ce n’est pas de pouvoir dire tout et n’importe quoi »


Une Chronique d’Audrey Vanbrabant
et un Entretien – 19 décembre 2020

Saviez-vous que le homard pouvait vivre plus d’une centaine d’années et connaître plusieurs mues ?

Que les trois salles du Caffé Pedrocchi à Padoue – décorées aux couleurs des pizzas  – répondaient toutes à une tradition historique inchangée depuis des siècles ?

Des informations qui peuvent paraître anecdotiques, mais qui sont le ciment de Le Panache de l’escargot (aux éditions Racines), le troisième volume de philosophie vagabonde de Pascale Seys. On ne saurait pas très bien le définir tant il est un mélange de réflexions, d’anecdotes et de conseils réconfortants sur la société ; son passé, son présent et son futur.

Et ce n’est pas l’autrice qui tranchera : « Je dirais que je n’ai de conseils à donner à personne. Je suis comme n’importe quelle autre personne qui questionne. C’est plus de l’ordre de l’interrogation que du conseil et ce ne sont certainement pas des injonctions. »

Reste que, pour ce troisième volume, Pascale Seys réussit une nouvelle fois à rendre la philosophie accessible et à nous donner envie de prendre le temps. Celui de se poser, d’observer, de réfléchir. Et la femme de radio a l’habitude de l’exercice. Chaque semaine, la docteure en philosophie ravit les auditeurs et auditrices de Musiq3 de ses chroniques Un P’tit shoot de philo. Des capsules toujours partagées des dizaines de milliers de fois. Preuve s’il en fallait que la philosophie parle à tout le monde quand elle est démystifiée.

Je pense que la recherche de la nuance est vraiment un combat

Je questionne donc je suis

Le Panache de l’escargot brasse large. Tous les thèmes phares et actuels y sont abordés. Les différentes courtes chroniques se picorent entre deux réunions ou avant d’aller dormir. La polarisation des avis, la lutte des clashs, notre utilisation des réseaux sociaux, la pandémie que nous traversons : Pascale Seys s’inspire de l’actualité et la décortique.

« Ce qui est intéressant, c’est de prendre de la hauteur par rapport au flux continu d’informations. Tisser du lien entre les expériences actuelles et comment elles s’inscrivent dans l’Histoire. Elle est traversée de traditions. J’essaie de donner du sens à l’actualité et de comprendre comment elle s’articule. »

Ce qu’on retiendra c’est la capacité de l’autrice à imager, questionner et soigner ses chutes (généralement ouvertes sur une nouvelle question). Tant de raisons qui nous ont poussées à prolonger le plaisir de la lecture en questionnant Pascale Seys sur les sujets qui nous titillent, nous tourmentent voire nous obsèdent.

ENTRETIEN

Après avoir terminé Le Panache de l’escargot, on a le sentiment que tous les sujets phares de notre époque ont été remis en question. Quelles certitudes vous restent-ils ?

Pascale Seys : « La certitude qu’il n’y a rien de certain. Le passé s’est produit, mais il n’est pas figé. Prenons la pandémie, elle est la preuve que l’incertain peut arriver. Les seules certitudes que l’on peut construire sont celles qui prennent compte de l’incertain. Il nous faut trouver des allié.es qui nous réconfortent dans le sentiment que nous avons de nous-mêmes. Aussi, les grandes œuvres nous aident à vivre. Je suis habitée par un mélange entre un pessimisme théorique, mais fécond et un optimisme du cœur et de l’action qui n’est pas incompatible avec un désespoir morale. Le monde a besoin de personnes qui pensent et la pensée permet des actions éclairées. Elle nous aide à agir avec justesse et discernement. »

Vous abordez à plusieurs reprises la polarisation de plus en plus marquée dans les débats aujourd’hui. Est-il possible de revenir en arrière, vers quelque chose de plus nuancé ?

« Je pense que la recherche de la nuance est vraiment un combat. Quand Voltaire et Rousseau correspondaient, leurs dialogues étaient assassins. Aujourd’hui, la communication a changé de sens avec l’arrivée des réseaux sociaux et la façon dont on peut cacher son identité. Ce n’est pas très loyal comme manière de faire. Je dis souvent qu’on est passé de la lutte des classes à celle des clashs. Pourtant, ce n’est pas neuf d’être en désaccord, c’est même plutôt sain. Par contre, il y a quelque chose de l’ordre de la vulgarité qui est dommageable. Pour revenir en arrière, il faudrait une bombe dans le système informatique ! Il faut éduquer les citoyen.nes à ce que c’est, faire société. Et puis, plus concrètement, les éduquer aux médias. La liberté ce n’est pas de pouvoir dire tout et n’importe quoi, il faut du tact et de la civilité. On permet la communication et on laisse la place à l’ouverture. »  

Et tout cela vous pensez encore sincèrement que c’est possible dans une société comme la nôtre ?

« Rien ne nous oblige à être sur les réseaux sociaux ! Nous avons le droit à la déconnexion. Peut-être même que c’est un futur droit fondamental. Cela nous permet de nous mettre à l’abri.

L’invisibilité est également un concept intéressant. Il y a des causes pour lesquelles il est important de prendre part et d’autre où c’est assez vain. Le temps des clashs et des médias est court, ce ne sont que des impulsions. Dans notre cerveau, il y a une zone appelée ‘striatum’. Lorsque nous sommes récompensés, elle s’active.

Les réseaux sociaux jouent sur cette zone et c’est ce qui les rend terriblement addictifs. Sauf que ça nous rend aussi vulnérables.

Je dis souvent qu’on est passé de la lutte des classes à celle des clashs. Pourtant, ce n’est pas neuf d’être en désaccord, c’est même plutôt sain. Par contre, il y a quelque chose de l’ordre de la vulgarité qui est dommageable

Il faut se demander aux yeux de qui souhaitons être désirables ? Qui sont ceux qui nous estiment et que nous estimons ? Avec la crise sanitaire, on doit tout faire à distance. Peut-être que nous en sortirons adoucis. Ce qui est certain c’est qu’il faudra être solidaire, c’est-à-dire intelligent.

Retrouver en quoi le monde est désirable, ça passe par un déparasitage de l’immédiateté »
Peut-être que la polarisation est quelque chose de nécessaire lorsque l’on mène un combat ? Je pense notamment au féminisme ou à l’anti-racisme.

« Entre deux pôles qui s’affrontent, la confrontation est féconde si elle débouche sur la conciliation. À partir du moment où on laisse une chance à la parole de l’autre et vice versa. Il faut trouver ce qui est plus important que le désaccord. Ne rien lisser, mais laisser la possibilité de. C’est un travail de diplomatie. Un art même. Il faut prendre en compte les revendications et accorder une place à chacun.e. On a tous l’impression que nos combats sont légitimes. Il faut parvenir à prendre de la hauteur pour voir ce qui nous lie. Je pense aussi qu’il est très important d’avoir des ami.es qui ne partagent pas nos avis, ça nous fait grandir. Voilà un autre problème avec les réseaux sociaux : ils nous confortent dans notre vision du monde. Sauf que cette vision n’existe pas. Le monde est divers et des opinions contraires coexistent.

On peut accepter que des opinions qu’on ne partage pas existent sans que cela nous conduise à une guerre. Quand on regarde les personnalités qui ont du panache – Simone Veil, Barack Obama, Hypatie d’Alexandrie – elles ont toutes risqué leur vie pour leurs idées. Mais elles sont grandes dans leur combat car elles étaient pacifiques. Certains combats sont nobles car ils nous grandissent. »

Retrouver en quoi le monde est désirable, ça passe par un déparasitage de l’immédiateté


Vous mentionnez plusieurs fois la pandémie actuelle et ses conséquences sur notre société, c’est un sujet qui vous inspire ?

« Je pense que tout le monde a été obligé de réfléchir, de redéfinir la priorité des liens que nous avons avec nos proches, de repenser ce que veut dire un espace de travail. Le fait de devoir travailler depuis son domicile, c’est-à-dire dans notre sphère intime, c’est le triomphe du capitalisme. Il vient s’asseoir dans nos lits et nos canapés. Il impose le travail dans notre vie privée. La pandémie nous pousse aux questionnements. À qui tenons-nous ? Quels sont les liens importants ? Ce que je trouve très fort, c’est par exemple le fait de laisser les librairies ouvertes. Quand il n’y plus d’autres et plus d’extérieurs, nous n’avons pas d’autres choix que nous plonger à l’intérieur. »

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