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QUEBEC – Humour politique et Politique humoristique – Connivence et Désillusion

NOS PUBLICATIONS PRECEDENTES SUR L’HUMOUR

https://metahodos.fr/2020/12/23/il-y-a-urgence-a-rire/

https://metahodos.fr/2020/12/19/quest-ce-qui-faisait-rire-les-romains-les-grecs-les-egyptiens/

https://metahodos.fr/2020/12/18/lhumour-douteux-des-romains-a-propos-des-gaulois/

https://metahodos.fr/2020/12/17/lhumour-arme-de-campagne-aux-etas-unis/

https://metahodos.fr/2020/12/16/lhumour-en-politique-un-oximore-entre-batailles-degos-et-urgence-des-situations/

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QUEBEC: Julie Dufort Politologue et humorologue

Doctorante en science politique et chercheuse à l’Observatoire de l’humour, Julie Dufort initie depuis 2013 les aspirants comiques à la politique dans le cadre du cours Humour et société, à l’École nationale de l’humour. En parallèle, elle enseigne aussi l’humour politique aux étudiants de l’UQAM et la science politique au Collège André-Grasset.

Au fil de ses recherches, elle est devenue l’un des rares chercheurs au Québec à s’intéresser de près à l’humour et à ses mécanismes, un champ d’étude peu orthodoxe mais loin d’être aussi trivial qu’on pourrait le croire.

Plus particulièrement, son travail l’a menée à analyser la représentation du politique dans la culture populaire américaine, notamment à travers Les Simpsons et des émissions de satire politique comme The Colbert Report et The Daily Show.

Avec le professeur Lawrence Olivier de l’UQAM, elle a signé la direction de l’essai Humour et politique: de la connivence à la désillusion, un ouvrage collectif qui se penche sur les liens sociologiques complexes et souvent antinomiques entre le rire et la politique.

L’humour est-il un objet scientifique ?

L’humour est-il véritablement politique ? Les sciences sociales s’intéressent-elles à l’humour comme un objet de politique ou de changement social ? Par ailleurs, doivent-elles s’y intéresser ? Ce sont les deux autres questions posées par l’auteure et le collectif .

Cet ouvrage fait suite à un colloque tenu à l’Université du Québec à Montréal en 2012 (« L’humour comme la continuation de la politique par d’autres moyens ») L’ouvrage décrit les études en science politique traitant de l’humour, mais aussi des autres disciplines et créneaux de recherche s’y étant intéressés au cours des dernières années, notamment dans le cadre des cultural studies ou des humor studies.

L’ensemble des composantes essentielles  y est abordé. L’objectif de l’ouvrage y est présenté comme une évidence à laquelle adhère le lecteur : « […] disséquer l’humour et ses entrailles politiques ».

Deux parties :

 — « Les paradoxes de l’humour : de la distraction au pouvoir politique » : orientation plus empirique quant aux productions humoristiques au Québec et aux États-Unis,

— « L’humour comme objet et sujet politique » : orientation plus réflexive quant à l’objet lui-même et à ses différentes conceptions.

Huit chapitres

Au chapitre 1, « L’humour : entre actes politiques et intérêts communs », Emmanuel Choquette traite de l’humour dans une approche sociologique des phénomènes politiques afin de révéler les « repères identitaires » partagés au sein du discours humoristique de l’industrie québécoise.

Au chapitre 2, « L’industrie québécoise de l’humour comme champ du politique : groupes d’intérêt et quête de légitimité », Christelle Paré et Christian Poirier abordent « le couple humour-politique à partir des acteurs constitutifs de l’écosystème de l’humour au Québec » . Ils s’intéressent à la nécessaire légitimité culturelle que les acteurs, les groupes et les institutions de l’industrie de l’humour au Québec tentent de construire, au-delà de leur popularité auprès d’un public de consommateurs.

Au chapitre 3, « L’humour au service de l’effort de guerre : les Fridolinades (1938-1945) », Robert Aird analyse le contenu politique dans le discours humoristique et montre que, même s’ils sont critiques, ces textes des Fridolinades offrent un espace de rassemblement, de défoulement et un exécutoire qui contribuent d’une certaine façon à l’effort de guerre.

Au chapitre 4, « Le médium de la satire politique télévisuelle comme surveillance démocratique : une pratique citoyenne idiote », Marc-Olivier Castagner et David Grondin cherchent démontrent que la satire peut porter en elle une certaine responsabilité démocratique; celle ci serait double : surveiller les autorités politiques au nom d’une population tenue à l’écart du pouvoir et surveiller ceux qui surveillent les autorités politiques, c’est-à-dire les médias. L’infotainer, dans ce cas-ci Jon Stewart et son Daily Show, devient littéralement un chien de garde démocratique.

Au chapitre 5, « “Je suis les États-Unis d’Amérique” : la satire parodique et la définition de l’identité américaine selon Stephen Colbert », Julie Dufort présente une autre fonction de la satire politique, à partir du cas de Stephen Colbert et de son personnage conservateur dans The Colbert Report.

La seconde partie débute, au chapitre 6, « Humour et politique : jeux de langage et procédés rhétoriques », avec une réflexion de Lawrence Olivier où il affirme d’entrée de jeu que l’humour n’est pas politique et que « l’humour politique n’est possible que dans l’impossibilité de son existence ».

Au chapitre 7, « L’humour : un mauvais sujet politique », Martin Roy stipule que l’humour est politique, dans la mesure où le langage est toujours politique. L’humour serait, selon lui un mauvais sujet politique, car il s’oppose au pouvoir, il le refuse.

Au chapitre 8, « L’humour chez Lyotard : du paganisme à la justice », Jérôme Cotte s’interroge sur la contribution éventuelle d’un humour qui conteste certaines légitimités, voire qui se veut porteur d’une certaine idée de justice. L’auteur utilise pour ce faire des textes choisis de Jean-François Lyotard.

Le politique n’est plus qu’humour ?

L’ouvrage se termine avec la conclusion de Lawrence Olivier qui invite le lecteur à réfléchir l’humour comme une réalité omniprésente dans nos sociétés et qui doit, donc, être réfléchie. De façon assez provocatrice, il affirme d’ailleurs en fin de texte que « le politique n’est plus qu’humour »

Le fait d’aborder l’humour politique sous un angle historique, sociologique et philosophique constitue l’un des intérêts de ce collectif.

Voici un entretien avec Julie DUFORT

Entretien

avec Julie Dufort, politologue et «humorologue».

MIKAEL LEBLEU 27 avril 2016 JOURNAL DE MONTREAL

Vous enseignez l’humour politique à l’École nationale de l’humour. Comment est-ce que ça s’enseigne, l’humour politique?

«En fait, mon rôle à l’École nationale de l’humour, c’est le cours Humour et société, et c’est vraiment une initiation à la politique, à la chose politique. Mon objectif, c’est de les intéresser à l’actualité politique en leur donnant des outils pour la comprendre. On est vraiment en Politique 101, et tous les exemples que j’utilise sont tirés de l’humour au Québec.

«Par exemple, si je leur donne un cours sur le féminisme—qui fait selon moi partie des grands enjeux politiques actuels—je vais leur faire un historique du féminisme, je vais leur parler des différents concepts, puis après je vais leur montrer des exemples de choses qui ont été réussies et moins bien réussies en lien avec le féminisme en humour, pour qu’on puisse les analyser, les étudier et voir quelle est la différence entre des sketches féministes et des sketches sexistes, par exemple.»

L’humour est omniprésent au Québec, tant sur scène que dans les médias. Pourtant, lorsqu’on se compare aux États-Unis ou à l’Europe, l’humour politique, lui, semble beaucoup moins répandu. Comment expliquer ce décalage? Est-ce qu’on est pissous, au Québec?

«Je pense qu’il y a vraiment plusieurs facteurs. Je ne pense pas qu’on pourrait s’attarder à un seul, mais je pense que le fait que les États-Unis aient un bassin de population beaucoup plus grand, ça permet d’avoir des styles d’humour très précis et d’avoir un public cible très grand aussi.

«Quand je parle à mes étudiants à l’École national de l’humour, certains me disent: «Oui mais si on parle de la souveraineté, 50% vont être avec nous et 50% vont être contre.»

«Ils veulent rallier toute la population, en fait.»

Est-ce qu’on recherche trop le consensus?

«Ça commence à changer. Je pense que c’est important de le noter, parce qu’avant, la seule voie pour faire de l’humour, c’était Juste Pour Rire. C’était les gros shows sur scène, les grosses salles de spectacle. On n’est pas dans la culture du stand-up à l’américaine, où c’est un mur de brique avec cinquante places.»

Une formule qui commence à se développer ici, notamment avec le Bordel Comédie Club.

«Exactement. Le Bordel Comédie Club est le premier en français à Montréal. Il y en avait déjà en anglais, mais la culture du show dans les bars commence vraiment à s’institutionnaliser depuis cinq ou six ans. Tous les soirs, il y a une soirée d’humour à Montréal. 

«Et les gens ne vont plus simplement prendre un verre et au passage écouter un humoriste. Les gens se déplacent pour aller voir ces spectacles-là et sont prêts à payer 5-10$ pour leur soirée d’humour dans les bars.

«Ça commence vraiment à se développer, donc j’ai l’impression qu’on va voir un humour plus politique ou plus éclaté que ce qu’on peut entendre à la télévision dans les spectacles de Juste pour rire.»

Un des thèmes abordés dans le livre, c’est que le simple fait de monter sur scène peut être un geste politique. L’humour est-il nécessairement politique?

«C’est un sujet qui est largement débattu dans le livre. En fait, les auteurs ne s’entendent pas pour dire si l’humour est intrinsèquement politique ou non.

«J’aurais tendance à dire qu’il y a un humour qui est pur, un humour qui ne touche pas au politique, donc qui ne servirait qu’à faire rire, à créer un effet d’ambigüité qui ne serait pas nécessairement politique.

«Mais il y aurait aussi une large part de l’humour qui l’est, en fait. Qui touche aux relations de pouvoir, aux hiérarchies, qui sert à prescrire des comportements adéquats dans le monde, des normes, des valeurs. Dès que ça touche à ces sujets, ça devient politique.»

Parce que l’humour peut être progressif et subversif, mais il peut aussi être conservateur, voire normatif.

«Voilà. C’est plus facile de détecter l’humour engagé à la Fred Dubé ou à la Amy Schumer, par exemple, parce que c’est ouvertement engagé et que c’est de nature progressiste.

«Mais à l’inverse, toutes les blagues qui nous conforment dans nos normes établies—le couple, la piscine dans le 450, les relations familiales, au bureau—sont aussi politiques.»

Depuis quelques années, il semble y avoir une éclosion de femmes humoristes engagées avec un discours féministe affirmé. Des femmes comme Amy Schumer et Sarah Silverman aux États-Unis, ou Virginie Fortin et Marianna Mazza au Québec. L’humour est-il une bonne forme d’empowerment?

«On en voit de plus en plus aux États-Unis, de l’humour féministe. Je pense que Amy Schumer a vraiment beaucoup contribué à renverser ça.

«J’ai écouté la vidéo des Brutes aussi [une nouvelle série web avec Judith Lussier et Lili Boisvert, ndlr.], et il y a un petit côté humoristique, on essaie de passer un message différemment, d’une façon plus populaire, en utilisant l’humour pour faire passer un message. On se rend compte que c’est peut-être plus efficace de cette manière, surtout dans un contexte où on dit que les féministes n’ont pas d’humour.https://www.facebook.com/plugins/video.php?href=https%3A%2F%2Fwww.facebook.com%2Flesbrutestelequebec%2Fvideos%2Fvb.1702629133324661%2F1704278499826391%2F%3Ftype%3D3&show_text=0&width=560

«Il y a Les Femmelettes aussi. Je ne suis pas encore allée les voir, mais je le plogue chaque fois que je peux. C’est une soirée d’humour «100% femmes» qui a lieu une fois par mois à l’Espace La Risée.»

Avec votre collègue Frédérick Gagnon, vous avez analysé le discours politique de plusieurs dessins animés américains, dont Les SimpsonsFamily GuyAmerican Dad et South Park. Qu’est-ce qui est ressorti de vos recherches? 

«C’était la première fois que j’étais amenée à étudier l’humour dans un article scientifique. On s’est concentrés sur la représentation de l’immigration illégale et de la construction du mur entre les États-Unis et le Mexique.

«Ce qu’on a constaté, c’est que ces quatre dessins animés représentaient toutes les positions aux États-Unis sur ces enjeux. Parce que ce n’est pas juste droite-gauche, quand il est question d’immigration, on peut être pour ou contre pour différentes raisons.

«Au début, les quatre positions principales sont représentées. Puis, au fur et à mesure que les épisodes avancent, tout le monde se rallie à la position la plus progressiste. Les personnages moins intelligents, comme Homer Simpson, vont se rallier à la position qui est dite intelligente, comme celle de Lisa Simpson. Par l’utilisation de la satire, on discrédite tous les autres discours pour rallier ces personnages à la position qui semble être la plus progressiste.

«Ces dessins animés ont un biais évident sur l’immigration, à part South Park, qui tire à bout pourtant sur tout le monde. À la fin, on pense qu’ils se rallient à la position progressistes, puis ils renversent tout, ils cassent tout parce que pour eux, le plus important est de critiquer les positions «jusquauboutistes», d’amener le spectateur à former sa propre

opinion.»https://www.youtube.com/embed/1oxd6n4U2nY?wmode=transparent

On observe en ce moment quelque chose d’assez particulier dans la politique américaine avec Donald Trump. Est-ce que les politiciens sont en train de voler la job des humoristes?

«Souvent, ce que je dis à mes étudiants, c’est qu’il y a deux liens possibles entre l’humour et la politique: il y a l’humour politique, et il y a la politique humoristique.

«Depuis le début de cet entretien, on parle d’humour politique, c’est à dire un humour qui acquiert certaines caractéristiques du politique, comme créer des hiérarchies ou parler des relations de pouvoir.

«Mais à l’inverse, et ça c’est une notion peut-être plus philosophique, le politique qui devient humoristique, c’est le politique qui prend des caractéristiques de l’humour, c’est à dire qu’il en vient finalement à se dévaluer lui-même, à devenir de plus en plus à mourir de rire et à perdre son côté solennel.

«Par exemple, quand Jean Charest, pendant la grève étudiante de 2012, disait «On pourra leur offrir un emploi, dans le Nord autant que possible», ça reste encore pour moi de l’humour politique.

«C’est plutôt à force de devenir trop humoristique tout le temps et à perdre son côté politique qu’on en vient à de la politique humoristique.REUTERS

«Donald Trump est un excellent exemple, c’est à dire qu’on se fout du contenu, tout ce qu’on veut, c’est le divertissement. C’est une campagne politique enlevante, mais au détriment des idées politiques. [Selon le site Politifact, plus de 90% des déclarations de Trump contiennent des faussetés ou sont carrément de l’invention pure, ndlr.]

«Et ça n’a pas commencé avec cette campagne-ci; Barack Obama est l’un des politiciens qui a énormément utilisé l’humour. C’est aussi le seul invité de Jerry Seinfeld dans la série Comedians in Cars Getting Coffee qui n’était pas issu de l’humour.

«C’est assez évocateur, et je trouve que c’est un super bon exemple pour démontrer la politique humoristique. On considère notre président non plus de façon solennelle, comme le dirigeant politique le plus influent au monde; on le nomme plutôt comme un humoriste.»

Qu’est-ce qui vous attend pour la suite?

«Il va probablement y avoir un deuxième tome, qui va être plus sur l’humour comme forme de violence symbolique. Parce que la violence, on a toujours l’impression que c’est physique, mais il y a aussi une forme de violence qui peut être faite autrement.

«Et l’humour, comme plein d’autres éléments de nos vies, peut aussi être une forme de violence. Ça va parler d’intimidation, de féminisme. Ça va parler du côté plus sombre de l’humour.»Humour et politique: de la connivence la désillusion

L’essai Humour et politique: de la connivence à la désillusion est publié aux Presses de l’Université Laval, sous la direction de Julie Dufort et Lawrence Olivier. 

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