Aller au contenu principal

La liberté de dessiner assassinée…par l’un des Pouvoirs les plus « libres », la Presse ? »

La liberté de dessiner assassinée ? « Les titres préfèrent capituler plutôt que risquer le débat »

« Le Monde » a pris ses distances avec le caricaturiste Xavier Gorce, en s’excusant d’avoir mis en ligne un de ses « indégivrables »

Sur France Culture, le dessinateur de presse Kak estime que les polémiques font de plus en plus peur aux journaux. Sur fond de fortes critiques sur les réseaux sociaux.

Xavier Gorce a fait savoir qu’il ne travaillerait plus pour Le Monde faute d’avoir été soutenu par le quotidien et a affirmé que « la liberté de dessiner ne se négocie pas« ,. C’est la fin de dix-neuf ans de collaboration suite à la diffusion dans la newsletter numérique du quotidien, le 19 janvier, d’un de ses dessins de la série des Indégivrables, qui a été vivement contesté sur les réseaux sociaux. 

EMISSION

Liberté de dessiner versus réseaux sociaux : « Les titres préfèrent capituler plutôt que risquer le débat »

22/01/2021  Benoît Grossin FRANCE CULTURE

Le droit à la caricature est-il menacé dans la presse grand public, en France ? 

La réaction d’un quotidien de référence, le journal Le Monde, à des messages d’internautes choqués par un dessin de Xavier Gorce pose question, après la décision du New York Times, en juin 2019, de ne plus du tout publier de dessins de presse, dans son édition internationale, suite à une polémique sur un cartoon jugé antisémite. 

En affirmant que « la liberté de dessiner ne se négocie pas« , Xavier Gorce a fait savoir qu’il ne travaillerait plus pour Le Monde faute d’avoir été soutenu par le quotidien. La fin de dix-neuf ans de collaboration suite à la diffusion dans la newsletter numérique du quotidien, le 19 janvier, d’un de ses dessins de la série des Indégivrables, vivement contesté sur les réseaux sociaux. 

Ce dessin, en référence à l’affaire Duhamel, montre un jeune pingouin demandant à un congénère adulte : « Si j’ai été abusée par le demi-frère adoptif de la compagne de mon père transgenre devenu ma mère, est-ce un inceste ? »

Dans un entretien accordé au Point, Xavier Gorce estime qu’il a été mal compris : « C’est une ironie sur les propos d’Alain Finkielkraut qui s’interrogeait sur le fait de savoir ce qu’était l’inceste, comme si cela pouvait amoindrir la faute morale… Je rappelle, à travers ce dessin – clair et sans ambiguïté selon moi – que si les structures familiales contemporaines peuvent, certes, brouiller la notion d’inceste, les violences sexuelles et la pédocriminalité restent indiscutablement un crime« . 

J’annonce que je décide immédiatement de cesser de travailler pour le Monde. Décision personnelle, unilatérale et définitive. La liberté ne se négocie pas. Mes dessins continueront. D’autres annonces à suivre— Xavier Gorce (@XavierGorce) January 20, 2021

Et alors que Xavier Gorce écarte toute transphobie, toute moquerie ou humiliation et soutient le droit à l’ironie et à l’humour, la nouvelle directrice de la rédaction du Monde, Caroline Monnot, en parlant « d’erreur », a très vite annoncé que ce dessin n’aurait pas dû être publié et présenté les excuses du journal à ses lectrices et lecteurs. 

Le Monde a fait paraître mardi 19 janvier, dans la newsletter « Le Brief du monde », un dessin signé Xavier Gorce qui n’aurait pas dû être publié. Nous nous en excusons auprès de nos lectrices et de nos lecteurs

Le directeur du Monde, Jérôme Fenoglio, a pris acte du départ de Xavier Gorce et défendu aussi la position du journal en invoquant, dans un entretien avec l’AFP, un dysfonctionnement : « Il y a eu une défaillance de notre circuit éditorial, ce dessin était raté. Il considère que nos excuses sont un désaveu mais ce n’est pas un désaveu en soi, ce n’est pas une censure ni une sanction, c’est juste reconnaitre notre responsabilité éditoriale« . 

Reste que les journaux, plutôt que d’instaurer un débat avec leurs lecteurs, capitulent aujourd’hui de plus en plus vite face à la pression des réseaux sociaux, selon le dessinateur de presse, Kak, également président de l’association Cartooning for Peace

Comment analysez-vous cette réaction du journal Le Monde vis-à-vis de Xavier Gorce, un dessinateur de longue date du journal ?

Ce qui est certain, c’est que cela provoque et projette toujours une image dévastatrice dans le milieu du dessin de presse et la relation à notre audience, pour nos publics, quand le support qui nous publie et donc publie avec nous, dénonce son propre contenu et d’une certaine façon, se désolidarise du dessinateur. Cela rejette le dessinateur face aux hordes qui s’agitent, en particulier sur les réseaux sociaux. A partir du moment où tout le contenu que nous proposons est évidemment validé, même si c’est dans une newsletter, même si ce n’est pas sur du papier, il y a eu regard d’un éditeur. Cet éditeur assume son contenu, selon moi, et si jamais ce contenu soulève une polémique, il me semble que le premier réflexe est d’abord d’expliquer pourquoi on a choisi de le publier, d’expliquer ce que raconte le dessin et à partir de là, d’engager le dialogue avec les polémistes. Il me semble que ce doit être la première réaction avant de dire tout de suite qu’on n’aurait pas dû le publier – forme de « pré-censure » ou de « post-censure » – et de s’excuser.  Et pour moi, cette polémique est à côté de la plaque. Tout ce que j’ai pu lire sur les réseaux sociaux montre une mauvaise compréhension du dessin de Xavier Gorce. 

Chaque lecteur peut dire qu’il comprend ceci ou cela et que son interprétation est valable alors que la seule interprétation possible, la seule interprétation universelle du dessin, c’est l’intention de l’auteur. Et donc, à partir du moment où il y a une incompréhension sur un dessin et où l’auteur explique ce qu’il raconte dans son dessin, on ne peut plus ensuite lui prêter d’autres intentions. 

Cette polémique est à côté de la plaque parce qu’on accuse le dessin de choses qu’il ne contient pas ou en tous cas qu’il n’a pas voulu mettre en avant. Des lecteurs pourront dire : ce n’est pas ce que j’avais compris, votre dessin est raté ! Cela nous arrive, mais quand on explique, je considère que la polémique doit être close.  

Plantu a également exprimé son soutien à son collègue Xavier Gorce: « Je le soutiens mordicus, j’adore son style. On doit militer pour le décalage. Le sérieux est en train de nous envahir, c’est le choléra de l’imaginaire

Dans le cas présent, le poids des réseaux sociaux a-t-il été déterminant ?

Courriers en interne au Monde, coups de fil, commentaires dans le blog du journal, il y a beaucoup de moyens de communication et d’expression aujourd’hui. Toujours est-il qu’à si court terme, c’est souvent par voie électronique que naissent et croissent les polémiques. On est malheureusement dans le cas d’une réaction rapide, à chaud, venant de l’univers numérique et qui provoque une réaction urgente, épidermique du journal, une réaction tout aussi rapide que les commentaires des insatisfaits et des offensés. Le Monde semble vouloir immédiatement refermer la polémique et l’éteindre au lieu de commencer à s’engager dans un dialogue et un débat. J’y vois un manque de réflexion et de recul.

On peut ne pas aimer ce dessin. Cela ne vaut pas un torrent d’insultes. La promptitude avec laquelle @lemonde a lâché @XavierGorce, cette époque qui s’offense de tout, du crime comme de son commentaire, finira par nous faire croire que rien n’est grave. Puisque tout l’est. pic.twitter.com/344Cw7KiLP— Caroline Fourest (@CarolineFourest) January 20, 2021

Les réseaux sociaux représentent-ils donc un problème majeur pour les dessinateurs de presse ?

C’est à la fois un problème et un avantage. On ne peut pas se plaindre quand on est dessinateur et qu’on fait un dessin caustique si des gens expriment un mécontentement, parce que les réseaux sociaux sont aussi un fantastique vecteur d’exposition de notre travail dans le monde entier. Cela nous aide beaucoup. Nous sommes tous à la recherche d’avoir plus de public sur les réseaux pour que notre travail soit mieux montré et plus largement. Mais il y a aussi des inconvénients

D’abord le comportement d’internautes qui ne se contentent pas de protester, de dire que tel dessin est raciste, xénophobe, ou misogyne… ils en ont le droit évidemment. Certains d’entre eux vont beaucoup plus loin et passent très rapidement à des sous-entendus d’intimidations verbales, voire physiques : « On sait où tu habites, etc. » Là, on sort évidemment du champ de la libre expression et du débat, même polémique, pour rentrer dans le champ de sentiment de menace et donc de peur, extrêmement négatif et condamnable par la loi. 

Le deuxième phénomène dont nous sommes en train de parler avec l’affaire Gorce-Le Monde, ce sont des polémiques qui peuvent s’enflammer assez rapidement sur les réseaux, même si souvent elles sont très brèves en réalité.

Ces polémiques semblent faire peur à de plus en plus de décideurs qui, pour une partie d’entre eux, préfèrent immédiatement capituler plutôt que risquer le débat et donc risquer que leur image soit ternie.

« J’ai l’impression que les journaux ont peur des réseaux sociaux. S’ils définissent leur ligne éditoriale par rapport à ce qu’il y a sur les réseaux , ils vont disparaitre. »

Riss, directeur de publication de Charlie Hebdo, dans #Quotidien  pic.twitter.com/GQO8JqnsU3— Quotidien (@Qofficiel) January 21, 2021

En juin 2019, un autre grand quotidien de référence, le New York Times, face à la pression également, suite à une polémique sur un dessin, a décidé d’arrêter de publier des caricatures, dans son édition internationale. Y a-t-il un risque d’en arriver là en France, dans un contexte où la presse est en proie à de graves difficultés économiques et ne cesse de perdre des lecteurs ?

Cette décision du New York Times de supprimer tous les dessins de presse pour un cartoon qualifié d’antisémite par une partie des internautes est un précédent catastrophique, parce qu’elle comprend exactement les ingrédients dont on discute aujourd’hui et que ce journal est extrêmement visible dans le monde entier.

Il s’agit de censure par anticipation. On arrive carrément à un niveau où le journal se dit : « Comme je ne veux plus me trouver dans des situations de polémiques de ce type, je vais tout simplement me passer du contenu qui pourrait provoquer ces polémiques ».

Imaginez que cette logique de censure par anticipation soit étendue aux articles ! Cela voudrait dire qu’en tant que support, vous allez dire à vos journalistes : « À partir du moment où tu touches un sujet polémique, je ne vais pas publier l’article, parce que je n’ai pas envie d’assumer la rage des réseaux sociaux ». Cette attitude est une impasse et sur les conséquences en France, on en voit les premiers signes

L’affaire Gorce-Le Monde est le deuxième cas ces derniers mois, après celui en septembre 2020 à L’Humanité qui est allé encore plus loin, en dépubliant un dessin jugé sexiste et tous les dessins de son auteur, Espé. Même schéma, le dessin incriminé avait fait polémique sur les réseaux sociaux. Il concernait le Tour de France, le cycliste Julian Alaphilippe et sa compagne, la consultante télé Marion Rousse. Le dessin ayant déplu à bon nombre d’internautes, L’Humanité a décidé de le retirer de son site et d’interrompre sa collaboration avec Espé, exactement pour la même raison : ne pas affronter la polémique sur les réseaux sociaux. 

Quand @lemondefr se met au niveau de l’@humanite_fr face aux bien-pensant(e)s, la morale des bien intentionné(e)s interessé(e)s et au shit-storm des réseaux sociaux

Et je suis à peu près convaincu, pour en parler avec beaucoup de mes collègues et confrères, que la polémique vient très rarement des abonnés. C’est plutôt une polémique qui s’enflamme sur les réseaux sociaux, avec des personnages publics qui interviennent à charge contre un dessin. La publication concernée craint alors d’être perçue, en fonction de la polémique, comme misogyne, raciste, antisémite, etc., alors que les abonnés savent très bien pourquoi ils suivent tel ou tel titre. Lorsqu’ils ne sont pas contents – moi je le vois pour certains de mes dessins et Xavier Gorce le voit aussi – ils vont les replacer dans un contexte. Ces abonnés habitués au travail d’un dessinateur, peuvent dire qu’un dessin est raté, mais ne vont quasiment jamais alimenter, de manière agressive, une polémique.

Il s’agit d’un contexte global de pression des réseaux sociaux et ce qui me laisse perplexe, à titre personnel, c’est le faible nombre de messages, pour chaque polémique : 2 000 à 3 000 personnes qui vont twitter leur mécontentement, de bonne ou de mauvaise foi. Est-ce que cela doit conduire à immédiatement dénoncer un contenu, le rejeter en tant qu’éditeur, voire le dépublier ? De telles décisions me paraissent complètement disproportionnées. 

« Le Monde » s’excuse pour un dessin : ne plus rire de tout, ne plus rire du touthttps://t.co/akui6bWkDc— Natacha Polony (@NPolony) January 20, 2021

Pensez-vous à ces « masses moralistes qui se rassemblent sur les réseaux sociaux », comme l’a écrit le dessinateur Patrick Chappatte sur son blog, après avoir été écarté du New York Times 

Je ne suis pas certain que les plus vindicatifs représentent une majorité, mais ce sont ceux qui font le plus de bruit et on a tendance à les écouter. C’est vrai que se met en place actuellement sur les réseaux sociaux une sorte de deuxième loi, alors qu’il existe déjà la loi sur la liberté d’expression qui concerne le dessin de presse et qui indique clairement ce que l’on n’a pas le droit de faire : l’apologie de la haine, du racisme, de la prise de stupéfiants, etc. Certains considèrent que cette loi ne suffit pas et souhaitent visiblement pouvoir, par rapport à leurs propres critères de ce qui est indécent ou irrespectueux de leur cause, faire disparaître les contenus qui les offensent, en s’activant sur les réseaux sociaux. C’est ce qu’on appelle la « cancel culture », cette culture de la dénonciation, de la censure qui peut être perçue comme une forme d’auto-justice et qui est très vive aux États-Unis. Mais il y a ce qui est légal et ce qui n’est pas légal. La ligne rouge est à cet endroit et pas ailleurs. A partir du moment où à titre individuel, des communautés, des sous-groupes commencent à fixer leurs propres limites, on est dans la morale. Et la morale et l’humour ne sont pas totalement compatibles.

3 réponses »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :