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VIVRE EN POÍĒSIS : « LE GENRE POÉTIQUE, ÉLITISTE ? CONFIDENTIEL ? VIEILLOT ? LA FAUTE À VERLAINE ? À L’ÉCOLE ? »

EMISSION

Être poète en France : un si triste sort ?

18/05/2021, Par Céline Leclère, France Culture

Alors que l’investiture de Joe Biden a fait d’Amanda Gorman l’icône de la jeune scène poétique américaine et que sur Instagram essaiment les instapoèmes, la France persiste-t-elle à considérer le genre comme élitiste ? Confidentiel ? Vieillot ? Et si oui, la faute à Verlaine ? A l’école ?

Une poète américaine Prix Nobel de littérature en 2020. Une autre, âgée de 22 ans à peine, sollicitée pour participer à la cérémonie d’investiture d’un président démocrate nouvellement élu. Des comptes Instagram de poètes qui agrègent des millions de followers. Les Etats-Unis nous renvoient depuis quelques mois des signaux répétés de la vitalité de la poésie contemporaine sur leur sol. Et d’une réception qui semble dépasser le cadre feutré des cercles d’initiés. Réalité ou effet de loupe médiatique ? Pour savoir si la poésie qui s’écrit aujourd’hui jouit réellement d’un statut différent de chaque côté de l’Atlantique, une enquête s’imposait, du côté de ses principaux protagonistes, auteur, traducteur, éditeur ou diffuseur.

La France est-elle ce pays où la poésie ne se vend pas, ne se lit pas en dehors de communautés d’initiés (ou de réseaux académiques) tandis que l’on statufie des poètes morts ?

Derrière ce paradoxe apparent, le poète Christian Prigent, Grand Prix de Poésie 2018 de l’Académie française et auteur de A quoi bon encore des poètes ? (P.O.L.) voit au contraire « la vérité de l’Histoire » : « C’est le sort de tous les poètes qui ont marqué l’histoire de la poésie depuis 150 ans, de Rimbaud à Mallarmé, en passant par la plupart des poètes surréalistes. Comme si le destin de la poésie en France était de passer sans transition de l’underground au patrimoine, des catacombes au Panthéon. »

Dans l’effet de loupe qu’a produit la médiatisation de la cérémonie d’investiture de Joe Biden le 20 janvier dernier, on peut examiner a contrario la culture politique française en matière de poésie.

Les présidents américains seraient-ils pétris d’un style d’éloquence, de lyrisme qui les rendraient plus sensibles à la poésie ? Des discours comme The Gettysburg Address, écrit par Abraham Lincoln en 1863, ou le célèbre I have a Dream de Martin Luther King prononcé exactement un siècle plus tard, le 28 août 1963, comptent en effet parmi les grandes pages d’un art oratoire qui manifeste un puissant souffle poétique. D’ailleurs, en conviant Amanda Gorman à lire The Hill We Climb à la Maison-Blanche, Joe Biden n’a fait que s’inscrire dans une tradition : en 1993, Bill Clinton avait demandé à la grande poétesse afro-américaine Maya Angelou de lire l’un de ses poèmes lors de sa cérémonie d’investiture.

Côté français, il semble qu’il faille remonter plus loin dans le temps pour trouver des présidents férus de poésie.

Si Georges Pompidou était l’auteur d’une anthologie de la poésie française, si François Mitterrand citait Charles Péguy dans ses discours, et si Jacques Chirac au cours du débat télévisé qui l’opposa à Lionel Jospin en mai 1995 citait le poète russe Lermontov, les canons de la rhétorique depuis ont évolué. La culture des hommes politiques du XXIe siècle est-elle profondément différente ? Est-ce à dire que ce sont seulement les poètes morts qui préoccupent le politique aujourd’hui ?

En septembre 2020, une pétition regroupant des signatures de personnalités du monde de la culture aussi diverses qu’Annie Ernaux, Christine Ockrent, Michel Onfray et neuf anciens ministres dont Jack Lang et Aurélie Filippetti, réclamait de faire entrer au Panthéon Paul Verlaine et Arthur Rimbaud. Si le gouvernement n’a pas jugé bon de lui donner une suite favorable, l’affaire fit grand bruit en posant la question de l’institutionnalisation de la poésie, en particulier d’une poésie de la révolte, portée par deux figures emblématiques de la marginalité en leur temps. L’écart de statut médiatique paraît frappant entre celui réservé à des poètes morts il y a un siècle et celui de poètes contemporains.

L’exemple de Philippe Jaccottet, disparu le 24 février dernier, est à cet égard éloquent. Certes, le poète avait choisi, dès le milieu des années 1950, de vivre dans la Drôme, loin des milieux littéraires parisiens. En février 2001, au micro d’Alain Veinstein pour un Surpris par la nuit, il confiait que son besoin de vivre éloigné de la rumeur du monde n’avait pas varié, cinquante ans après : « On parle beaucoup trop, on écrit trop aussi. Et cela produit une sorte d’arasement de la force de rayonnement de la poésie comme du roman. Plus les années passent, plus la prolifération des commentaires et des paroles, comme celle des images m’effraie et renforce mon désir de silence. » Certes, son œuvre, entrée dans la Bibliothèque de la Pléiade en 2014 (du vivant de son auteur, honneur qu’il a partagé avec Saint-John Perse, René Char et Julien Gracq), est l’objet d’une foisonnante glose universitaire. Certes, Sophie Nauleau, directrice du Printemps des poètes, fait remarquer opportunément que « les poètes contemporains ne sont pas plus méconnus que la plupart des écrivains d’aujourd’hui. » Mais l’on peut néanmoins s’étonner qu’au-delà d’un cercle des spécialistes, le nom de l’auteur de La Semaison et de L’Effraie soit si méconnu.

Secrets, discrets, effacés, les poètes ?

Mais le motif du poète discret, voire reclus dans sa tour d’ivoire – ou sa retraite provençale – ne serait-il que l’un de ces nombreux clichés dont on affuble le genre, le connotant forcément d’une aura de rareté, voire de préciosité ? En continuant à filer ce dernier poncif, les propos d’Antoine Gallimard sur France Culture (Les Matins du 12 mars 2021) ont provoqué l’agacement dans le milieu de la poésie contemporaine : « La poésie, ce sont des petites fleurs, des pâquerettes qu’il faut trouver au bord des chemins, ce sera toujours comme ça et c’est tant mieux. » Comme le souligne ironiquement Manou Farine, productrice de La Compagnie des poètes, « la poésie serait-elle cet objet rare qu’il faudrait, au mieux, laisser drapé dans sa préciosité, au pire, dans le fossé ? » 

A l’opposé de cet effacement revendiqué par un Philippe Jaccottet se situe en effet la médiatisation dont font l’objet des jeunes poètes comme Amanda Gorman ou encore Rupi Kaur, poète canadienne d’origine indienne, dont le compte Instagram compte plus de 4 millions de followers. Mais l’amplification spectaculaire de son audience par les réseaux sociaux ne doit pas faire oublier que la poésie touche notre part la plus intime. Pour Sophie Nauleau, les poètes sont marginaux par nature : « L’ADN de l’écriture poétique, c’est s’éloigner de la norme. Je refuse le terme de confidentialité, sauf à penser qu’il faille être en tête des ventes pour sortir de la case « lectorat confidentiel ». Comme l’écrivait le poète espagnol Juan Ramón Jiménez, la poésie s’adresse « à une immense minorité« .

Sur le plan économique, et c’est sans doute à cela que faisait allusion Antoine Gallimard, un fait est pourtant indéniable : la poésie est un secteur qui se porte moins bien que les autres. Un secteur de niche en somme et cela ressemble à un paradoxe si l’on considère que la poésie se partage et se diffuse sur tout le territoire, par le biais d’ateliers d’écriture en milieu scolaire, à l’hôpital ou en prison, de lectures organisées dans des librairies, des salles de théâtre, des musées ou des cafés, s’affiche dans le métro, dans les gares ou sur les murs des villes. Et, par ailleurs, que le genre ne cesse d’irriguer la chanson, la peinture, le théâtre, le cinéma. Le seul endroit où la poésie contemporaine a du mal à émerger reste l’édition, alors que le livre reste le premier produit culturel en France. Un paradoxe que de jeunes éditeurs ont décidé de prendre à bras le corps comme en témoigne la poète Cécile Coulon, aux manettes, avec Alexandre Bord, d’une nouvelle collection baptisée Iconopop, chez L’Iconoclaste : « Pourquoi est-il si compliqué de vendre de la poésie en librairie alors qu’elle est si riche et si vivante, que sur les réseaux sociaux, elle ne cesse d’être partagée, commentée, lue, relue, aimée, adorée. Pourquoi un tel fossé entre les supports ? Avec L’Iconopop, on cherche à la sortir de ce fameux « fossé » en mettant des moyens éditoriaux et médiatiques identiques à ceux déployés pour le roman, les essais ou la littérature jeunesse. Et par ailleurs, en essayant de construire des ponts entre la scène slam, le podcast et le livre. » 

Pour Cécile Coulon encore, la poésie en France souffre de la solennité qui lui est attachée, un mal qu’elle résume par l’emploi des majuscules que l’on accole à ses thèmes : « Au XVIe siècle, les auteurs de la Pléiade ont décidé de ce qu’allait devenir la poésie et on est encore, cinq siècles plus tard, dans la même solennité, dans la même noblesse. Désir, Beauté, Amour, Nature, etc. avec ces majuscules, on met un couvercle sur la poésie, on écarte toute une partie d’un lectorat de ce qu’elle est vraiment. » (La Compagnie des poètes, France Culture). 

Outre-Atlantique, Rupi Kaur, dont le dernier recueil Homebody vient d’être traduit en français, a conquis un très large public avec une poésie à la fois féministe et minimaliste, sans majuscules ni ponctuation. Mais d’ailleurs, la majuscule est-elle forcément le signe d’une grandiloquence ? Pour Sophie Nauleau, cette association est erronée : « Je vois dans l’emploi de la majuscule le signe d’un souffle qui rythme autrement le sens des mots. J’aime que les poètes s’en emparent ou pas. » En France, contrairement aux idées reçues, elle n’est d’ailleurs pas la règle. Comme le rappelle la directrice du Printemps des poètes, le poète André Du Bouchet (1924-2001) avait fait le choix de les délaisser, et Ludovic Janvier (1934-2016) celui de les remettre en majesté. 

Mais c’est bien cette question du souffle qui semble précisément au cœur de la comparaison entre la France et les Etats-Unis, ou plutôt entre la langue française et l’anglais. En effet, une autre idée reçue voudrait que la langue anglaise serait naturellement plus disposée à la poésie. Les explications sociologiques abondent : on évoque tour à tour un génie linguistique qui, traversé d’accents toniques, serait un berceau plus favorable pour accueillir ses cadences. Ou bien l’influence de la culture protestante, voire évangélique, qui fait la part belle à la prise de parole à l’église, et à la déclamation. Et enfin la place plus grande dévolue à l’oral au sein de l’institution scolaire. Ce qui tranche en effet avec la culture pédagogique française, comme le regrette Louise Bartlett, traductrice de la jeune poète britannique Kae Tempest : « La sécheresse avec laquelle la poésie était enseignée à la Sorbonne m’a horrifiée quand j’y ai fait mes études. Il y avait une forme d’entre soi, un côté stérilisant qui consistait à ôter la sève des textes. Avec cette façon de parler, on vole des œuvres merveilleuses à des personnes à qui elles pourraient donner beaucoup de vitalité, de joie, de sens. » 

Faire descendre la poésie dans la rue, une vieille antienne

L’idée qu’il faudrait débarrasser la poésie de son lot d’exégèse savante ne date pas d’hier. Aux Etats-Unis, elle remonte même aux années 1960 déjà, quand les poètes de la Beat Generation ambitionnaient de la faire descendre dans la rue. Comme le rappelle Abigail Lang, maîtresse de conférences à l’université Paris-Diderot, autrice de La Conversation transatlantique. Les échanges franco-américains en poésie depuis 1968 (Presses du Réel, 2021) : « Lawrence Ferlinghetti, éditeur et compagnon de route de la Beat Generation, voulait déjà libérer la poésie de ses couvertures rigides – ”hardback” comme on dit en anglais – associées à l’université. C’est à lui que l’on doit la première édition poche de poésie, qu’on pouvait mettre dans la poche arrière de son jean. Ferlinghetti défendait une poésie « du coin de la rue » par opposition à ce qu’il appelait la poésie nombriliste de l’université, qui ne fait que décortiquer, analyserIl cherchait à ce que n’importe qui puisse monter sur une boîte en bois, dans un parc, haranguer la foule et se déclarer poète »

Ainsi, de la linguistique à la pédagogie, un ensemble de facteurs seraient responsables d’une sorte de malédiction de l’ânonnement en France ? Comme en témoigne Louise Bartlett « J’ai l’impression que l’oral est plus admis dans la culture anglo-saxonne. En France, la récitation caricaturale des poèmes sur l’air de nanana, nanana, nanananana, ce truc morne pour moi, ça tue quelque chose. » Un constat sévère que nuance Abigail Lang : « On n’ânonne ni plus ni moins en France qu’aux Etats-Unis ! Aux Etats-Unis, il y a un phénomène qui s’appelle Poet Voice, qui désigne la façon dont 90% des poètes lisent, c’est-à-dire avec cet air un peu docte, compassé, d’une voix monocorde, recto tono. » Comme le précise encore la chercheuse, libérer la poésie de sa rythmique ronronnante n’est ni une préoccupation nouvelle, ni l’apanage des slameurs : « En France, Olivier Cadiot a inventé dans les années 90 une façon de dire rapide, accélérée, presque machinique, qui emprunte au poète futuriste italien Marinetti. De même que Christophe Tarkos, en reprenant le motif de la litanie cher à Gertrude Stein, a développé une poésie très orale, où la voix, et même la bouche prend le dessus, pour produire quelque chose de très organique. »

Reste alors la question des « thématiques ». Aux Etats-Unis, comme en témoignent les vers d’Amanda Gorman, la poésie est aussi devenue le relais d’une expression politique et contestataire. Et en France ? Est-ce parce l’œuvre des plus grands poètes français du XXe siècle est marquée par un engagement politique radical que le genre est aujourd’hui regardé avec autant de méfiance ? Comme le rappelle l’écrivaine Cécile Vargaftig dans son essai En URSS avec Gide, Paul Claudel est l’auteur d’une ode au maréchal Pétain, puis d’une autre au général de Gaulle en 1944, et Paul Eluard d’une ode à Staline en 1950. Les poèmes engagés d’Aragon, membre du Parti Communiste jusqu’à sa mort en 1982, figurent également parmi les plus célèbres de l’auteur de Strophes pour se souvenir. Une tradition poétique étroitement intriquée au politique a sans doute accouché de cette méfiance radicale vis-à-vis des idéologies qui pousse le poète Christian Prigent à affirmer « Si la poésie consiste à mettre en vers plus ou moins cadencés des lieux communs de la protestation politique ou des clichés de l’expression sentimentale, il vaut mieux faire autre chose. Il y a la chanson pour cela. » 

Ainsi, la poésie devrait se garder à la fois de toute tentation d’édification morale ou politique et de la rime – qui fait trop « chanson ». Ce serait oublier que la plupart des odes écrites par Lamartine, Hugo, Nerval ou Baudelaire, avec leurs rimes riches, leurs vers courts et leurs strophes égales, ressemblent à ce qu’on appelle aujourd’hui des chansons. Comme le rappelle encore Cécile Vargaftig, « n’y manquent que les refrains ». Mais il serait faux de croire que tout lyrisme ou tout engagement militant est absent de la poésie française contemporaine. Il n’y à qu’à lire l’œuvre du grand poète Bernard Noël, qui vient de disparaître, pour s’en convaincre. 

Finalement, et loin des poncifs de solennité ou d’hermétisme qui peuvent encore peser sur elle, la singularité de l’écriture poétique ne repose-t-elle pas sur le fait qu’elle en appelle avant tout à notre intériorité ? Si le fait qu’un poème soit chanté, déclamé sur une scène de slam ou devienne viral sur des réseaux sociaux ajoute à sa force, ces nouveaux relais de sa transmission ne font pas oublier que la poésie est d’abord une question d’être et non de paraître. Et d’un rapport au monde profondément incertain dans une époque en quête de certitudes. Comme le résume Christian Prigent « Ce qui pousse quelqu’un vers la poésie, ce n’est pas qu’il a quelque chose à dire sur le monde, c’est que le monde est une énigme pour lui et qu’il s’y aventure avec ses outils, à savoir son langage, pour dire de la façon la plus juste possible l’effet que le monde lui fait. Et cet effet comprend l’opacité, l’obscurité, l’ambivalence foncière de toute expérience affective, le fait que l’on ne comprend rien. »

Céline Leclère

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