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LA DÉMOCRATIE ENTRE INDIFFÉRENCE ET RÉVOLTE. METTRE FIN AU POISON DE L’ANONYMAT SUR LES MÉDIAS SOCIAUX. YVES MÉNY.



La démocratie a toujours été en crise : des citoyens partagés entre indifférence et révolte

Pour Yves Mény, politologue, la démocratie, depuis l’origine, a toujours été en crise et les citoyens partagés entre indifférence et révolte. Mais n’est-il pas paradoxal de constater aujourd’hui la participation électorale est déclinante alors que tous les citoyens sont les bénéficiaires de ce système de gouvernement ?

La démocratie repose sur un complexe système de médiation et de représentation calqué sur les pratiques et traditions de la vie sociale. Ces repères sont aujourd’hui bousculés, indique Yves Meny dans l’article ci dessous.

« Au contraire, la démocratie repose sur un complexe système de médiation et de représentation calqué sur les pratiques et traditions de la vie sociale apparues au sein de la famille, de la profession, des affiliations religieuses, culturelles, politiques. Notre rapport aux autres était donc médiatisé par des institutions intermédiaires, presse, associations, mouvements, partis, qui d’étape en étape, reliaient verticalement la base au sommet. Seul ce système de délégation a permis la mise en place de la démocratie telle que nous connaissons. La révolution internet des réseaux sociaux bouleverse la donne comme jamais et on assiste à ce que j’ai qualifié « d’ubérisation ». Nous sommes devenus des auto-entrepreneurs de la politique.  » Y.M.

« Ces évolutions technologiques sont irréversibles et par ailleurs offrent de fantastiques opportunités. Mais point de liberté sans courage et responsabilité ! Si l’anonymat des messages sur les réseaux sociaux n’est pas levé, la société en général et la démocratie en particulier risquent le pire . » Y.M.

ARTICLE

« Les métamorphoses de la démocratie »

Ouest-France. Yves Meny. Publié le 10/06/2021 

La démocratie traverse une passe difficile. Ce n’est pas la première fois depuis que les Grecs au Ve siècle avant notre ère ont imaginé et appliqué un système de gouvernement inconnu jusque là et dont nous sommes les débiteurs (1) : la grammaire démocratique occidentale est grecque. Mais les défis qu’elle doit affronter depuis les années 90 sont sans précédent. D’un côté, jamais comme à la fin du XXe siècle, la démocratie n’avait connu une extension géographique aussi vaste et une sophistication aussi grande. De l’autre, jamais ce régime « idéal » n’avait connu des critiques aussi vives venues de l’intérieur et non de menaces externes telles que guerre ou invasions.

Indifférence et révolte

Certes, la démocratie, depuis l’origine, a toujours été en crise et les citoyens partagés entre indifférence et révolte. Mais n’est-il pas paradoxal de constater aujourd’hui qu’en France par exemple la participation électorale est déclinante et très faible alors que tous les citoyens sans exception sont les bénéficiaires de ce système de gouvernement ? Du berceau à la tombe, il n’est pas d’épisode de la vie humaine qui ne soit encadré, financé, soutenu, aidé, protégé. D’où provient alors cette indifférence électorale accompagnée épisodiquement d’une rage protestataire ?

Les causes sont en partie politiques mais elles sont largement la conséquence des révolutions économiques et technologiques en cours. Economiques, car on assiste à une dissociation croissante entre l’espace du marché (devenu global) et celui de la politique resté national. Rien ne peut plus se faire désormais pour réguler les excès et intempérances du marché sinon par accords internationaux qui échappent au contrôle populaire. Technologiques, car internet qui transforme lui aussi le monde en « village global » tend à exacerber l’isolement et l’autonomie des individus (voir le télétravail) et favorise le déclin de la sociabilité ou le narcissisme des réseaux sociaux.

Des auto-entrepreneurs de la politique

Au contraire, la démocratie repose sur un complexe système de médiation et de représentation calqué sur les pratiques et traditions de la vie sociale apparues au sein de la famille, de la profession, des affiliations religieuses, culturelles, politiques. Notre rapport aux autres était donc médiatisé par des institutions intermédiaires, presse, associations, mouvements, partis, qui d’étape en étape, reliaient verticalement la base au sommet. Seul ce système de délégation a permis la mise en place de la démocratie telle que nous connaissons. La révolution internet des réseaux sociaux bouleverse la donne comme jamais et on assiste à ce que j’ai qualifié « d’ubérisation ». Nous sommes devenus des auto-entrepreneurs de la politique.

L’individu derrière son ordinateur, atome solitaire parmi les milliards d’utilisateurs peut jeter en pâture ses états d’âme, ses colères, ses frustrations ou sa haine. Cette horizontalité pourrait être bénéfique en théorie mais en fait il n’y a plus ni dialogue ni délibération, ni compromis mais des agrégats de borborygmes individuels d’autant plus vulgaires, violents ou haineux qu’ils sont protégés par l’anonymat. Ces évolutions technologiques sont irréversibles et par ailleurs offrent de fantastiques opportunités. Mais point de liberté sans courage et responsabilité ! Si l’anonymat des messages sur les réseaux sociaux n’est pas levé, la société en général et la démocratie en particulier risquent le pire.


(1) voir Y. Mény, Démocratie : l’héritage politique grec, L’Harmattan, 2021.

1 réponse »

  1. Il ne faut pas caricaturer en affirmant qu’internet n’est aujourd’hui qu’une espèce de jungle. Il y a de la délibération, des échanges constructifs entre points de vue divergents, ce qui va à l’encontre de la stratégie des réseaux sociaux qui tendent à nous abreuver de contenus rassurants qui vont dans notre sens.
    La question n’est pas celle de l’anonymat, car elle est de toute manière irrésoluble, et je ne suis pas sûr qu’une telle mesure améliorerait les choses. La question est plutôt de savoir comment notre démocratie peut s’appuyer sur les outils des nouvelles technologies pour favoriser la participation et la délibération.
    De nombreuses prouesses sont à réaliser en la matière : systèmes de participation officiels (il en existe déjà quelques uns, mais aucun n’est pérenne et à un niveau national), forum citoyens, méthode de tirage au sort décentralisées pour constituer des échantillons représentatifs capables de délibérer à distance, etc.

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