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POINT DE VUE. CONCILIER VERITE OFFICIELLE ET SCIENCE ?

LA COMMISSION BRONNER

Alors que dans la pandémie, La France a été peu performante et qu’une grave crise de confiance au sujet des moyens et des objectifs de santé publique s’est développée, Emmanuel Macron a choisi de créer une Commission.

Va-t-elle apporter quelque chose aux Français, par exemple dans l’hypothèse d’une nouvelle urgence de santé publique ? Guy-André Pelouze donne son point de vue dans l’article ci contre.

ARTICLE

La commission Bronner, vérités officielles et science : l’équation impossible

Guy-André Pelouze, Atlantico 15 10 21

Ayant étatisé l’essentiel de la société civile, multiplié jusqu’au risque faillitaire la dépense publique, administré presque tous les actes de chaque Français, bref corsetté la société depuis 40 ans comme l’avait pressenti G. Pompidou, l’état et sa classe politique constatent que dans cette pandémie (un dramatique stress test grandeur nature) la France a été peu performante et qu’une grave crise de confiance au sujet des moyens et des objectifs de santé publique s’est développée. Le président afin sans doute de solder ce passif avant d’autres aventures a choisi de créer une Commission. Le nombre des commissions et instances consultatives ou délibératives placées directement auprès du Premier ministre ou des ministres ou de la Banque de France s’élève actuellement à 394. Cette nouvelle commission va-t-elle apporter quelque chose aux Français, par exemple dans l’hypothèse d’une nouvelle urgence de santé publique ?

Étudions la chronologie des faits.

La pandémie à coronavirus n’est ni la première épidémie dangereuse ni la dernière. Ce qui fut nouveau c’est que, pourtant prévenus, les pays occidentaux, pays à fort revenu par habitant, se soient avérés aussi peu préparés. Dans le mot préparé il y a bien sur le plan opérationnel des mesures de santé publique, ce qui n’est pas le sujet de cet article, mais avant tout l’anticipation puis l’acceptation du risque et de sa maîtrise dans les espritsC’est une des premières formes de rationalité. Au contraire dans un relativisme effrené chacun y est allé de son déni. C’est tout d’abord dans les rangs de l’état que ce déni irrationnel a commencé. Rappelons l’impérieuse nécessité claironnée par le chef de l’état de continuer à vivre à la Française et à aller au théâtre quelques jours avant de confiner complètement le pays en Mars 2020. L’épidémie était en croissance exponentielle (Figure N°1).

Figure N°1: La phase sporadique de Mars-Avril 2020 ne pouvait pas être méconnue en tant qu’événement majeur annonçant une catastrophe. L’Italie en détresse laissait entrevoir la probabilité d’une phase sporadique aussi violent alors que certains n’ont voulu y voir que la soi-disant infériorité du système de soins italien!

Figure N°2: La mortalité cumulée de la Covid-19 est encore active. Nous n’avons pas atteint un point zéro de mortalité et encore moins de cas graves.

Rappelons que ceux qui ont colporté de fausses nouvelles venaient d’abord du gouvernement, mais aussi d’ultra-minoritaires du milieu académique et universitaire sans que ce dit milieu, peuplé de nommés à vie, ne bronche. Sans qu’aucun corps constitué ne se lève aussitôt pour dire l’outrage à la science. En réalité, ce fut un naufrage qui bien sûr met en exergue des exceptions. Ni sur le plan épidémiologique, ni sur le plan diagnostique, et encore moins thérapeutique les universités françaises, les biotechs, l’organisation de santé publique n’ont fait avancer les moyens classiques ou disruptifs de réduire l’impact humain et économique de la pandémie.

Mais dussé-je le répéter ce naufrage met en exergue des exceptions, l’institut Pasteur, et quelques unités de recherche qui dès le premier jour ont changé leur agenda et pris à bras le corps les problèmes. Mais aussi la société civile qui, par exemple devant l’indigence statistique de Santé Publique France a lancé des agrégateurs à jour, facilement utilisables et plus fiables. Ailleurs, ce fut souvent le télétravail sans connexion. Il paraît que le président, après Tokyo, a exigé de meilleurs résultats pour les JO de Paris. Quel choix! Alors que la pandémie a démontré notre impréparation, c’est à son ministre de la Santé qu’il aurait dû adresser cette exigence. À l’appui de son injonction il aurait pu insister sur le fait que rien n’a été « appris » par l’administration de la santé publique durant ces vingt mois comme le démontre la dernière résurgence qui a eu une mortalité importante (Figure N°2) et pour laquelle le testing, tracing, l’isolement et la quarantaine (TTIQ) à la frontière ont été zappés encore une fois. Une démarche identique eût été aussi salutaire auprès du ministre chargé des Universités et de la recherche pour avoir un bilan de l’activité de publication desdites universités face à la pandémie.

Ces faits appellent-ils la constitution d’une Commission? Pour les expliquer le président pointe le complotisme et pour y répondre il nomme des experts, cette Commission sera-t-elle un ministère de la vérité ou bien un laboratoire pour libérer la rationalité et faire reculer la défiance?

“Le ministère de la Vérité — Miniver, en novlangue — frappait par sa différence avec les objets environnants C’était une gigantesque construction pyramidale de béton d’un blanc éclatant. Elle étageait ses terrasses jusqu’à trois cents mètres de hauteur. De son poste d’observation, Winston pouvait encore déchiffrer sur la façade l’inscription artistique des trois slogans du Parti:

La guerre est la paix

La liberté c’est l’esclavage

L’ignorance c’est la force.

Le ministère de la Vérité comprenait, disait-on, trois mille pièces au-dessus du niveau du sol et des ramifications souterraines correspondantes. Disséminées dans Londres, il n’y avait que trois autres constructions d’apparence et de dimensions analogues. Elles écrasaient si complètement l’architecture environnante que, du toit du bloc de la Victoire, on pouvait les voir toutes les quatre simultanément. C’étaient les locaux des quatre ministères entre lesquels se partageait la totalité de l’appareil gouvernemental. Le ministère de la Vérité, qui s’occupait des divertissements, de l’information, de l’éducation et des beaux-arts. Le ministère de la Paix, qui s’occupait de la guerre. Le ministère de l’Amour qui veillait au respect de la loi et de l’ordre. Le ministère de l’Abondance, qui était responsable des affaires économiques. Leurs noms, en novlangue, étaient : Miniver, Minipax, Miniamour, Miniplein.

Georges Orwell, 1984

C’est dans ce contexte de défiance que les plus démagogues ont profité de la peur.

Il suffit de relire les déclarations de certains dans les petites lucarnes pour constater d’abord que nous ne manquons pas de moyens en particulier d’universitaires qui font profession d’experts à vie dans tous ces domaines de la santé publique. D’une part, l’imprudence, l’arrogance, la volonté d’apparaître comme un devin et parfois la manipulation de l’information ont égaré le public. Des travers personnels que les médias ont flattés pour différentes raisons dont l’écoute et les retombées financières en période de disette publicitaire. D’autre part, la propension initiale de certains de ces commentateurs à ne pas tenir compte de la communauté scientifique internationale a été proprement incroyable et tragique.

Ce fut une grave imprudence pour ceux issus du monde académique. Ce qui caractérise la Covid-19 c’est l’énorme effort de recherche mondial et la collaboration tous azimuts entre les chercheurs. Ne pas prendre en considération ce que les autres publient, leurs doutes et leurs critiques c’est risquer de s’enfoncer dans une attitude irrationnelle. Pour autant les chercheurs ne sont pas seuls, ils travaillent dans des institutions qui ont des responsables et des gestionnaires. Ces derniers ont des outils pour évaluer ce qui se passe dans leur institution. À ce niveau certains systèmes de questionnement et de remise en cause des prises de position ou des publications ont failli. Il est possible de douter qu’une Commission puisse corriger ces dysfonctionnements. Les interactions efficaces dans ces dérives voire dans la fraude obéissent au principe de subsidiarité.

Rien ne peut remplacer la confrontation locale avec d’autres chercheurs issus d’institutions différentes voire d’autres pays. Ce constat d’échec est d’autant plus tragique que la communauté scientifique a été exemplaire en termes de recherche de développement et de communication (les éditeurs ont mis en place un accès gratuit aux articles scientifiques liés à la Covid-19 dans les journaux les plus prestigieux depuis le début de la Covid-19 et cela a accéléré tous les processus de recherche).Mais comment ne pas reconnaître qu’en France ce déni vient de loin. Plusieurs sujets illustrent ce déni. Jeter le doute sur les statistiques de morbi-mortalité a été facilité en France par l’impréparation de Santé Publique France à publier sans délai des statistiques descriptives fiables même en temps normal. Il fût, pendant plusieurs semaines, plus utile de consulter le site de l’université John Hopkins que les sites gouvernementaux. Il n’y aura pas de réponse sanitaire rapide et adaptée en cas d’urgence sans les data les plus exhaustives en temps réel. Cette leçon, il n’est pas besoin d’une Commission pour la tirer. Jeter le doute sur les essais randomisés a été facilité en France par une ancienne ignorance voire un rejet des moyens de réduire l’incertitude dans nos décisions de soins. Alors même que la durée des études médicales est parmi les plus longues. Alors même que les essais randomisés ont plus de 50 ans.

Jeter le doute sur les mesures ancestrales de lutter contre la transmission aérienne d’un virus est aussi une ignorance de la méthode Bayésienne, au profit d’un relativisme qui est devenu dominant à propos de la science. Il suffit de lire Lévitique 13. Ce relativisme sera l’écueil sur le chemin de cette Commission. Il y a d’autres exemples.

C’est pourquoi il est manifeste que certains de ces habitués des médias ont utilisé la peur du public, sentiment légitime et salvateur, pour disséminer leur soi-disant vérité infalsifiable truffée de biais, de mensonges et au final génératrice de comportements dangereux.

La “Commission” ses membres et ses objectifs

La définition des objectifs est franchement décevante. Il y a le choix des mots: “penser l’espace de débat commun de notre démocratie” qui est un langage qui parle à une minorité parlant l’énalangue et maîtrisant le relativisme absolu qui est justement un des moteurs du complotisme. Qui peut croire que nous ayons besoin d’une commission ou ne siège aucun scientifique, à Paris, pour définir la vérité scientifique. Ceux qui ont conseillé le président n’ont-ils jamais lu Popper ?

La science se construit chaque jour autour de cerveaux innovants dont les expériences éliminent certaines hypothèses. Aucune institution, aucun chercheur ne peut se prévaloir d’un argument d’autorité. C’est la communauté scientifique qui évalue, discute, argumente et publie ce qui est le moins incertain. Avec une marge d’erreur comme dans toute approche scientifique. Ce jeu très collaboratif est ouvert et la pandémie l’a démontré en accéléré. Oui, les essais randomisés ont permis d’utiliser les vaccins les plus performants et de sauver des vies alors que les approches empiriques dominées par des séries observationnelles ou des argument d’autorité ont enfoncé le pays dans un véritable charlatanisme. Aucune commission n’est nécessaire pour éviter ce qui fut, je le répète, un naufrage. Il faut appliquer la méthode ancestrale: comme le préconisait Montaigne, il faut voyager « pour frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui » pour avoir davantage « une tête bien faite que bien pleine ». Le voyage aujourd’hui est virtuel, le contact audiovisuel pour discuter, la publication via le net dans des journaux où les articles sont épluchés avant d’être publiés ont permis dans cette pandémie de continuer à échanger et même à échanger plus vite et plus souvent que lors de grands messes de présence physique appelées “congrès”. La Commission n’a aucune influence sur ce processus et heureusement car il est libre.

Une commission “sociologique”: n’y avait-il pas mieux à faire?

Dans ce contexte, cette commission au sens strict de son nom officiel a une ambition démesurée: “Les Lumières à l’ère numérique”. Ce défi a déjà été relevé en Europe et dans le monde sans commission étatique. Ce qui entrave le développement de notre recherche c’est plutôt le manque de diversité et de responsabilité. C’est pourquoi sans universités libres, celles des Lumières, sans financement public de la recherche conditionné par les résultats, sans lifting radical de la réglementation de la recherche en biologie et en médecine, sans financement privé et fiscalité adaptée au risque pour accélérer la transformation de la recherche d’état en une forêt de biotechs, nous resterons à la traîne. Notre potentiel restera potentiel. La Commission n’y pourra mais. On peut même se demander si la présence d’une commission d’état du “scientifiquement correct” ne fera pas fuir certains chercheurs et au contraire maintiendra dans leur cocon d’autres “chercheurs” peu innovants mais irréprochables dans l’art de “penser l’espace de débat commun de notre démocratie”…

Comment ensuite pourra-t-elle changer ce qui doit venir de l’intérieur? Je veux parler de la digitalisation. Le simple fait de le constater démontre que les appels ou les injonctions top to bottom ont été inopérants en la matière. La concurrence par contre peut aider. Le simple chaos de l’informatique hospitalière française et de son corollaire ambulatoire le serpent de mer du dossier médical électronique expliquent l’incapacité à mener au quotidien des statistiques descriptives détaillées mais aussi des essais cliniques. Le NHS, dans ce domaine, a administré une leçon à l’Europe entière. Et enfin, comment ne pas évoquer l’imposture, voire le danger d’une telle commission? L’état n’est pas immunisé contre ces fléaux. Правда, cette commission pourrait la tordre; liberté, cette commission pourrait la restreindre; rationalité cette commission pourrait la relativiser. Renvoyons donc ses membres à leur travail: produire de la science, la confronter à leurs pairs et la valider par la reproductibilité et la méthodologie la plus exigeante.

1 réponse »

  1. Bonjour, Thierry,Quand j’ai travaillé pour la fonction publique territoriale, j’ai beaucoup entendu cette phrase : « Quand un sujet ne t’intéresse pas où que tu ne souhaites pas le voir aboutir, crée une commission. Quand tu donneras les résultats, tout le monde aura oublié et tu diras ce que tu veux… »Mais Macron fait mieux et plus vite : il crée des commissions, affirme qu’elles feront autorité et il décide au bout ce qu’il avait prévu avant la commission…Quand j’entend le mot « commission », j’entend « enterrement »…Le drame est que, la plupart du temps, le sujet à traiter est un vrai sujet… qu’il faut taire ! comme ici la question des mensonges d’Etat. Le simple énoncé m’indique qu’il s’agit bien d’une voie de garage vers le néant.Bien amicalementJean-Marc

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