Aller au contenu principal

LA LANGUE FRANCAISE « ORDINAIRE » ET VIVANTE – SES EVOLUTIONS

PRESENTATION – nouveaux usages et registres du français

Avec près de 60 chercheurs issus de tous les pays de la francophonie, Anne Abeillé, linguiste et professeure à l’Université Paris Diderot, en collaboration avec Danièle Godard, Annie Delaveau et Antoine Gautier, publie chez Actes Sud une impressionnante Grande Grammaire du français. Fruit de deux décennies de travail, cette somme frappe par sa volonté de coller au plus près aux nouveaux usages et registres du français, qu’ils soient écrits, oraux ou… pixellisés !

Voici l’entretien accordé à Usbek & Rica

Entretien

« La langue française est profondément vivante et il est normal que nous n’écrivions plus comme Chateaubriand »

Elena Scappaticci– 6 décembre 2021 – Usbek & Rica

Ce projet colossal est né il y a maintenant deux décennies avant d’arriver aujourd’hui dans nos librairies. Quel a été l’élément déclencheur à l’origine du lancement d’une telle somme ?

Anne Abeillé – Tout est parti d’un constat établi par le CNRS, en 2002 : des linguistes d’autres pays européens s’étaient engagés dans la rédaction de vastes grammaires qui se fixaient pour ambition de faire le point sur les connaissances accumulées depuis des décennies sur l’évolution de leur langue. Or, malgré le grand nombre de linguistes travaillant sur le français, aucun projet semblable n’était en cours en France. Le CNRS nous a donc « commandé » la construction de cette grammaire. Nous avons démarré avec un comité de pilotage relativement réduit, constitué de spécialistes du lexique, de la syntaxe, de l’oral et puis, petit à petit, nous avons précisé le projet.

Le projet était d’autant plus complexe à réaliser que le français dispose d’un statut particulier par rapport à d’autres langues…

Effectivement, la langue française occupe une place un peu particulière puisqu’elle est parlée dans de nombreux pays. Il est donc rapidement devenu très clair pour nous que le projet devait être international. Ce qui a évidemment compliqué les choses puisqu’il fallait parvenir à créer un consensus sur les terminologies choisies et surtout sur la définition des termes : par exemple, la notion de « phrase » devait s’appliquer à l’écrit, comme à l’oral ; la notion de « mot » aussi.

Notre objectif était de parvenir à stabiliser le périmètre du français contemporain en l’enrichissant de toutes les connaissances accumulées sur notre langue, aussi bien écrite qu’orale, depuis 1950. Nous voulions également que cette grammaire puisse être le reflet le plus exhaustif possible du français en France mais aussi hors de France : en Belgique, en Suisse, en Afrique, au Québec, dans l’Océan Indien…

Ce qui ressort particulièrement de cette somme colossale, c’est l’extraordinaire diversité des sources mobilisées, qui contraste avec les grammaires plus « traditionnelles » ; vous faites notamment la part belle aux emojis en leur reconnaissant un statut à part entière…

Effectivement, l’une des originalités du projet est d’avoir considérablement élargi le champ des sources, en mobilisant, notamment, des exemples oraux, de la littérature contemporaine, mais aussi tout un corpus puisé sur Internet, jusqu’aux emojis, des signes pourtant non verbaux mais que nous traitons comme de nouvelles formes de ponctuation. L’une des grandes innovations du XXIe siècle concerne l’écriture numérique, plus libre et plus proche de l’oral que bien des écrits imprimés.

Il était très important pour nous de coller au plus près à la diversité des nouveaux usages du français. Comme cela demande un travail considérable, nous avons rassemblé près de 60 auteurs, d’une dizaine de pays, et souvent plusieurs auteurs sont mobilisés pour un même chapitre. Concernant l’oralité, nous avons également mis au point une édition en ligne qui permet d’écouter le français tel qu’il se parle en Afrique, au Canada ou… dans le midi ! Nous voulions faire entendre tous les aspects sonores de la phrase : sur la liaison (« des-yeux » mais « des yaourts »), l’intonation (« Tu viens ? » n’a pas le même sens que « Tu viens ! »), par exemple.

Vous insistez également particulièrement sur la volonté de sortir la grammaire de son carcan universitaire pour en faire une discipline appropriable par tous, bref pour décomplexer les Français face à leur langue… 

Tout à fait, c’est d’ailleurs pour cela que nous nous sommes tournés vers un éditeur non universitaire, nous souhaitions toucher le plus large public possible. En France, il existe une véritable demande de connaissances sur la langue, sa grammaire, donc nous trouvions cela dommage que ce travail colossal ne finisse par être lu que par des universitaires. Cette démarche s’inscrit dans une volonté plus globale de lutter contre le sentiment d’insécurité linguistique des Français, en redonnant ses lettres de noblesse au français ordinaire sous tous ses aspects.« Pour l’anecdote, même Flaubert, dans sa correspondance, s’autorisait des tournures familières ! »Anne Abeillé, linguiste et professeure à l’Université Paris Diderot

Souvent, ce que l’on nomme « grammaire » est associé aux grands auteurs de notre Panthéon littéraire, à la richesse de leur style et à la précision de leur syntaxe, avec l’idée qu’il s’agit du « seul » bon usage de notre langue. Mais la langue ordinaire de 2021 est très éloignée de celle de Victor Hugo ou de Molière ! Non seulement les anciennes grammaires ne nous renseignent donc pas tellement sur la façon dont on parle et on écrit aujourd’hui le français partout dans le monde mais elles entretiennent l’insécurité linguistique que j’évoquais précédemment. Il est évident que face aux phrases de Chateaubriand on se sent défaillants, mais, heureusement, la langue est profondément vivante et il est tout à fait normal que nous ne formulions plus des phrases à la façon de Chateaubriand.

Pour l’anecdote, même Flaubert, dans sa correspondance, s’autorisait des tournures familières ! Chacun a à sa disposition des registres différents qu’il mobilise selon les circonstances et les besoins. Il y a le registre dit « formel » ou soutenu, et celui « non formel » ou familier, par exemple – sans oublier également toutes les variations régionales, plus cloisonnées : par exemple, on dit septante ou nonante en Suisse et en Belgique. En Nouvelle-Calédonie, on dit « fort » au lieu de « très », comme en Belgique.« Nous ne souhaitions pas jouer la carte de la hiérarchisation des usages mais plutôt celui de la différenciation »Anne Abeillé, linguiste et professeure à l’Université Paris Diderot

Pourtant, il y a tout ce qui demeure stigmatisé par la langue, ce qui est « mal vu », ce qui est considéré par les manuels de style comme « anormal »; mais on ne voit pas très bien où est la règle générale qui a abouti à ce constat : souvent, lorsqu’il existe plusieurs possibilités, le puriste va en choisir une plutôt qu’une autre. Par exemple, « malgré que » est formé sur le même moule que d’autres introducteurs de subordonnées circonstancielles (« selon que », « avant que », « après que », « pour que », etc), mais comme existe « bien que », il est condamné, même si de grands auteurs l’utilisent. Nous ne souhaitions pas jouer la carte de la hiérarchisation des usages mais plutôt celui de la différenciation, en indiquant simplement que malgré que n’est pas déviant, mais est rejeté par la norme.

Autre réalité à laquelle il était difficile de ne pas référence, l’influence des mouvements féministes sur l’évolution de nos usages de la langue…

Effectivement, un développement des vingt dernières années concerne l’utilisation de mots féminins quand des femmes sont concernées, ainsi de la féminisation des noms de métier qui a mis beaucoup de temps à s’imposer, mais aussi plus récemment l’usage de doublets (« il ou elle », « tous et toutes », « étudiants et étudiantes ») au lieu du masculin dit « générique ». Nous notons aussi l’apparition du pronom iel, pour il ou elle, utilisé dans certains livres tel Les furtifs d’Alain Damasio, mais surtout chez certains jeunes sur les réseaux sociaux. En tant que linguistes, l’idéologie n’est pas notre sujet : même si nous le qualifions « d’usage militant », ce pronom figure dans la rubrique des variations, comme la forme « al » pour « elle » au Québec, ou encore le pronom « y » au lieu de « le » dans la région lyonnaise (« j’y vois » pour « je le vois »). Pour noter que c’est un usage restreint on utilise le signe %.

Que répondez-vous à tous ceux qui évoquent une forme de « déclin » de la langue française ?

Je leur réponds par les chiffres, d’abord. Il y a entre deux cents et trois cents millions de personnes qui parlent le français aujourd’hui :  il n’y en a jamais eu autant. Rappelons qu’avant la Révolution, le français était encore minoritaire. On ne l’a jamais autant écrit d’ailleurs : 1,5 milliard de mails sont envoyés chaque jour en France ! Je pense que ceux qui parlent de déclinisme langagier ne s’intéressent pas tant à la quantité qu’à la qualité des usages employés, ce qui n’est pas notre propos. Nous développons une approche scientifique, sans a priori, pour dresser le panorama le plus exhaustif de cette extraordinaire diversité de registres et d’usages.« Des déclinistes, il y en a toujours eu et il y en aura toujours »

Pour l’anecdote, dès la fin du XVIème siècle, Marie de Gournay, la fille adoptive de Montaigne, lequel disait que « chaque usage a sa raison d’être », se plaint que les Docteurs soient toujours en train de faire la chasse aux mots nouveaux.

Ce débat existait déjà donc déjà il y a 400 ans. Des déclinistes, il y en a toujours eu et il y en aura toujours.

Face à l’extraordinaire diversité des registres et des usages exposés dans cette grammaire, on est néanmoins en droit de s’interroger : peut-on encore légitimement parler « d’une langue française » ou doit-on désormais parler de « plusieurs » langues françaises ?

C’est une vraie question : face à autant de registres, d’usages, est-ce qu’il s’agit toujours de la même langue ? Est-ce que nous assistons à la fragmentation de notre langue en plusieurs français ? Mais notre réponse scientifique est qu’il existe bien un corpus de règles générales fondamentales, une matrice de base sur laquelle viennent se greffer tous les usages Concernant les expressions figées, qui semblent a priori les plus variables (« ça ne va pas la tête ! » en France, « ça va pas le chalet ! » en Suisse ; « tomber amoureux » en France, « tomber en amour » au Québec), on a pu comptabiliser que 80 % étaient communes entre France, Belgique, Québec et Suisse.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :