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ET SI L’ELECTION A LA PRESIDENCE SE FAISAIT AU JUGEMENT MAJORITAIRE ?

Le vote au jugement majoritaire : une experimentation parisienne

Pourrait-il remplacer à terme nos modes de scrutin ? 

Anne Hidalgo, candidate du PS à la présidentielle, devait l’expérimenter à Paris, rapportait le Monde. La capitale devait ainsi tester ce jugement majoritaire pour consulter jusqu’à 100 000 parisiens sur les projets financés par le budget participatif. 

Les votantsont le choix entre des émoticônes allant de «Coup de cœur, j’adore» à «Je ne suis pas convaincu.e», avec en tout quatre nuances plutôt qu’un simple vote pour ou contre. «Nous allons prendre le pouls des Parisiens de façon plus fine», se réjouissait Anouch Toranian, adjointe d’Hidalgo en charge de la participation citoyenne. Avant d’en faire un élément de programme de la candidate socialiste ?

Pour la première fois, ce mode de scrutin inventé par deux chercheurs français, et dont metahodos a déjà parlé, va être utilisé dans une consultation visant plus de 100 000 votants : le choix des projets du budget participatif parisien.

Du 9 au 28 septembre, les Parisiens ont pour la première fois sélectionné les projets du budget participatif en leur attribuant une appréciation. Au choix : « Coup de cœur, j’adore », « j’aime bien, c’est intéressant », « pourquoi pas », ou « je ne suis pas convaincu.e ».

« Un nouveau gadget d’Anne Hidalgo, maire socialiste de Paris et probable candidate à l’Elysée, qui a fait des « consultations citoyennes » en tout genre l’un de ses marqueurs politiques ? Pas seulement. L’opération constitue aussi un test inédit pour le « jugement majoritaire », cette méthode de vote originale dans laquelle certains voient une solution à la crise démocratique dont souffre la France, comme de nombreux pays. », indique Le Monde.

Nous pourrons revenir sur les leçons à tirer de cette experimentation parisienne.

Nous vous proposons l’article de Libération qui traite de ce mode de scrutin.

Pour lutter contre la démobilisation électorale et mettre fin à la tyrannie du vote utile, des chercheurs ont imaginé un système d’attribution de mentions aux candidats. Le «jugement majoritaire» pourrait-il remplacer à terme le mode de scrutin actuel ?Avec le «jugement majoritaire», le gagnant d’une élection ne serait plus celui qui remporte le plus de voix mais celui qui est le mieux évalué grâce à une grille de notation simple allant de la mention «Excellent» à «A rejeter» en passant par «Assez bien» ou «Insuffisant». 

LES PRECEDENTES PUBLICATIONS DE METAHODOS RELATIVES AU RENOUVELLEMENT DES MODES DE DESIGNATION :

9 sept 2021 Elections : « vous ne voulez pas voter pour des candidats ? Notez-les ! » Experimentation à Paris. https://metahodos.fr/2021/09/09/elections-vous-ne-voulez-pas-voter-pour-des-candidats-notez-les/

7 dec. 2020 Renouveler nos institutions (Suite) – Objectif 3 – Redonner du sens à la Fonction Présidentielle – Désigner le PR par le « Jugement Majoritaire » de Balinski et Laraki https://metahodos.fr/2020/12/07/renouveler-nos-institutions-suite-objectif-3-designer-le-president-au-jugement-majoritaire-de-michel-balinski-et-rida-laraki/

19 mai 2021 VOTE UTILE, VOTE SANCTION, VOTE STRATÈGE … COMMENT RENDRE LE VOTE VRAIMENT DÉMOCRATIQUE https://metahodos.fr/2021/05/19/usbek-rica-comment-rendre-le-vote-vraiment-democratique/

2 juillet 2021 LE «CHOC DE DÉMOCRATIE» TOUJOURS DIFFÉRÉ, LE DÉNI TOUJOURS ALIMENTÉ. ET POURTANT LES RISQUES ET LES SOLUTIONS SONT CONNUS. https://metahodos.fr/2021/07/02/regionales-la-melancolie-democratique-de-lassesseur/

9 décembre 2020 Les pistes de METAHODOS/ENTRETIENS DE LA METHODE, pour rééquilibrer nos institutions – « En finir avec la « monarchie républicaine »?https://metahodos.fr/2020/12/09/les-pistes-de-metahodos-les-entretiens-de-la-methode-pour-reequilibrer-nos-institutions/

23 février 2021 METÂHODOS – MILLE PUBLICATIONS. Les pistes et propositions. https://metahodos.fr/2021/02/23/metahodos-fete-ses-mille-publications-5/


Article

Et si les élections présidentielles se jouaient au jugement majoritaire ?

  • Publié le 17 décembre 2021

Auteurs Chloé Ridel, Rida Laraki Institut Rousseau

Un sondage Opinion Way – Mieux Voter a interrogé, les 8 et 9 décembre 2021, un même panel de 962 Français inscrits sur les listes électorales concernant leurs intentions de vote aux élections présidentielles de 2022 selon deux modes de scrutin différents : le scrutin uninominal majoritaire et le scrutin par jugement majoritaire.

Le scrutin uninominal majoritaire est le mode de scrutin en vigueur pour l’élection présidentielle de 2022. Le jugement majoritaire est un mode de scrutin où l’électeur doit évaluer tous les candidats indépendamment les uns des autres, en leur attribuant une mention sur une échelle qui va de « Excellent » à « A rejeter ». Il a été inventé en 2007 par deux directeurs de recherche au CNRS, Michel Balinski et Rida Laraki.

Le sondage Opinion Way – Mieux Voter permet d’abord de rappeler qu’un mode de scrutin n’est pas une donnée tombée du ciel mais une règle inventée, parmi une infinité de possibilités. Mais un mode de scrutin doit avoir pour objectif de désigner le candidat jugé le meilleur par l’électorat. Pour ce faire, il doit permettre de mesurer l’état d’une opinion.

Le mode de scrutin uninominal majoritaire à deux tours, actuellement utilisé pour élire le Président de la République en France, faillit à ce pré-requis, parce qu’en demandant aux électeurs de choisir un candidat, il les contraint fortement dans leur expression. En effet, ayant voté pour un candidat, l’électeur ne révèle absolument rien de ce qu’il pense des autres, et pas plus de ce qu’il pense de celle ou celui pour qui il a voté. Tout vote pour un candidat est assimilé à un vote d’adhésion, alors que ce vote peut être un vote « contre » un autre candidat, un vote par défaut, ou encore un vote stratégique : on additionne des « voix » qui n’ont rien à voir les unes avec les autres et on en sort un score numérique qui ne traduit rien de la légitimité réelle du candidat. L’électeur est ainsi souvent contraint à voter « utile » au détriment de ses opinions. L’électeur qui n’apprécie aucune candidature ne peut pas l’exprimer dans le cadre du scrutin, et se retrouve contraint au vote blanc (non comptabilisé) ou à l’abstention.

Depuis 200 ans, la science démontre que l’on pourrait mieux voter avec des modes de scrutin alternatifs. Le jugement majoritaire, inventé en 2007, en fait partie. Il est le seul à satisfaire un ensemble de propriétés et notamment à résister au vote stratégique.[1]

Le paysage politique selon le scrutin uninominal majoritaire 

Le sondage Opinion Way – Mieux Voter a posé aux interrogés cette première question sur leurs intentions de vote au scrutin uninominal majoritaire : « Si le premier tour de l’élection présidentielle avait lieu dimanche prochain, pour lequel des candidats suivants y aurait-il le plus de chances que vous votiez ? ».

VOICI LE LIEN VERS L’ARTICLE AFIN DE FACILITER LA LECTURE DES DEUX GRAPHIQUES :

Les résultats sont les suivants :

Ces résultats[2] sont similaires à ceux observés par d’autres sondages[3] sur la même période, soit juste après la désignation de Valérie Pécresse lors du congrès du parti Les Républicains, le 5 décembre 2021. Avec 17 % des intentions de vote, celle-ci apparaît en position de se qualifier pour le second tour. Cependant, la proximité de son score avec celui de Marine Le Pen (17 % vs 16 % soit 1 % d’écart, dans la marge d’erreur) implique une grande incertitude sur sa présence au second tour. Le sondage Opinion Way – Mieux Voter confirme aussi la dispersion de l’électorat de gauche et la faiblesse de l’ensemble des candidats de gauche qui totaliseraient seulement 30 % des voix, presque à égalité avec l’extrême droite.

Le paysage politique selon le jugement majoritaire 

Le sondage Opinion Way – Mieux Voter a posé aux interrogés cette deuxième question sur leurs intentions de vote au scrutin par jugement majoritaire : « Pour présider la France, ayant pris tous les éléments en compte, jugez-vous en conscience que ce(tte) candidat(e) serait… ». Les interrogés devaient alors obligatoirement attribuer une mention par candidat, sur l’échelle de mentions suivante :  ExcellentTrès BienBienAssez BienPassableInsuffisant, et à Rejeter.

Le classement des candidats au jugement majoritaire est le suivant :

Les candidats sont classés en fonction de leur mention majoritaire : au moins 50 % de leurs mentions sont plus élevées ou égales, et au moins 50 % sont moins élevées ou égales (c’est la « médiane » de leurs mentions). Si la mention majoritaire d’un candidat est « Bien », alors une majorité des électeurs juge qu’il mérite au moins « Bien » et une majorité juge qu’il mérite au plus « Bien ». Au jugement majoritaire, un seul tour suffit : l’élu est le candidat ayant la meilleure mention majoritaire. Une règle majoritaire simple, issue d’une théorie mathématique, départage les candidats avec les pourcentages en cas d’égalité de mention majoritaire.

Les résultats du sondage Opinion Way – Mieux Voter au jugement majoritaire permettent de tirer les conclusions suivantes :

  • Aucun candidat n’est apprécié par une majorité de l’électorat : tous les candidats sont rejetés par au moins 23 % des électeurs et aucun candidat n’est jugé Excellent par plus de 8 % d’entre eux. Aucun candidat n’obtient une mention majoritaire mieux quePassable. Ces appréciations sont rendues invisibles par le scrutin uninominal majoritaire où il est impossible de connaître le sentiment profond des électeurs vis-à-vis de l’offre politique, que seule l’abstention permet de deviner. Plusieurs raisons peuvent expliquer la défiance qui émane du sondage au jugement majoritaire : la campagne électorale démarre et les français ne s’y intéressent pas ou peu ; le mode de scrutin officiel force les candidats à cliver dans leurs propositions et leur discours car ils n’ont besoin que de 20 % des voix pour accéder au second tour et éventuellement, remporter l’élection. Résultat, l’électorat est fortement polarisé : les électeurs de gauche rejettent les candidats de droite et inversement.
  • Au jugement majoritaire, Valérie Pécresse domine assez largement tous les candidats et notamment le Président Emmanuel Macron : la candidate a à la fois plus de mentions positives, et aussi moins de mentions négatives que lu Pourtant, avec le scrutin uninominal majoritaire, elle est incertaine de l’emporter car sa qualification au second tour est fragile, compte tenu du faible écart qui la sépare de Marine Le Pen (1 %), et serait sans doute impossible si l’un des deux candidats d’extrême droite retirait sa candidature. Même si elle est la candidate que les Français apprécient le plus à ce stade.
  • Éric Zemmour, dont les thématiques dominent la campagne électorale, est classé dernier au jugement majoritaire car rejeté par une majorité de 61 % des français. Au scrutin uninominal majoritaire, qui ne mesure que les « soutiens » en ne tenant compte ni de la nuance ni du rejet, il occupe la 4èmeplace du classement. Une façon de démontrer l’impact du mode de scrutin sur les thèmes de la campagne électorale.
  • Le candidat de gauche le plus apprécié des français est Arnaud Montebourg. Pourtant, il arrive avant-dernier avec le scrutin uninominal majoritaire. Ceci s’explique par le fait qu’Arnaud Montebourg est un « second choix » pour beaucoup d’électeurs de droite comme de gauche et que le scrutin uninominal majoritaire élimine très vite les seconds choix, même s’ils sont plus consensuels.
  • Les candidats de gauche sont plus appréciés que ceux d’extrême droite, pourtant ce sont ces derniers qui imposent leurs idées car ils sont mieux classés par le scrutin uninominal majoritaire.

 Classement Jugement majoritaire Classement scrutin uninominal majoritaire 1Valérie PécresseEmmanuel Macron2Emmanuel MacronValérie Pécresse3Arnaud MontebourgMarine Le Pen4Yannick JadotÉric Zemmour5Anne HidalgoJean-Luc Mélenchon6Fabien RousselYannick Jadot7Nicolas Dupont-AignanAnne Hidalgo8Marine Le PenNicolas Dupont-Aignan9Christiane TaubiraChristiane Taubira10Nathalie ArthaudFabien Roussel11Philippe PoutouPhilippe Poutou12Jean-Luc MélenchonArnaud Montebourg13Éric ZemmourNathalie Arthaud

65 % des français seraient favorables à l’adoption du scrutin par jugement majoritaire pour les élections présidentielles 

Le sondage Opinion Way – Mieux Voter montre que 65 % des français seraient favorables à l’adoption du scrutin par jugement majoritaire pour l’élection présidentielle en France. Le soutien au jugement majoritaire est transverse : il apparait indépendant de la classe sociale – 64 % des CSP + y sont favorables, comme 66 % des CSP – du sexe – 65 % des hommes et 64 % des femmes y sont favorables – ou encore de l’âge, même si l’on remarque un soutien légèrement plus élevé chez les jeunes de 18 à 24 ans, à 75 %. Pour autant, le soutien au jugement majoritaire est relativement plus affirmé chez les sympathisants de la France insoumise (83 %) et du Rassemblement national (79 %), que chez ceux des Républicains (56 %). Ceci peut s’expliquer par la présence d’un électorat plus contestataire au sein de ces deux familles politiques, séduit par la capacité que leur offre le jugement majoritaire à s’exprimer « contre » certains candidats.

L’attrait des Français pour des modes de scrutin alternatifs et innovants comme le jugement majoritaire peut s’expliquer par la frustration électorale grandissante qu’ils ressentent. Depuis 2002, le mode de scrutin de l’élection présidentielle les conduit, du fait de l’émiettement partisan et de la montée de l’extrême droite, à voter « utile » ou par défaut, soit à refouler leur préférence. Cette frustration électorale engendre de la démobilisation électorale : elle se traduit par du vote blanc ou nul, dont le nombre avait atteint un pic de 4 millions au second tour de l’élection présidentielle de 2017 ; ou encore de l’abstention, qui atteint des sommets inégalés et n’épargne plus les élections présidentielles – 25 % des français s’étaient abstenus au second tour de la présidentielle de 2017, un record depuis 1969. Aujourd’hui, un électeur qui n’est pas satisfait par l’offre politique trouve dans l’abstention un refuge rationnel. En effet, s’il votait pour un candidat par défaut, son vote serait assimilé à un vote d’adhésion, ce qu’il ne désire pas. S’il votait blanc, sa voix n’aurait aucun impact puisque le vote blanc n’est pas comptabilisé parmi les suffrages exprimés.

Avec le jugement majoritaire, les électeurs peuvent s’exprimer positivement ou négativement sur tous les candidats, avec nuance. Ils n’ont plus à voter utile puisqu’ils peuvent évaluer positivement plusieurs candidats. De ce fait, la présence de plusieurs candidatures d’un même camp politique n’est pas un obstacle à leur victoire. Par ailleurs, le vote blanc n’a plus de raison d’être puisque les électeurs peuvent rejeter tous les candidats s’ils le souhaitent.

Le jugement majoritaire impliquerait aussi d’importants changements dans la façon de faire campagne. Pour remporter l’élection, les candidats devraient directement chercher à convaincre une majorité de Français, et pas seulement une base réduite de 20 % qui leur permettrait de se qualifier pour le second tour et d’espérer remporter l’élection, souvent par défaut. Là où le scrutin uninominal majoritaire à deux tours demande aux candidats de cliver pour exister et ne sanctionne pas les candidats massivement rejetés, le jugement majoritaire leur demande de parler au plus grand nombre. Une autre propriété importante du jugement majoritaire est que la présence ou l’absence de candidats mineurs ne changent pas le classement, contrairement au scrutin uninominal : par exemple, la présence de plusieurs candidats de gauche ne serait pas un obstacle à une victoire de ce camp, puisque tous les candidats obtiennent le même nombre de mentions et sont évalués indépendamment les uns des autres.

Rida Laraki, Directeur de recherche au CNRS (Dauphine-PSL)

Chloé Ridel, Directrice adjointe de l’Institut Rousseau

Références

1https://mitpress.mit.edu/books/majority-judgment

2Les résultats doivent être lus en tenant compte des marges d’incertitude : 0,7 à 3,2 points au plus.

3https://www.lefigaro.fr/politique/presidentielle-2022-valerie-pecresse-s-invite-dans-la-bataille-du-second-tour-20211206

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