Aller au contenu principal

RUSSIE/UKRAINE/EUROPE : «LA GUERRE NUMÉRIQUE SOUS NOS YEUX »

« Manipulations des informations, communications et cyberattaques, la guerre dépasse les frontières de l’Ukraine »

Chronique

«La guerre numérique sous nos yeux».

Par David Lacombled, président de la Villa numéris.

27 février 2022 à 20h05

L’invasion terrestre de l’Ukraine par la Russie se double d’une guerre numérique intense, mêlant techniques de pointe et parfois aussi amateurisme. La Russie, à la suite de l’URSS, a toujours érigé les manipulations de l’information comme une arme de guerre à part entière. Une intense activité avait pour but de préparer le terrain et l’opinion. Des cyberattaques pourraient être menées à présent comme autant de mesures de rétorsion économique.

Propaganda.

Moscou avait besoin de prétextes pour attaquer l’Ukraine. Elle les a fabriqués. Vladimir Poutine n’avait plus qu’à les reprendre à son compte pour déclencher les hostilités. Ainsi, se sont développées les thèses que l’Occident aurait organisé un coup d’Etat en 2014 pour renverser le gouvernement ukrainien, que l’idéologie nazie serait dominante et que les Russes du Donbass seraient victimes d’un génocide.

La messagerie Telegram a joué un rôle prépondérant, visant avant tout à renforcer la cohésion nationale russe. Des comptes dormants se sont ainsi réveillés depuis le début de l’année. La messagerie d’origine russe, établie à Dubaï, dont le protocole de chiffrement des conversations reste fermé, permet d’ouvrir ses comptes et d’y mener des discussions de groupe à ciel ouvert. Un site indépendant comme Axiosmontre que les auteurs de vidéos ne s’encombrent pas de la moindre déontologie pour fabriquer des faux grossiers ajoutant là des drapeaux russes ou en créant de toutes pièces des vidéos de dirigeants séparatistes pro-russes ordonnant des évacuations d’urgence de l’est de l’Ukraine.

Ces thèses ont été reprises par les médias classiques russes. Ainsi le DFR Lab montre que « les mentions dans les médias russes des récits “d’agression ukrainienne” ont augmenté de 50 % en janvier 2022 par rapport aux deux mois précédents ». In fine, des reportages diffusés sur la chaîne de télévision publique russe, sans aucune source ni référence, viennent accréditer la thèse officielle.

Déjà en 2014, la Russie avait créé la confusion sur les causes du conflit avec l’Ukraine en tentant de cacher ses propres responsabilités, réussissant là à travestir la réalité. Depuis, les techniques de désinformation lui ont permis de s’ingérer de manière avérée dans des élections majeures telles que le référendum sur le vote du Brexit en Grande-Bretagne, l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis en 2016 et celle d’Emmanuel Macron en France en 2017. La vigilance doit être de mise dans la perspective du prochain scrutin présidentiel. La toxicité des campagnes n’a pas d’autre but que de tenter de déstabiliser et d’affaiblir les démocraties et, par contraste, valoriser les modèles autoritaires.

Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a bien perçu la puissance des réseaux en communiquant plusieurs fois par jour depuis son compte Twitter, sans intermédiaire et sans artifice. Non seulement, il force l’admiration et le respect par son courage, mais il mobilise très largement à travers le monde renforçant ainsi l’image d’extrême solitude du chef du Kremlin au moment où chacun se doit de choisir son camp.

Les hackers du mouvement Anonymous sont eux-mêmes entrés en cyberguerre contre la Russie en visant leurs médias et en piratant leurs chaînes de télévisions publiques pour y diffuser des vidéos du conflit. Comme un juste retour des choses.

Bloc contre bloc.

Les géants du numérique semblent avoir pris la mesure de leurs responsabilités. Ainsi Meta, maison mère de Facebook, d’Instagram et de WhatsApp, a créé un centre d’opérations spéciales visant à répondre aux menaces en temps réel tout en proposant aux Ukrainiens un outil pour verrouiller leurs profils. Twitter a également pris l’initiative de recommander des outils et d’adapter ses comportements. Dans la tectonique des plaques numériques déjà à l’œuvre, Est contre Ouest, la crise devrait accélérer l’émergence de deux mondes numériques, deux Internet.

La force de frappe cyber russe ne doit pas être prise à la légère tant sur le plan stratégique qu’économique. Ainsi, depuis le lancement de l’offensive, des logiciels malveillants s’infiltrent dans les systèmes d’information ukrainiens, ceux de sa banque publique et du ministère des Armées en particulier pour les paralyser. Par ailleurs, alors que «le nombre d’attaques dans le monde double d’année en année», et que la riposte occidentale porte avant tout dans le champ économique, il est à craindre que la contre-riposte vise les entreprises américaines et européennes. Les banques ont été appelées à redoubler de vigilance. Il doit en être ainsi de tous les acteurs économiques quelle que soit leur taille.

Inter aema enim silent leges.

Après la terre, la mer, l’air et l’espace, le numérique est bel et bien devenu un champ d’affrontements pour y affirmer aussi sa suprématie. Le maintien de la paix et la sécurité internationale restent une préoccupation majeure des citoyens. Pour répondre à cette exigence, même si «en temps de guerre, les lois sont muettes» pour reprendre la maxime de Cicéron, la question de l’espace cyber devra faire l’objet d’un droit spécifique affirmé, ouvrant à sa démilitarisation, dans le concert des Nations si tant est qu’un consensus soit réalisable.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :