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« LA DEMOCRATIE C’EST : CAUSE TOUJOURS, TU M’INTERESSES …  » – Point de vue – VIDÉO

La démocratie c’est : « cause toujours, tu m’intéresses… »

Réseau CANOPE

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Entretiens avec Olivier Loubes, professeur en classe préparatoire au lycée Saint-Sernin, Historien de la nation et de l’enseignement en France, CNRS Toulouse et Michel Delattre, professeur de philosophie à Sciences-Po, Saint Germain en Laye.

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Michel Delattre.

Que je vive dans un pays démocratique signifie-t-il que c’est ma position qui doit prévaloir ?

La démocratie se distingue des autres régimes politiques par le fait que l’exercice du pouvoir y tient sa légitimité d’une référence au peuple. Pris à la lettre, en s’appuyant sur l’étymologie, le mot démocratie signifie que le pouvoir appartient au peuple. À vrai dire, il n’est pas certain qu’une telle organisation politique ait jamais existé sous sa forme pure : le seul modèle y correspondant est celui de la démocratie directe (le peuple dans son intégralité serait alors consulté pour prendre une décision publique), mais les régimes qui s’y sont référés ont toujours défini le peuple de façon restrictive. Ainsi, la « démocratie directe » athénienne ne considérait comme citoyens que les hommes libres (5 à 10 % de la population) et les régimes prenant le plus appui sur les décisions populaires, comme la Suisse, le font par référendum et accordent une grande importance à la démocratie locale, sans être d’ailleurs dispensés d’élections en vue d’une représentation politique.

En effet, sauf exceptions rares et limitées, les démocraties modernes sont des démocraties par délégation de pouvoir : le « peuple » (c’est-à-dire en l’occurrence les habitants jouissant du droit de vote) élit des représentants. Cela induit une sélection introduisant dans ces démocraties une dimension aristocratique (oi aristoi, en grec, désigne « les meilleurs » ; pour Aristote, par exemple, un régime où l’on élit les gouvernants est une des formes de l’aristocratie, par opposition au pouvoir exercé par la masse, qui ne lui paraît du reste pas souhaitable). Ces démocraties par représentation introduisent donc une distance entre gouvernant et gouvernés. Qu’on songe à la difficulté de rendre sensible le caractère démocratique de la construction européenne…

On doit donc interroger le rôle de l’opinion publique dans le fonctionnement d’une démocratie et y être attentif. Ce rôle est évidemment important car dans un régime vraiment démocratique, quelle que soit la forme qu’il prend, on ne peut prétendre gouverner contre la volonté du peuple, si celle-ci s’exprime par une opposition massive et déterminée. Il n’en reste pas moins que le fait même de désigner des gouvernants pour représenter le peuple revient à leur déléguer un pouvoir de décision qui peut conduire à ce que certaines d’entre elles ne soient pas même conformes à la majorité de l’opinion publique. Le pouvoir considère alors qu’il prend malgré tout une position conforme à l’intérêt de la République ou aux valeurs dont elle se réclame. Ainsi, l’abolition de la peine de mort en France s’est décidée à un moment où une majorité de Français n’y étaient pas favorables. Pour autant, cette abolition n’a pas donné lieu à une opposition suffisante pour la rendre impossible. Ces décisions sont alors considérées comme « démocratiques » si elles sont inspirées par un souci de l’intérêt général et respectent des règles et des procédures écartant tout risque d’arbitraire. Elles sont prises, sinon directement par le peuple, du moins sur la base d’un mandat confié par le peuple et au nom de ce peuple. On remarque d’ailleurs qu’elles ne sont pas irréversibles : ce qu’un gouvernement a fait, un autre peut le défaire, s’il dispose d’un mandat en ce sens. Et d’une certaine façon, faire progresser la démocratie et la mettre à l’abri des décisions d’une caste politique qui serait trop à distance du peuple, implique comme le dit Pierre Rosanvallon « que l’on soumette les gouvernants à une surveillance accrue, à des redditions de comptes plus fréquentes, à des formes de contrôle. Le citoyen ne peut pas espérer être derrière chaque décision, mais il peut participer d’une puissance collective de surveillance, d’évaluation » ( Pierre Rosanvallon, « Penser le populisme », extrait de la « Leçon inaugurale » prononcée le lundi 18 juillet, à Montpellier, lors de l’ouverture des Rencontres de Pétrarque, publiée par le journal Le Monde du 22 juillet 2011 ).

En tout état de cause, il est rare, voire impossible, qu’une décision politique ou que le résultat d’une consultation débouche sur l’unanimité. Pensons par exemple que lorsqu’un président de la République Française est élu avec 53 % des suffrages exprimés (ce qui représente parfois moins d’un quart de l’électorat), on estime qu’il est « confortablement » élu… C’est la raison pour laquelle la démocratie repose sur la soumission à la position majoritaire. Encore faut-il que cette règle soit bien comprise. Comme l’exprimait très justement Rousseau dans Du Contrat social, la volonté générale ne consiste pas en la somme et la différence des volontés particulières. Elle ne doit pas déboucher sur un asservissement de la minorité par la majorité. Les élus, pour prendre cet exemple, en ont parfaitement conscience, lorsqu’aussitôt élus ils déclarent qu’ils ne sont pas les élus de ceux qui ont voté pour eux, mais qu’ils représentent la totalité de leurs électeurs. L’élection indique donc un choix politique dominant, une orientation générale, mais elle ne donne pas à l’élu l’autorisation de favoriser son camp contre « le camp d’en face », même si le spectacle de la joute politique, dans laquelle une « opposition » critique systématiquement les décisions de la « majorité », nous donne trop souvent le sentiment du contraire. Cependant, le jeu de la démocratie, c’est que la majorité peut se prononcer contre mes propres choix.

La démocratie pose donc aussi la question de la nature du mandat confié à ceux qui vont représenter les électeurs. Comme nous vivons dans des sociétés de communication, ce qui n’est pas sans effet sur la façon dont se construit l’opinion publique, certaines dérives sont toujours possibles. On sait en effet qu’une campagne électorale prend nécessairement appui sur des professionnels de la communication (d’où son coût parfois excessif) qui fournissent aux candidats ou aux partis politiques les « éléments de langage » les plus susceptibles de séduire l’électorat. À cet électorat de faire la différence entre les formes de communication qui ont réellement pour intention de l’éclairer et celles qui ne cherchent qu’à le tromper en vue de le conquérir. On appelle par exemple « populisme » la pratique politique reposant sur la démagogie : l’art de tenir au peuple le discours qu’il a envie d’entendre. Pour autant, un mandat électoral ne consiste pas simplement en un ensemble d’engagements impératifs que l’élu ou l’assemblée serait tenu de respecter coûte que coûte. L’exercice de la responsabilité politique consiste également, et peut-être surtout, à gérer des situations en partie imprévisibles auxquelles il faut savoir s’adapter, sans trahir les intentions qui se sont exprimées à travers un vote.

La pratique démocratique ne consiste donc ni à satisfaire la totalité des intérêts particuliers, mission de toute façon impossible, ni à monter un camp contre un autre. Elle vise à prendre les décisions, non sans une part de doute et d’incertitude, qui paraissent les plus conformes à l’intérêt général – et c’est en ce sens qu’elle est l’exercice du pouvoir « par le peuple et pour le peuple ». Inversement, être citoyen dans un espace démocratique, c’est savoir accepter que, dans le respect d’un certain nombre de règles institutionnelles, la décision politique la plus juste ne soit pas forcément conforme à mon strict intérêt particulier.

Michel Delattre.

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