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ALTERNANCE : LES BÉNÉFICES À CHASSER LES SORTANTS ?

Les vertus de l’alternance

Des professeurs d’économie et des chercheurs de la Harvard Business School, de Sciences Po et du MIT ont analysé les élections nationales du monde entier depuis 1945.

Selon leurs travaux, le vote de changement et l’alternance peuvent contribuer à une amélioration des performances du pays, notamment sur le plan économique.

Benjamin Marx est professeur assistant d’économie à Sciences Po et affilié au CEPR et au JPAL. Ses intérêts de recherche portent sur l’économie politique et le développement. Ses recherches explorent largement les déterminants de la responsabilité politique, de la capacité de l’État et du comportement électoral, en mettant l’accent sur les pays en développement. Il a obtenu un doctorat en économie au MIT en 2018.

Vincent Pons est ancien élève de l’Ecole normale supérieure et du MIT, Vincent Pons est professeur d’économie à Harvard et co-fondateur de la société Liegey Muller Pons, spécialisée en stratégie électorale.

Vincent Rollet est doctorant au MIT. Avant de rejoindre le MIT, il a étudié à l’Ecole Polytechnique. Ses recherches portent sur l’économie politique et l’économie spatiale.

ENTRETIEN

Les vertus de l’alternance : une étude sur les élections dans le monde depuis 1945 montre que les électeurs gagnent en général à… chasser les sortants

avec Benjamin Marx, Vincent Pons et Vincent Rollet

Atlantico : Vous venez de publier une étude sur les avantages qui existent au vote de changement. Aujourd’hui, on entend en France revenir dans de nombreuses manifestations que le vote ne permet de rien bouger, rien faire changer. En ayant analysé les élections nationales du monde entier depuis 1945, qu’avez-vous dégagé comme tendance pour le vote dit « de changement » ? Dans quelle mesure ce changement politique permet-il une amélioration des performances du pays ? Est-ce systématiquement le cas ?

Les auteurs de l’étude Benjamin Marx, Vincent Pons et Vincent Rollet : Notre étude montre qu’un changement de gouvernement lors d’une élection augmente la probabilité qu’un pays s’engage sur une bonne trajectoire dans les années suivantes (embellissement de la situation économique, baisse de l’inflation et du taux de chômage, amélioration de la qualité des institutions, etc.). De façon surprenante, ces effets positifs des transitions électorales sont observés dans différents types de régimes, dans différentes régions du globe et à différentes périodes de l’histoire.

Pour obtenir ce résultat, nous avons dû surmonter un défi méthodologique : lorsqu’un pays connaît des difficultés économiques une année, il est plus probable d’une part qu’il rebondisse pendant les années suivantes, et d’autre part que ses citoyens décident de remplacer leurs dirigeants. On peut donc s’attendre à observer une corrélation entre transitions électorales et rebond économique, sans que cela ne signifie nécessairement que les transitions électorales causent une amélioration de la trajectoire d’un pays. Pour isoler l’effet des transitions électorales sur l’évolution d’un pays, notamment l’évolution de la performance économique, nous avons comparé des élections où le gouvernement en place a été réélu d’une très courte majorité à des élections dans lesquelles il a subi une très courte défaite.

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Comme souvent en sciences sociales, notre estimation produit un effet moyen mesuré sur l’ensemble de notre échantillon. L’histoire regorge bien sûr d’exemples ponctuels de transitions catastrophiques, et d’autres salutaires. Nous ne pouvons pas faire de prédiction systématique, mais avons pu établir qu’en moyenne, voter pour le changement améliore la situation du pays !

Le changement d’équipe des institutions nationales permet-elle de redonner confiance aux citoyens ? Est-ce la clef d’un rebond économique et démocratique ?

On pourrait effectivement penser qu’avec l’alternance vient un certain optimisme qui permet de relancer un pays. Nous nous sommes penchés sur cette hypothèse en étudiant l’effet des transitions électorales sur les perceptions de corruption et la confiance accordée par les citoyens à leurs dirigeants. Dans les deux cas, les transitions sont bénéfiques : elles diminuent la perception de vivre dans un pays corrompu et les nouveaux leaders bénéficient d’une popularité plus forte. Néanmoins, il faut attendre plusieurs années après la transition pour observer ces effets : il semble donc que ce soit l’amélioration de la trajectoire du pays qui redonne confiance aux citoyens plus que l’inverse.

Changement politique signifie-t-il nécessairement alternance politique ? La volonté de remplacer les personnes au pouvoir reflète-t-elle une tendance politique et idéologique de fond d’une société ?

La réponse à cette question dépend beaucoup du contexte politique qui entoure chaque élection. Aux Etats-Unis, le parti qui remporte la Maison blanche obtient en général une majorité à la Chambre des représentants la même année, et perd presque systématiquement les élections de mi-mandat qui suivent. On explique souvent ce phénomène de la manière suivante : tous les quatre ans, les électeurs choisissent le parti qu’ils préfèrent lorsqu’ils votent pour la présidence et pour la Chambre, ne sachant pas qui sera à la Maison blanche pour les quatre années à venir. Deux ans plus tard, lors des élections de mi-mandat, les électeurs les plus démocrates et les plus républicains votent pour leur camp, et beaucoup d’électeurs modérés décident de voter contre le parti à la Maison blanche parce qu’ils sont déçus du président en place, ou pour assurer un équilibre entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif dans les deux années suivantes. Cette alternance qui accompagne les élections de mi-mandat ne représente donc pas un basculement de fond mais est davantage une force modératrice.

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Au contraire, l’histoire européenne récente comporte de nombreux exemples de votes contestataires massifs, qui ont pu occasionner des alternances politiques plus ou moins radicales. Dans ces cas-là, le changement de gouvernement accompagnait des changements politiques plus profonds. Ces changements peuvent survenir dans des régimes présidentiels comme dans des régimes parlementaires, dominants en Europe. Dans notre analyse, nous montrons que si une nouvelle coalition parvient à remporter une pluralité de sièges au parlement, même à quelques sièges près, il y a de très fortes chances que ceci engendre une alternance dans le pouvoir exécutif, comme nous l’avons récemment observé en Allemagne avec la victoire électorale combinée du SPD, des Verts, et du FDP en 2021.

Vous analysez que contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’alternance favorise le développement économique. Qu’est ce qui peut expliquer cela ? À terme, la démocratie électorale sans roulement peut-elle survivre économiquement ?

L’alternance politique est un couteau à double tranchant. Élire régulièrement de nouveaux dirigeants peut en théorie donner le pouvoir à des hommes et des femmes moins expérimentés, déstabiliser les administrations qui doivent renouveler leur personnel, et générer de l’incertitude sur les politiques qui seront menées.

Mais sans cette alternance, les institutions peuvent aussi se scléroser : des responsables politiques en place depuis longtemps ont moins intérêt à mener des réformes importantes, car leur réputation n’est plus à faire ou car ils sont dans leur dernier mandat. Ils peuvent aussi simplement avoir perdu une partie de leur motivation initiale ! Nous avons bien connu en France, dans un passé récent, ce phénomène d’usure du pouvoir.À LIRE AUSSICynisme électoral et déconstruction au gouvernement : Emmanuel Macron continue à faire travailler la poutre…

Ces deux forces sont à l’œuvre dans toute société démocratique, et selon le contexte, une alternance peut être bonne ou mauvaise. Dans notre étude, nous montrons qu’en moyenne c’est la deuxième force qui domine : l’alternance permet d’éviter l’usure du pouvoir. Nous montrons qu’après une transition électorale, la qualité des institutions démocratiques s’améliore. Comme la bonne santé des institutions est un facteur essentiel pour la réussite économique d’un pays, nous pensons que l’amélioration de la gouvernance permet d’expliquer une partie du rebond économique observé après une transition.

En France, la politologue Chloé Morin a parlé des « inamovibles de la République » pour évoquer des institutions qui n’ont pas été renouvelées depuis plusieurs années et dont les membres ralentissent le changement. Un immobilisme dans ces institutions n’est il pas de nature à atténuer l’effet du changement provoqué par le changement de leadership ?

Dans notre étude, nous trouvons que les effets positifs d’une alternance sont atténués lorsque la constitution limite le pouvoir des gouvernants ou lorsque le pays est plus ouvert au commerce et donc davantage exposé aux fluctuations macroéconomiques internationales. Les administrations qui se renouvellent lentement peuvent donc ralentir les améliorations qui accompagnent sinon une transition électorale réussie, mais elles sont également source de stabilité et de cohérence entre mandatures : tout est question d’équilibre !

Les citoyens ont-ils donc systématiquement intérêt à favoriser la non-reconduction de l’équipe gouvernementale pour maximiser la situation ?

Ce serait une interprétation excessive de nos résultats. Si les citoyens décidaient systématiquement de ne pas reconduire l’équipe gouvernementale en place, les gouvernants auraient moins d’incitations à faire leur travail correctement, puisqu’ils pourraient s’attendre à être évincés dès la prochaine élection, quelle que soit leur performance. La réponse dépend également des caractéristiques des candidats qui se présentent à une élection donnée: dans notre article, nous étudions aussi les conséquences d’une victoire électorale d’un candidat populiste ou celle d’un candidat illibéral.

Dans l’ensemble, notre étude nous rend plus optimistes sur l’avenir de la démocratie, à l’heure où la confiance en les institutions démocratiques s’érode dans le monde et de nombreux électeurs sont tentés de voter pour des leaders autoritaires. La démocratie est un système politique qui se caractérise par des transitions régulières. Il est heureux que l’instabilité qui accompagne parfois ces transitions soit compensée par l’effet positif plus important du renouveau institutionnel.

Pour retrouver l’étude de Benjamin Marx, Vincent Pons et Vincent Rollet, cliquez ICI

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