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INTELLIGENCES ET HUMANITÉ

BILLET

« Il n’y a pas d’intelligence sans humanité »

Jean-Marc SAURET 1er mars 2022

On aurait tendance à considérer l’intelligence comme une pratique froide. A force de confondre nos cerveaux avec des calculettes ou des ordinateurs, on finit par penser que la capacité de calcul serait l’apanage d’une intelligence développée. Ainsi, être intelligent s’accompagnerait d’une attitude robotique de production. Voilà une caractéristique bien souvent confondue avec ces capacités impressionnantes dont témoignent les autistes Asperger. Alors, l’évaluation de l’intelligence serait de répondre à la question : « Qu’est-ce que ça donne ? »

Il n’en est rien. Les ouvrages de la psychologue et psychanalyste Monique Huon de Kermadec* en témoignent. Son travail, centré sur l’identification et l’accompagnement des hauts potentiels, nous en présente un portrait particulièrement humaniste, empathe, critiques sur eux-mêmes et bienveillants, à travers une approche sous forme de questionnaire. 

Quelles sont les singularités de personnes si intelligentes et qui sont pour cela retenues comme hauts potentiels ? Outre le fait que ces personnes témoignent de quelques difficultés à s’intégrer dans des groupes sociaux dits normaux, elles présentent des postures tout à fait emblématiques.

Monique de Kermadec constate que ces personnages-là sont perfectionnistes et exigeants, plus sensibles au fait de « se challenger » qu’a des bénéfices matériels ou sociaux. Les questions spirituelles sur la vérité et le sens de la vie les occupent en échos à leur sens moral et éthique profond. L’injustice tend à les indigner. Sur ces dimensions humaines, ils ont tendance à défendre âprement leurs convictions. 

Leur besoin sporadique de silence et de solitude contemplative est associé à un ressenti exacerbé de leur environnement : ils témoignent d’un grand développement perceptif. Leur penchant pour l’autocritique et l’autodérision trouve sa source dans une certaine discrétion de la confiance en soi. De ce fait leurs premiers succès sont souvent modestes et mesurés. 

Dotés d’une grande lucidité, ils restent quelque peu maladroits en société, car hypersensibles. Friands de raisonnements pointus, ils souffrent parfois d’isolement. Emotionnels, sensibles et affectifs, doués d’empathie et de compassion, ils ont une compréhension rapide des faits et situations. Leurs restitutions synthétiques et leur constante soif de connaissances, en font des gourmands de la complexité, agiles dans la pensée abstraite. Ils témoignent d’une très grande indépendance d’esprit, et ces anticonformistes gardent une tendance certaine à questionner, parfois jusqu’à contester l’autorité.

Ils sont de fait plus Diogène ou Esope qu’Alexandre le grand ou Bonaparte. En effet, nous voyons mieux ainsi que l’intelligence se construit dans l’incertitude et la complexité. Encore faut-il posséder un certain intérêt pour l’univers et avoir soif d’en contempler les mystères. Ainsi, la tendance à la simplification, parfois jusqu’à la carricature, apparaîtrait bien souvent comme le symptôme d’une imbécilité sous-jacente. L’intelligence, loin du parangon de la calculette, serait davantage émotionnelle, curieuse et empathique.

S’il fallait tenter un embryon de définition (qui, je pense, sera difficilement exhaustive), nous poserions qu’elle ressemble à cette capacité à mettre en jeux le plus grand nombre de variables de natures diverses et, contextualisant le phénomène étudié, en apprécier les équilibres. De là se font les liens avec les différentes réalités en jeu (voire « vérités ») et les convoque. L’intelligence est une phénoménologie.

Alors, si l’on regarde le profil de quelques savants notoires, comme Tesla, Einstein, Poincaré et autres, on s’aperçoit que, chez chacun d’eux, la dimension intuitive et émotionnelle est immense. Mais, j’entends monter cette légitime remarque : n’y a-t-il pas de très intelligents maléfiques, comme Hitler, Napoléon ou César ? 

Certes, ils existent mais, comme en témoignent quelques psychiatres aguerris (je pense au professeur Adriano Segatori qui avait offert de Macron un portrait caractéristique), il ne faut pas confondre l’intelligence avec la psychopathie. Celle-ci témoigne d’une incapacité totale à l’empathie ! C’est là une anomalie du même ordre que l’intelligence asperger dénuée d’émotionalité.

On comprend là que le développement de l’activité intellectuelle est étroitement lié à des postures et capacités émotionnelles. Etes-vous plus cerveau droit ou cerveau gauche ? La question n’est pas là. Elle est : « Qu’en faites-vous ? » Mais aussi : « Usez-vous bien des deux ? » Il n’y a donc pas d’intelligence sans humanité. Tout le reste n’est que du calcul, des mathématiques, de la mécanique ordinaire…

* Monique de Kermadec, L’adulte surdoué à la conquête du bonheur, Ed. Albin Michel, janvier 2016.

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