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« MYTHE DE L’HOMME POLITIQUE SÉDUCTEUR »

Pour Nelly Garnier, le monde politique français est loin d’en avoir fini avec les scandales de violences sexuelles.

PRESENTATION DE L’ENTRETIEN PAR LE POINT :

« Elle est la preuve vivante que l’on peut être élue LR… et partager bien des points de vue avec la féministe Alice Coffin ! À l’heure où les révélations sur les violences sexuelles sont utilisées comme des armes de déstabilisation politique, l’élue LR croit en une démarche transpartisane sur ces questions qui saturent le débat politique depuis plusieurs semaines. »

« Engagée de longue date sur les questions de droits des femmes, Nelly Garnier est une voix qui compte au Conseil de Paris et dans l’exécutif de Valérie Pécresse. Par ailleurs directrice de l’observatoire des crises nouvelles du groupe Havas, elle porte un regard sévère sur le déni qu’entretiendrait le monde politique encore à la peine sur les questions des rapports hommes-femmes. Une position qui détonne dans une famille politique qui n’a investi que 36 % de femmes aux législatives… alors que la plupart des organisations politiques s’approchent toutes ou presque d’une vraie parité. Interview. »

ENTRETIEN

Nelly Garnier : « Le mythe de l’homme politique séducteur pose problème »

Propos recueillis par Clément Pétreault Publié le 28/05/2022 LE POINT

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Le Point : On assiste à une accumulation d’affaires à caractère sexuel en politique… Vous êtes une femme politique, avez-vous constaté une culture propice au harcèlement sexuel ou sexiste dans le monde politique ?

Nelly Garnier : Oui, je l’ai constatée et je la dénonce depuis plusieurs années. Depuis la première vague MeToo de 2017, la parole se libère et des cas d’agressions caractérisées sont de plus en plus nombreux à être révélés. Ainsi, dès le début de la nouvelle mandature d’Anne Hidalgo en 2020, trois hommes ont été visés par des accusations, car les victimes ne supportaient pas de les voir conserver un statut de pouvoir dont ils pouvaient abuser. Dans un milieu où beaucoup de pouvoir est conféré à des hommes, certains l’utilisent pour essayer d’obtenir des faveurs sexuelles ou avoir une relation d’ascendant sur des femmes de leur entourage, qu’elles soient élues, collaboratrices, journalistes, administrées ou, on l’a vu dernièrement, consultantes en cabinet de lobbying.

Vous, personnellement, avez assisté à beaucoup de ces dérives ?

Pour ce qui est des cas très graves, qui relèvent du pénal, je n’ai pas été directement concernée. Mais les témoignages de comportements déplacés, de remarques sexistes, de dénigrement et d’humiliation de certaines femmes, toute femme a vécu ce genre de situation à de multiples reprises. J’ai toujours considéré que ce mythe de l’homme politique séducteur, qui séduit les femmes comme il séduit les électeurs, posait problème, car il brouille les frontières entre le séducteur et le prédateur sexuel. Il est d’ailleurs systématiquement opposé aux victimes qui témoignent.

On a le sentiment que toutes les familles politiques ont connaissance de comportements très discutables dans leurs rangs, mais qu’elles ne réagissent que lorsque les faits sont portés à la connaissance du grand public. Pourquoi ?

Dans tous les milieux où il y a une concentration du pouvoir, il y a des hommes qui utilisent ce pouvoir pour contraindre des femmes. Ce phénomène est apolitique et, dans le monde politique, il concerne tous les partis. C’est pour cela que des femmes politiques luttent de manière transpartisane contre ces violences. Après, il faut comprendre que, s’il n’y a pas d’autorégulation de la part des partis, c’est que le monde politique est par nature très compétitif… Dès qu’une affaire sort, les dirigeants politiques la voient d’abord par le prisme de la déstabilisation qu’elle va entraîner.

Déstabilisation qui est par ailleurs réelle…

Oui, bien sûr. Il y a toujours un réflexe d’autoprotection du groupe et non un réflexe de protection de la potentielle victime qui ose parler. Et donc, finalement, les partis n’agissent à chaque fois que sous la menace médiatique ou sous la menace d’une révélation. Si les écologistes se sont saisis du problème, c’est qu’ils ont été les premiers à être touchés avec l’affaire Baupin. La République en marche a aussi été très concernée lors du dernier quinquennat, mais le choix de ne pas écarter les hommes mis en cause a bloqué toute autre action. Et chez Nupes, qui a pourtant rallié toutes les écoféministes, Taha Bouhafs n’est écarté que lorsqu’on sait que l’affaire va sortir médiatiquement.

À LIRE AUSSITaha Bouhafs, les vraies raisons d’une mise à l’écartComment expliquez-vous que ces accusations ne surgissent que lorsqu’il est trop tard, c’est-à-dire, que lorsque l’homme public soupçonné arrive au seuil de nouvelles responsabilités ?

Quand une victime assiste à la promotion publique d’une personne qui l’a agressée, c’est pour elle insupportable. Dans toutes les affaires de violences sexuelles, on constate que c’est à ce moment-là qu’une ou deux victimes se disent qu’elles ne peuvent plus se taire, parce que d’autres personnes peuvent être victimes ou qu’elles jugent inacceptable de continuer de promouvoir quelqu’un qui fait du mal aux autres. Interviennent alors des dépôts de plainte ou de nouveaux signalements, qui peuvent pousser d’autres femmes à témoigner. On l’a vu avec les cas PPDA ou Nicolas Hulot. Mais quand vous maintenez les hommes au pouvoir coûte que coûte, vous dissuadez les autres femmes de parler. Or, le problème, c’est qu’un témoignage ne suffit jamais. La réalité, c’est que la parole d’une femme qui se dit victime ne vaut jamais la parole d’un homme qui se dit innocent… Pour qu’on se dise qu’il y a un problème, il faut que les femmes soient des dizaines à parler. Une ou deux femmes qui parlent, ce n’est jamais suffisant pour contrecarrer la parole d’un homme puissant…

Le temps de la justice n’est pas du tout adapté à la temporalité de l’actualité. Pour autant, la désignation publique par des collectifs autoconstitués et très politisés ne semble pas non plus une solution franchement satisfaisante…

La question de la preuve est très compliquée, plus de 90 % des plaintes pour harcèlement sexuel sont classées sans suite. C’est 70 % pour les affaires de viol, parce qu’il y a la prescription, et parce que c’est « parole contre parole ». Si vous prenez le cas d’une des jeunes filles qui accuse Damien Abad par exemple, on parle, dans le cadre d’un rapport qui est d’abord consenti, d’une pratique sexuelle non consentie. C’est interdit par la loi, mais comment prouver les faits ? Si on n’est pas en mesure de croire une femme qui explique que la pratique était forcée et constituait donc une agression, vous ne pourrez pas faire changer les choses. Sur ces sujets-là, la justice n’a pas montré son efficacité et les victimes se sont tournées vers d’autres moyens d’action, des mobilisations collectives pour sensibiliser l’opinion. Et, très majoritairement, la société ne supporte plus ces comportements. Je comprends que cela inquiète certains, mais la lutte contre les violences sexuelles n’aurait jamais avancé sans les mouvements MeToo et c’est le seul moyen qu’ont trouvé certaines victimes pour obtenir une forme de justice.

Vous avez parlé d’omerta qui rend possibles des carrières politiques en dépit de comportements inappropriés. Estimez-vous que les tentatives de régulation de la part des partis peuvent aboutir à quelque chose ?

Ce n’est pas parce qu’aujourd’hui vous avez des affaires qui sortent qu’il n’y a pas encore une omerta. Une majorité de victimes continuent de se taire, car elles savent qu’elles n’obtiendront pas gain de cause d’un point de vue judiciaire, et seront « grillées » dans le milieu dans lequel elles travaillent. Le coût de parler est très lourd pour des femmes qui sont en position de plus grande fragilité que l’homme qui est mis en cause. Souvent, on s’inquiète du sort de ces hommes, mais quand vous regardez la réalité des faits, Nicolas Hulot n’a pas quitté le gouvernement en raison de ces affaires, Gérald Darmanin a été promu premier flic de France… Aujourd’hui, malgré une émotion très forte dans l’opinion, Damien Abad est maintenu.

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Les partis peuvent-ils s’autoréguler ? On a vu La France insoumise réagir très vite lors de l’affaire Taha Bouhafs, sans pour autant considérer que les faits délictueux dont ils avaient manifestement connaissance méritaient d’être signalés au procureur…

Moi, je trouve intéressant qu’il y ait un lieu qui puisse centraliser les témoignages. Dans le cas de l’affaire Abad, on voit que certains témoignages sont remontés au parti, notamment au secrétaire général du parti Les Républicains. Peut-être d’autres témoignages sont-ils remontés par d’autres canaux, comme le Parlement européen… C’est là qu’on se rend compte de l’utilité d’une instance qui permet de centraliser l’info et de mieux prendre la mesure du problème. Mais ma conviction profonde reste qu’on a besoin de commissions indépendantes, car les victimes ont toujours peur de s’exprimer dans un cadre où la tutelle hiérarchique finale est potentiellement leur agresseur ou une personne qui a un lien politique ou amical fort avec leur agresseur. Quand il y a eu des affaires au Conseil de Paris, j’avais plaidé pour la création d’une commission indépendante qui soit constituée de représentants des différents groupes politiques et de personnalités qualifiées, afin d’avoir un lieu neutre de recueil de la parole. Ce type de commission indépendante devrait exister dans toutes les assemblées d’élus. On doit s’inspirer du travail très difficile qu’a mené l’Église catholique pour faire la lumière sur les cas de pédocriminalité dans l’Église. Ce travail a été rendu possible par la mise en place d’une commission indépendante, après avoir admis que l’institution avait été incapable de gérer la situation en interne. Les structures ont toujours beaucoup de mal à s’autoréguler, encore plus dans le monde politique où la peur de la déstabilisation est permanente.

Ne nous quittons pas sans parler politique. Les LR auxquels vous appartenez ont fait 4,8 % à la présidentielle, les législatives s’annoncent compliquées… Votre famille politique est-elle en train de disparaître ?

Non ! Elle reste incarnée par de nombreux élus, dont je fais partie… Regardez à Paris, nous sommes le premier groupe politique, nous sommes la voix d’opposition à Anne Hidalgo sur un sujet important qui est la dégradation de la capitale de la France. Après, au niveau national, on voit bien qu’effectivement il y a un enjeu de recomposition depuis l’émergence d’Emmanuel Macron. Mais le système d’Emmanuel Macron ne tient que sur Emmanuel Macron… Il arrivera un moment où les valeurs que défend la droite républicaine seront incarnées d’une manière différente. C’est un travail qu’on doit mener. Bien évidemment que d’ici 2027 il y aura l’émergence de nouvelles figures, de nouveaux combats, de nouvelles idées. Ce qui fait notre existence politique, ce sont les idées que l’on représente dans le pays. Si des élus et des personnalités portent des idées qui font écho dans le pays, la droite républicaine perdurera.

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