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AVEC TOCQUEVILLE, COMPRENDRE LA CRISE DE LA DÉMOCRATIE.

La liberté politique constitue l’enjeu central de l’histoire

depuis les Lumières, donc la pensée de Tocqueville n’a jamais cessé d’être actuelle, explique Nicolas Baverez. Cette liberté politique est le seul antidote politiquement efficace et moralement acceptable aux maux de la démocratie.

ARTICLE

Tocqueville et la crise de la démocratie

Par Nicolas Baverez  Publié le 3 mars 2022 Les Échos

Alexis de Tocqueville a pensé l’émergence de la démocratie à partir de la décomposition des sociétés d’Ancien Régime, à l’ombre de la Révolution française et de l’Empire. Mais parce qu’il est un démocrate de raison et non de coeur, il a analysé la démocratie comme un état social et non comme un idéal indépassable ou une religion ; il en a montré la puissance et la modernité sans masquer les risques que la passion de l’égalité peut créer pour la liberté.

A ses yeux, la dynamique de l’égalité est irrésistible, mais elle peut tout aussi bien déboucher sur la démocratie libérale que sur le despotisme : « Les nations de nos jours ne sauraient faire que dans leur sein les conditions ne soient pas égales ; mais il dépend d’elles que l’égalité les conduise à la servitude ou à la liberté, aux lumières ou à la barbarie, à la prospérité ou aux misères. »

Les nations de nos jours ne sauraient faire que dans leur sein les conditions ne soient pas égales ; mais il dépend d’elles que l’égalité les conduise à la servitude ou à la liberté […].

Alexis de Tocqueville Philosophe

La démocratie, loin d’être un régime acquis pour l’éternité, est fragile. Elle peut s’effondrer de l’intérieur et basculer vers la tyrannie sous l’effet de plusieurs forces : l’oppression de la minorité par la majorité ; l’emballement des passions égalitaires ; la dissolution du bien commun par l’individualisme ; la prise du pouvoir par l’armée, qui, marginalisée dans les temps de paix, peut se saisir des périodes troublées pour s’emparer de l’Etat.

Les démocraties ont perdu le contrôle de l’ordre mondial

La pensée de Tocqueville n’a cessé d’être actuelle car la liberté politique constitue l’enjeu central de l’histoire depuis les Lumières. Pourtant, en dehors des Etats-Unis où son oeuvre reste la plus lue et discutée parmi les auteurs étrangers, elle est ignorée dans les périodes paisibles pour ne ressurgir que dans les temps de crise de la démocratie. Ainsi en alla-t-il à la fin du XIXe siècle, dans les années 1930 puis pendant la guerre froide. Ainsi en est-il aujourd’hui, face aux menaces qui émanent des démocratures et du djihadisme, des passions identitaires et du populisme.

Aux illusions nées lors de l’effondrement de l’Union soviétique à propos du triomphe définitif de la démocratie de marché a succédé un grand reflux, marqué par la poussée des régimes autoritaires mais aussi par le recul de la liberté au sein même des démocraties.

Aux illusions nées lors de l’effondrement de l’Union soviétique […] a succédé un grand reflux, marqué par la poussée des régimes autoritaires mais aussi par le recul de la liberté au sein même des démocraties.

Les démocraties se découvrent vulnérables et divisées face à des modèles alternatifs qui les désignent comme ennemies. Depuis le début du siècle, elles ont perdu le contrôle de l’ordre mondial avec l’enchaînement des guerres perdues depuis les attentats de 2001 (Afghanistan, Irak, Syrie, Libye, Sahel), du capitalisme avec le krach de 2008, de la capacité à assurer la protection de la population avec l’épidémie de Covid – échecs interprétés par les régimes autoritaires comme autant de preuves du déclin de l’Occident et de la fin du moment démocratique.

Poutine a ressoudé l’UE autour de la défense de la liberté

Le total-capitalisme chinois, adossé à un Big Brother numérique, lance un défi global aux Etats-Unis, sur le plan idéologique et militaire mais aussi sur le plan économique et technologique. Un axe se crée avec la Russie de Poutine, la Turquie d’Erdogan, voire l’Iran de l’ayatollah Khamenei, uni par la détestation des valeurs libérales et par la volonté de faire émerger un monde post-occidental organisé autour de sphères d’influence impériales. Les coups d’Etat militaires se multiplient en Afrique et en Asie.

Simultanément, le djihadisme, défait au Levant, se déploie sur un arc islamiste qui s’étend du golfe de Guinée aux Philippines et sous la forme d’un réseau social de la terreur au sein des sociétés développées.

Autocrates et fanatiques s’engouffrent ainsi dans les espaces ouverts par le repli désordonné des Etats-Unis, produit de leur chaos intérieur, et par l’impuissance chronique de l’Europe.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie marque ainsi la volonté des nouveaux empires de s’étendre, et le retour de la guerre au coeur de l’Europe. Mais par son coup de force, Vladimir Poutine a aussi réveillé les Européens et ressoudé les démocraties autour de la défense de la liberté.

La décentralisation, le meilleur antidote au despotisme

Le premier risque pour la démocratie réside, comme l’avait prédit Tocqueville, dans sa décomposition intérieure. Avec pour causes un individualisme radical qui prend la forme de l’exacerbation des sentiments identitaires – nationalisme et racisme à l’extrême droite, woke culture à l’extrême gauche -, le repli communautaire et la poussée de l’obscurantisme nourris par les réseaux sociaux, la perte de tout sens de l’intérêt général, le désarroi des citoyens qui oscillent entre le désengagement et la soumission aux passions collectives.

Avec pour conséquences la paralysie des institutions et l’incapacité de nouer des compromis, la polarisation de la société et la tyrannie des minorités, la dissolution du lien social et l’éclatement de la nation, l’incapacité à défendre et assumer les valeurs démocratiques, notamment les droits de l’homme. Avec pour symbole la corruption de la démocratie américaine, illustrée par l ‘assaut conduit contre le Capitole par les partisans de Donald Trump le 6 janvier 2021.

Le premier risque pour la démocratie réside, comme l’avait prédit Tocqueville, dans sa décomposition intérieure.

La grandeur de Tocqueville ne tient pas seulement à sa compréhension précoce de la dynamique et des contradictions de la démocratie, mais aussi à ses propositions pour remédier à ses dérives. Par la décentralisation, qui demeure le meilleur antidote au despotisme adossé à la concentration des pouvoirs. Par la résistance de l’Etat de droit, l’indépendance de la justice, des médias et de l’université. Par la garantie des libertés formelles, qui demeurent la condition de l’exercice des libertés réelles. Par la sécurité, qui constitue le premier des droits de l’homme, et l’établissement de la paix civile, essentielle pour la confiance envers les institutions et les dirigeants. Par l’éducation des citoyens, ultimes garants des valeurs et des institutions démocratiques.

Les démocraties se réinventent à chaque siècle

Alexis de Tocqueville reste surtout exemplaire par son engagement inconditionnel au service de la liberté, qui lui valut de finir sa vie comme proscrit de l’intérieur sous le Second Empire. Il nous rappelle qu’il ne faut jamais désespérer du combat des hommes pour leur dignité, qui se poursuit de Caracas à Taïwan en passant par Alger, Khartoum, Rangoon, mais aussi Moscou, Istanbul ou Budapest… et surtout Kiev où la résistance héroïque des Ukrainiens à l’agression russe force le respect.

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Il nous rappelle que les démocraties comportent d’immenses faiblesses mais aussi de formidables ressources qui leur permettent de se réinventer. Ce fut le cas à la fin du XIXsiècle avec l’instauration du suffrage universel et l’intégration de la classe ouvrière à travers le salariat. Ce fut le cas au XXe siècle avec l’émergence des classes moyennes et l’invention de l’Etat providence.

Ce peut être de nouveau le cas aujourd’hui. A la condition que les citoyens des démocraties conjurent la tentation autoritaire et restent fidèles à l’héritage de Tocqueville qui souligne que le seul antidote politiquement efficace et moralement acceptable aux maux de la démocratie, c’est la liberté politique.

Nicolas Baverez

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