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ABSTENTION (5) : « COMMENT FAIRE VOTER LES JEUNES ? »

ABSTENTION, NOS PUBLICATIONS PRÉCÉDENTES

ABSTENTION (1) : «LE GLAS SONNE POUR TOUT LE MONDE». DE 1958 À 2022, COMMENT L’ABSTENTION S’EST IMPOSÉE.  https://metahodos.fr/2022/06/14/de-1958-a-2022-comment-labstention-sest-imposee-aux-legislatives/

L’ABSTENTION (2) GALOPANTE DES JEUNEShttps://metahodos.fr/2022/06/15/legislatives-vote-par-internet-education-des-jeunes-comment-repondre-a-labstention-galopante/

L’ABSTENTION (3), PREMIERE « FORCE » DES LÉGISLATIVES ? https://metahodos.fr/2022/06/15/legislatives-labstention-grande-gagnante-du-premier-tour/

L’ABSTENTION (4) : « LES VRAIES RAISONS » https://metahodos.fr/2022/06/16/legislatives-2022-les-vraies-raisons-de-labstention/

Le taux record d’abstention des jeunes observé

au premier tour des élections législatives souligne une fois de plus l’enjeu primordial de leur participation au fonctionnement de notre système démocratique. L’école, notamment l’éducation à la citoyenneté, pourraient changer la donne, à condition de briser certains tabous.

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Abstention : comment faire voter les jeunes ?

Par Pauline Jacot LES ÉCHOS Publié le 13 juin 2022

« Comment voulez-vous former des élèves à devenir des électeurs si on ne leur parle jamais de politique à l’école ? » Céline Braconnier, directrice de l’institut d’études politiques de Saint-Germain-en-Laye milite depuis des années pour faire bouger les lignes. Cette spécialiste de l’abstention est très régulièrement auditionnée par les députés et sénateurs qui cherchent à identifier les leviers d’une remobilisation électorale.

A chaque fois, elle dit tenir le même discours, énumérer devant son pupitre les mêmes lacunes, les mêmes écueils, sans que sa recommandation numéro 1 ne soit jamais prise en compte : faire rentrer la politique à l’école.

Manque de compréhension des enjeux électoraux

« Aujourd’hui, l’école ne répond pas au besoin de compréhension des jeunes : elle ne leur apprend pas les enjeux des élections, elle ne leur apporte pas non plus les clés de décryptage des programmes des candidats et ne propose donc pas de préparation aux premières expériences électorales. Or, on sait que la génération des 18-24 ans ne vote que si ces jeunes comprennent pour quoi, pour qui, ils vont voter. Ils veulent d’abord comprendre les règles du jeu, puis, s’ils se reconnaissent dans un candidat ou un programme, alors ils se rendront aux urnes. Les jeunes ne vont pas voter à l’aveugle ou par obligation, ils ne produisent pas de votes tristes, à la différence de ce qu’on peut observer chez d’autres générations ».

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INTERVIEW – « Le taux d’abstention chez les jeunes restera élevé au second tour »

Développer la compréhension, l’analyse et la prise de position, ce sont pourtant des objectifs de l’enseignement moral et civique, l’EMC, créé par la loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’Ecole de la République du 8 juillet 2013, et mis en place de l’école primaire jusqu’au lycée à la rentrée 2015 : « Il doit développer le sens moral et l’esprit critique et permettre à l’élève d’apprendre à adopter un comportement réfléchi. Il prépare à l’exercice de la citoyenneté et sensibilise à la responsabilité individuelle et collective », peut-on lire sur le site Internet du ministère de l’Education.

Des objectifs affichés qui sont encore loin d’être remplis, si l’on écoute Céline Braconnier, et si l’on lit le dernier rapport de la Cour des comptes qui pointait déjà en octobre 2021 , le manque d’heures consacrées à l’EMC au sein d’un « parcours citoyen » (une heure par semaine en primaire puis une heure tous les quinze jours au collège et au lycée, soit 300 heures environ du CP jusqu’à la Terminale), le manque de formation des enseignants, et le manque d’évaluations de la matière. Lors de ses voeux à la presse en janvier dernier, Emmanuel Macron lui-même s’est dit favorable à la mise en place « d’un nouvel enseignement civique » à la suite des recommandations du rapport de la commission Bronner en janvier 2022 sur la lutte contre la désinformation .

« Briser le tabou du politique à l’école »

Le constat est donc connu de tous et semble faire consensus : de l’école primaire au lycée, l’éducation civique et morale ne joue pas son rôle de préparation à l’exercice de la citoyenneté. Alors comment faire ? Plus d’heures, plus d’évaluations ? Peut-être, mais surtout, « il va falloir briser ce tabou de la politique à l’école », répète Céline Braconnier, spécialiste de l’abstention.

Les élèves ont besoin de savoir ce qu’est la droite, ce qu’est la gauche, quelles sont les positions soutenues par La République en marche ou par le Rassemblement national

Géraldine Bozec Maîtresse de conférences en sociologie à l’Université Côte d’Azur

Lors de ses enquêtes de terrain en 2017, Géraldine Bozec, maîtresse de conférences en sociologie à l’Université Côte d’Azur, a observé le poids de cet interdit dans les écoles françaises : « Les professeurs en charge de l’enseignement moral et civique, quelle que soit la classe où ils enseignent d’ailleurs, primaire, collège ou lycée, sont mal à l’aise pour parler de politique. Or les élèves ont besoin de savoir ce qu’est la droite, ce qu’est la gauche, quelles sont les positions de La République en marche, du Rassemblement national, des Républicains ou du Parti socialiste, quels sont les programmes des partis politiques, c’est essentiel pour qu’ils comprennent quels sont les acteurs, ce qu’ils défendent pour qu’ensuite ils puissent se situer sur l’échiquier politique. Mais le tabou de la politique, la peur des enseignants d’enfreindre la règle de la neutralité à l’école, les empêche d’aborder concrètement le sujet : beaucoup ne répondent pas aux questions des élèves ».

Il n’y a donc presque jamais de controverses, de confrontations ou de débats en classe, à l’école, alors qu’ils inondent la vie politique, des bancs de l’Assemblée nationale jusqu’aux écrans des téléphones portables. « Ce qu’ils voient à la télévision est totalement différent des grands principes théoriques qu’ils apprennent à l’école. » L’avenir de l’enseignement citoyen selon elle, ne peut être qu’une éducation civique réaliste.

L’exemple américain

Aux Etats-Unis, une initiative est née il y a vingt-cinq ans pour encourager le vote des jeunes : « kids voting » , une fausse élection tous les quatre ans, mais avec de vrais candidats, dans les écoles volontaires de 27 Etats du pays. Pendant des semaines, les élèves sont accompagnés, encadrés par des tuteurs et des professeurs pour les guider, l’école prend aussi en compte l’environnement familial en donnant aussi aux parents des supports pédagogiques sur l’élection. En 2020, 350.000 jeunes ont voté à travers le pays, de la Californie au Missouri en passant par l’Utah et le Colorado.

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Une élection factice mais tout à fait réelle, qui a au moins deux avantages selon les organisateurs : à moyen terme elle donne envie à ces jeunes de voter aux vraies élections, lorsqu’ils seront en âge de la faire, et à court terme, l’enthousiasme des élèves se diffuse dans les familles, il suscite des discussions, y compris dans certains milieux populaires qui n’ont pas l’habitude d’aller voter. 

L’initiative « kids voting » aurait permis d’augmenter la participation au dernier scrutin présidentiel de 5 %, d’après les chiffres du comité d’organisation. « Impensable d’imaginer une telle expérience en France », affirme Céline Braconnier, qui avait proposé une expérimentation du même genre dans les lycées professionnels parisiens, lors des élections européennes en 2019. L’initiative n’avait jamais eu lieu, refus catégorique du ministère de l’Education, dit-elle, qui avait donné son veto.

Valoriser l’engagement des jeunes

Parler politique à l’école suscite évidemment de nombreuses questions : comment en parler ? Qui doit en parler ? Doit-on former les professeurs, leur fournir des ressources, des manuels, des schémas, ou est-ce que d’autres professionnels doivent s’en charger ? « On pourrait aussi créer des modules d’engagement », propose Géraldine Bozec, « des expériences citoyennes sur plusieurs mois, dans une association par exemple, qui seraient évaluées et intégrées à la scolarité des élèves, ce serait aussi une manière de valoriser l’engagement des jeunes, ce qui est très peu le cas en France. » A l’inverse, dans les pays anglo-saxons, le système d’évaluation, les programmes scolaires ou les activités en dehors de la classe ont tendance à valoriser l’art du débat, les prises de position et l’esprit critique.

En France, l’envie est là selon les spécialistes, les jeunes veulent parler politique, au primaire, au collège et au lycée, ils veulent aborder en classe les questions d’inégalités et les enjeux écologiques. « Quand l’école fournit aux élèves la connaissance, elle peut atténuer les inégalités sociales », souligne Céline Braconnier, « pour faire en sorte de ne pas perdre certains élèves en cours de route et maintenir le plus de monde possible dans notre démocratie, c’est donc bien à l’école qu’il va falloir agir ».

La religion de « l’idéal républicain »

Dans son livre « La Nation inachevée, les jeunes face à l’école et la police » (Editions Grasset, janvier 2022), Sebastian Roché énumère les multiples tentatives des hommes politiques depuis des années pour créer une sorte de citoyen parfait. « L’Etat s’est toujours donné pour mission de créer de la citoyenneté. Depuis la IIIe République, l’appareil d’Etat essaye de façonner leur nation, de construire le sentiment d’appartenance qui va faire entrer les jeunes dans un système politique. » Et depuis des décennies, les décideurs politiques tentent de le faire via des symboles. En 2019, Eric Ciotti veut faire « aimer la France dès le plus jeune âge », le député LR propose alors de rendre obligatoire le drapeau français et les paroles de « La Marseillaise » dans toutes les classes de la maternelle au lycée. D’autres députés proposent eux de lever le drapeau et que les élèves chantent l’hymne national une fois par semaine. En 2003, sous Jacques Chirac, une loi pour la sécurité intérieure crée « l’outrage aux symboles nationaux ». En 2013, sous François Hollande, naît une charte de la laïcité à l’école. « Nous sommes dans une religion de l’idéal républicain », constate Sebastian Roché, « nous pensons que l’exposition aux symboles va provoquer l’adhésion républicaine, on confond la cause et la conséquence. »

Pauline Jacot

5 réponses »

  1. Bonjour, Thierry.Je me répète certainement, mais les turpitudes politiques et gouvernementales des depuis vingt ans ont graduellement détérioré le sentiment citoyen. Le néolibéralisme a voulu transformer le citoyen en simple consommateur jusqu’à ce qu’il le devienne aujourd’hui. Et maintenant nous pleurons sur la situation catastrophique. Il suffirait de remettre le clocher au centre du village, soit la République, populaire et démocratique, au centre de notre culture sociétale pour que le mouvement s’inverse.Bien amicalementJean-Marc

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